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chronique

Le nouveau Colisée et l’impossible mission des Patriotes de l’UQTR

Un bâtiment blanc vu de l'extérieur, l'hiver.

Le nouveau Colisée de Trois-Rivières

Photo : Radio-Canada

Martin Leclerc

BILLET - Le vigoureux débat quant à l’identité de l’équipe qui devrait être choisie pour devenir la principale locataire du nouveau Colisée de Trois-Rivières illustre une fois de plus, malheureusement, à quel point notre système de hockey est dysfonctionnel.

Dans le film Field of Dreams, un classique du cinéma américain, un fermier de l’Iowa décide d’investir tout son argent dans l’aménagement d’un terrain de baseball après qu’une mystérieuse voix lui eut glissé à l’oreille : « Si tu le construis, ils viendront ».

Le fermier, personnifié par Kevin Costner, joue finalement de chance. Dès la fin de la construction du terrain, des légendes de l’histoire du baseball majeur surgissent miraculeusement de son champ de maïs et profitent avec plaisir de cette nouvelle installation.

À Trois-Rivières, l’histoire est fort différente. La construction d’un nouvel amphithéâtre de plus de 60 millions de dollars, comptant près de 4500 places et une vingtaine de loges, sera complétée au cours des prochains mois. Et personne ne sait encore qui en sera l’occupant principal.

Jusqu’à présent, le maire Jean Lamarche et les élus municipaux ont trois options devant eux:

  1. Dean McDonald et Glenn Stanford, deux promoteurs des provinces de l’Atlantique, veulent y installer une équipe de la Ligue de la côte est (ECHL) qui serait affiliée au Canadien de Montréal. Dans le hockey nord-américain, l'ECHL est une ligue de troisième division.
  2. Les Patriotes de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), le seul programme de hockey universitaire francophone au Québec, souhaitent devenir la seule équipe de haut niveau à occuper les lieux. Depuis le printemps 2019, les Patriotes sont parrainés par un comité de relance composé de personnalités bénévoles qui ont pour mission de donner ses lettres de noblesse au hockey universitaire canadien et, en particulier, à l’équipe trifluvienne. Ce comité est mené par le PDG du Cirque du Soleil, Daniel Lamarre.
  3. Une cohabitation des deux équipes sous ce nouveau toit.
Un homme en veston-cravate devant des micros

Le maire Jean Lamarche

Photo : Radio-Canada


Mettons un peu de côté l’option de l'ECHL pour nous concentrer sur les nobles ambitions des Patriotes de l’UQTR.

Établissons d’abord un fait: le hockey universitaire s’avère le calibre de hockey amateur le plus élevé au Québec et au Canada. Dans cette chronique publiée le printemps dernier, le recruteur québécois des Predators de Nashville, Jean-Philippe Glaude, soulignait d’ailleurs à quel point ce niveau de jeu est méconnu et mésestimé, même au sein de sa confrérie.

Autre fait indéniable: aux États-Unis, la pyramide sportive de USA Hockey tient compte du fait que le hockey est un sport à développement tardif. Après leur passage dans les rangs juniors, même après avoir été repêchés par des équipes de la LNH, les hockeyeurs américains tiennent généralement à poursuivre leur développement (académique, physique et sportif) dans un environnement universitaire. Outre le programme national de développement (réservé à la fine élite composant l’équipe des États-Unis), le hockey universitaire est le niveau de jeu le plus valorisé et le plus financé de l’autre côté de la frontière. Les joueurs y poursuivent leur apprentissage jusqu’à 22 ou 23 ans.

Au Canada et au Québec, c’est avant tout le hockey junior majeur qui est valorisé. Les joueurs les plus talentueux y évoluent jusqu’à l’âge de 19 ans. Ils font ensuite le saut chez les professionnels, où leur développement est laissé aux aléas des longues randonnées d’autobus et des froides décisions d’affaires que prennent les organisations.

À titre d’exemple, au Québec, il serait impensable de voir un joueur ayant été sélectionné au deuxième tour au repêchage de la LNH quitter son équipe junior majeur pour rejoindre une équipe universitaire à titre de joueur de 18 ou 19 ans. Pourtant, le calibre de jeu y est plus relevé et ce palier supplémentaire pourrait s’avérer important dans son développement. Aux États-Unis, ces changements de niveau se font tout naturellement. Cole Caufield, le plus récent choix de premier tour du CH, en est un bel exemple.

Par ailleurs, à lui seul, le nombre d’équipes universitaires québécoises illustre à quel point notre sport national accuse du retard sur la réalité scientifique du sport (le développement tardif). Notre pyramide de développement compte 100 000 joueurs, mais on ne retrouve que trois clubs universitaires au sommet (UQTR, Concordia et McGill). Si notre ratio joueurs/équipes universitaires était semblable à celui des États-Unis, il y en aurait 14! À peu près toutes les universités québécoises auraient leur programme de hockey!

C’est dans ce contexte, rempli de bonnes intentions, que le comité de relance des Patriotes de l’UQTR arrive et se donne pour mission de revaloriser le hockey universitaire québécois et de faire des Patriotes « un incontournable dans le développement du hockey au Canada ».

Il tend le poing à des joueurs qui sortent d'un vestiaire.

Le PDG du Cirque du Soleil Daniel Lamarre encourage les joueurs des Patriotes

Photo : Radio-Canada / Marilyn Marceau


Malheureusement, pour atteindre cet objectif, Daniel Lamarre et son équipe préconisent une recette impossible à appliquer.

