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Ces cheveux qui ont innocenté Laurence Vincent Lapointe

Elle lève son pouce droit en l'air.

Laurence Vincent Lapointe

Photo : usa today sports / USA Today Sports

Laurence Vincent Lapointe, dans sa défense devant la Fédération internationale de canoë (ICF), a plaidé que le produit dopant trouvé dans son organisme provenait de son ex-conjoint, et qu’il le lui aurait transmis par échange de fluides corporels. L’ICF s’est rendue à ses arguments et a levé sa suspension. Une analyse des cheveux de la championne a largement contribué à l'innocenter. Radio-Canada Sports s'est entretenu avec l’expert qui l’a réalisée.

Pascal Kintz, un expert médico-légal français et professeur de toxicologie qui travaille comme consultant privé à Strasbourg, a permis de prouver hors de tout doute que Laurence Vincent Lapointe n'avait pas utilisé de ligandrol. Nous n'avons pu aborder directement ce dossier avec lui, car il est tenu au secret professionnel, mais il a accepté de répondre à nos questions sur son champ d’expertise et sur les possibilités qu’il offre dans la lutte contre le dopage.

Pascal Kintz a œuvré dans plusieurs procès criminels, des procès en médecine du travail, mais aussi dans le monde du sport, dont celui du joueur de tennis Richard Gasquet. Il a depuis de nombreuses années montré que l'on pouvait, grâce à l'analyse de mèches de cheveux, déceler ou non une pratique dopante intentionnelle. Les cheveux, un peu comme l'écorce des arbres, ont une mémoire temporelle et l'on peut ainsi savoir si une personne prend des produits illicites depuis longtemps ou non.

« Les cheveux poussent environ d’un centimètre par mois, en tous cas pour 95 % de la population, expose-t-il. Ça veut dire que quelqu’un qui a six centimètres de cheveux, on va avoir des informations sur six mois. Douze centimètres de cheveux, on va avoir des informations sur un an, et ainsi de suite. En fait, le cheveu se nourrit de cellules sanguines et dans le sang vont circuler les produits stupéfiants, les produits dopants, les médicaments ou l’alcool. Ces molécules vont se retrouver piégées au moment où le cheveu pousse et vont être fixées et rester dans le cheveu tout au long de sa vie. »

Selon l'expert français, les cheveux ont, dans certains cas, un avantage absolu sur les urines d’un point de vue analytique. D'ailleurs, Pascal Kintz explique que l'on aurait pu résoudre certaines affaires de manière plus directe avec un test capillaire.

On se souviendra de l'affaire du planchiste canadien Ross Rebagliati, qui avait échoué à un test qui avait révélé la présence de marijuana en 1998, aux Jeux olympiques d’hiver de Nagano, où il avait décroché l’or. Il avait pour sa défense prétexté qu'il avait inhalé la substance lors d'une soirée festive et que c'était de la fumée secondaire. L'analyse capillaire aurait pu prouver ses dires ou alors que ce n'était pas la première fois qu'il prenait cette substance.

Il tient sa médaille d'or en souriant.

Ross Rebagliati

Photo : Reuters / Mike Blake

Même chose dans l'affaire du spécialiste cubain du saut en hauteur Javier Sotomayor, qui avait échoué à un test aux Jeux panaméricains de Winnipeg en 1999. On avait retrouvé de la cocaïne dans ses urines. Il avait pour sa défense avancé que l'on avait versé le produit illicite dans son thé.

Pascal Kintz est convaincu que les tests capillaires aideraient considérablement la lutte antidopage, mais que les autorités sont frileuses à l’idée.

« À l’heure actuelle, on a à peu près de 2 à 3 % d’athlètes positifs selon les statistiques de l’Agence mondiale antidopage, rappelle-t-il. Toujours selon l’agence, il y aurait entre 20 et 30 % de sportifs qui trichent, explique-t-il. Alors, où sont-ils? Comment font-ils pour passer au travers des mailles du filet? On se pose donc beaucoup de questions. »

Je pense fortement que dans certains cas, pour certaines molécules, l’analyse des cheveux pourrait être une réponse adaptée. Je veux rajouter, et cela personne ne s’en vante publiquement, mais dans plus de 30 % des cas de contestation, l’analyse des cheveux confirme bien qu’il y a eu dopage. Dans l’urine, les produits dopants ont une durée de vie limitée, alors que dans les cheveux, vous l’aurez compris, ils restent en mémoire plus longtemps.

Pascal Kintz, expert médico-légal et professeur de toxicologie
Il parle au téléphone.

Pascal Kintz en 2009

Photo : Getty Images / AFP/Stéphane De Sakutin

Pour déjouer ces tests capillaires, suffirait-il de se raser la tête? Ce n’est pas vraiment une solution, car on peut faire ces tests avec d’autres poils.

Pascal Kintz explique aussi que plus les cheveux sont foncés, plus les résultats sont probants. On peut alors raisonnablement s'interroger sur cette mode des sportifs qui se décolorent les cheveux. Car la colorisation des cheveux vient amoindrir la qualité des tests.

Pour certains produits illicites, en décolorant les cheveux, on diminuerait de 60 à 70 % les possibilités de retrouver des traces de cocaïne, et de 70 à 90 % pour les opiacés. Même chose pour la testostérone physiologique.

L’AMA et le CIO sont réticents à aller vers les tests capillaires. Cela n’étonne pas Pascal Kintz.

« Il faut voir deux situations, dit-il. Tout d’abord, l’Agence mondiale antidopage, qui est rigoureusement contre les tests capillaires. Pour elle, c’est presque un dogme. Au Canada, le comité scientifique et le comité médical sont totalement opposés à l’analyse des cheveux et j’ai d’ailleurs eu quelques procès mémorables où je me suis opposé à eux. C’est comme ça, pour eux, c’est le dogme, les cheveux n’ont pas à être utilisés. D’ailleurs, dans le Code (mondial antidopage), il est bien spécifié qu’une analyse de cheveu ne pourra jamais contredire une analyse d’urine. Donc là-dessus, il y a encore beaucoup de travail à faire et cela pourrait prendre une bonne dizaine d’années. »

Ensuite, il y a les laboratoires, comme celui de Christiane Ayotte chez vous. Chez eux, il n’y a pas une opposition systématique et il pourrait même y avoir un intérêt. Quoi qu’il en soit, tous ces laboratoires sont régis par l’AMA et ils doivent donc respecter le Code mondial. Et ce code est largement en défaveur de l’analyse des cheveux. Pourtant les cheveux sont beaucoup plus puissants que les urines.

Pascal Kintz

L’empoisonnement de Napoléon

Pascal Kintz est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes du monde en ce qui a trait à l’analyse capillaire. De nombreux procès de sportifs ont été gagnés grâce à ses analyses. Il a également collaboré à toute une grande découverte historique, celle de l'empoisonnement de Napoléon.

J’avais été contacté par votre Canadien Ben Weider, qui était le président de la Fédération internationale de culturisme et grand amateur de Napoléon. Il avait à sa disposition des mèches de cheveux de Napoléon. Et grâce à plusieurs types de technologie, il a fallu en mélanger beaucoup, car on allait contre l’avis de nombreux historiens, nous avons découvert hors de tout doute la présence d’arsenic dans les cheveux de Napoléon. Maintenant qui était l’empoisonneur, cela restera un grand mystère!

Pascal Kintz

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