En entrevue au 91,9 FM vendredi matin, M. Lamarre se disait motivé par le succès qu’a connu la famille Tanguay avec le développement du programme de football du Rouge et Or de l’Université Laval. Il s’est dit préoccupé par le fait que le hockey universitaire américain soit devenu un incontournable pour les chercheurs de talents de la LNH et il estime important de démontrer que le calibre de jeu des Patriotes est aussi élevé que celui des universités américaines.

Comment faire cette démonstration? En disputant des matchs contre des équipes de la NCAA! C’est logique, et toute la stratégie du comité de relance des Patriotes (tant commerciale que sportive) semble reposer là-dessus.

Les Patriotes ne disputent que 14 matchs locaux au cours de leur calendrier au sein du réseau U Sport. Pour justifier leur éventuel statut de premiers locataires du nouveau Colisée de Trois-Rivières, ils estiment possible de disputer jusqu’à 25 matchs locaux en organisant des tournois opposant des équipes canadiennes du U Sport à des formations de la NCAA et en organisant des matchs hors-concours UQTR-NCAA durant la période des Fêtes.

Dany Dubé (membre du comité de relance) l’a expliqué dans une lettre ouverte publiée la semaine dernière. Daniel Lamarre l’a répété en entrevue au Nouvelliste mercredi dernier, et encore vendredi matin sur les ondes de la radio sportive montréalaise.

« On veut ajouter des matchs d’exhibition contre des équipes de la NCAA justement pour prouver le calibre de jeu de nos équipes. On parle également d’amener un tournoi annuel avec des équipes nord-américaines et on veut offrir plusieurs matchs hors-concours. [...]

« On veut donner de la visibilité à notre équipe et démontrer que notre équipe est de ce calibre-là. Nous en sommes convaincus. Et c’est en jouant contre des universités américaines que, probablement, on va attirer l’attention des équipes de la LNH vers notre produit québécois.

« On a déjà des démarches de faites. Et dès qu’on va bouger dans le nouveau Colisée, dès le début de la saison prochaine, on aura des matchs hors-concours contre ces universités-là », a fait valoir M. Lamarre.

Un chandail noir et vert

Un homme avec un chandail des Patriotes

Photo : Radio-Canada


Le problème, et ça jette tout le plan par terre, c’est que les équipes de hockey de la NCAA n’ont pas le droit de traverser la frontière pour disputer des matchs contre des universités canadiennes.

« Les équipes de la NCAA peuvent disputer un seul match par année contre des universités canadiennes. Et ce match doit obligatoirement avoir lieu aux États-Unis », confirme l'adjoint au chef de la direction de College Hockey Inc., Nate Ewell.

College Hockey Inc. est un organisme chargé de faire la promotion du hockey universitaire américain et qui représente toutes les équipes de hockey de la NCAA. Ancien directeur des communications des Capitals de Washington, Ewell s’est joint à cet organisme en 2011. Il passe d’ailleurs souvent au Québec pour prononcer des conférences à l’intention des joueurs et des familles tentées par l’aventure du hockey universitaire américain.

« La seule façon dont les équipes de la NCAA pourraient jouer à Trois-Rivières serait d’accepter de renoncer à l’un de leurs 34 matchs de calendrier pour chaque match disputé au Canada. Mais c’est très improbable parce que les équipes de la NCAA ont besoin de leurs 34 matchs afin de se qualifier pour le championnat national », explique Nate Ewell.

Une fois tous les quatre ans, les équipes américaines ont par ailleurs le droit de faire un voyage à saveur culturelle et de disputer des matchs à l’étranger. Mais ces déplacements doivent se faire durant les périodes de vacances, lorsqu’il n’y a pas de cours. De temps en temps, vers la mi-août, certaines équipes de la NCAA visitent donc des pays européens.

Ces règles et leur application sont confirmées par le Québécois Dave Noël-Bernier, qui est entraîneur adjoint du programme de l’Université du Nebraska à Omaha (UNO).

« J’ai un ami dans l’organisation des Patriotes de l’UQTR. Il m’a appelé pour nous inviter à nous rendre à Trois-Rivières pour y disputer des matchs, mais je lui ai expliqué que les règles nous empêchent de le faire », raconte Noël-Bernier.


Même si le plan du comité de relance des Patriotes de l’UQTR était louable et empreint de logique, il devra être sérieusement révisé.

Au lieu de disputer quelques matchs contre des équipes de la NCAA pour démontrer la pertinence du hockey universitaire québécois, il faudra emprunter un plus long sentier en excellant dans le contexte canadien.

Il faudra aussi s'attaquer à cette culture profondément ancrée chez nous (et expliquée plus haut) en recrutant avec combativité les meilleurs talents, et non seulement les joueurs qui terminent leur stage junior et qui n’ont d’autres options que les études pour continuer à jouer au hockey.

Il faudra que l’UQTR et un plus grand nombre d’universités québécoises mettent sur pied des programmes de hockey de grande qualité.

Il faudra aussi que les jeunes se mettent à rêver de porter un jour les couleurs de leur université et que les meilleurs talents, leurs parents et leurs agents soient convaincus de la pertinence de cette étape dans leur développement personnel et athlétique.

On part de loin! Présentement, notre pyramide de développement est conçue comme si nous pensions que la Terre est plate et que les hockeyeurs d’élite tombent dans le vide à l’âge de 19 ans.

Au bout du compte, comment peut-on demander aux équipes de la LNH de croire en notre réseau de hockey universitaire si, dans les faits, son déploiement et son organisation démontrent que nous y croyons nous-mêmes très peu?

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