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L’insoumis, un nouveau regard sur la vie de Muhammad Ali

Un boxeur étendu au sol près du boxeur qui l'a fait tomber.

Muhammad Ali regarde Sonny Liston, qu'il vient de mettre K.-O.

Photo : Getty Images / Agence France Presse

Robert Frosi

On pensait avoir tout écrit, tout dit sur la vie de Muhammad Ali, mais voilà que vient de paraître un livre intitulé L'insoumis, aux éditions Grasset. Cette oeuvre est le résultat d'une série radiophonique de France Culture construite avec des témoignages précieux des derniers survivants de l’époque de celui que l’on appelait « le plus grand ». Nous nous sommes entretenus avec son autrice, Judith Perrignon.

La journaliste française a eu l'excellente idée de partir sur les traces de tous ceux qui ont connu Cassius Clay, devenu par la suite Muhammad Ali. Et l'histoire commence avec sa rencontre avec le journaliste du New York Times Robert Lipsyte. Aujourd’hui retraité, il vit à Long Island.

À l'époque, Lipsyte est un jeune journaliste stagiaire correcteur. Il va se retrouver dans l'univers de la boxe par hasard et pas à n'importe quel moment, celui du premier championnat du monde entre Cassius Clay et Sonny Liston.

« À l’époque, tout le monde pensait que le jeune Clay allait se faire étendre après un round, raconte Judith Perrignon. Alors, pourquoi envoyer un journaliste aguerri pour quelques minutes de combat? Lipsyte se souvient même qu’il avait examiné le chemin le plus court entre la salle où avait lieu le combat et l’hôpital le plus proche, tellement l’issue du combat était réglée par tous les spécialistes de l’époque. »

Le jeune stagiaire va avoir un accès privilégié auprès de Clay. Il va même rencontrer les Beatles qui, à l’époque, étaient inconnus aux États-Unis. Les quatre garçons dans le vent profitaient alors de toutes les opportunités pour se faire connaître. D’ailleurs, seul Cassius Clay acceptera de se faire prendre en photo avec eux en déclarant : "Allez les Beatles, venez faire de l’argent, car vous êtes avec quelqu’un qui va devenir une légende."

Judith Perrignon, auteure de L'insoumis

« Les souvenirs de Lipsyte se rafraîchissent au cours de la rencontre, poursuit la journaliste. Le moment le plus éclatant fut sans nul doute quand on a visionné le combat ensemble. Il le revoyait comme si c’était hier et même s’il connaissait chacun des rounds. Ses yeux s’illuminaient au fur et à mesure qu’évoluait le combat. Le jeune stagiaire va donc être le témoin de la première grande victoire de Cassius Clay et aura ensuite, durant toute sa carrière, une entrée privilégiée auprès du champion. C’était sans doute une des plus belles rencontres que j’ai faites durant mon voyage. »

Un boxeur devant un sac de frappes.

Muhammad Ali à l'entraînement

Photo : Getty Images / Harry Benson

Au cours de ses rencontres, Judith Perrignon va découvrir des histoires inédites sur le jeune Cassius Clay avant qu'il devienne Muhammad Ali. Notamment avec le réalisateur William Klein, à qui l'on doit le merveilleux documentaire The Greatest. Et lors de ce témoignage, on découvre comment le jeune Cassius Clay, qui revient des Jeux olympiques de Rome avec la médaille d'or, va être la proie des riches planteurs blancs du Kentucky, pour la plupart propriétaires de chevaux.

« Ils vont l’acheter comme on achète un cheval. Ils seront 25 à se regrouper et William Klein, qui assistait aux combats de Clay pour son documentaire, n’hésitera pas à les filmer. On découvre alors l’Amérique blanche dans toute sa splendeur, comme si le temps des esclavagistes n’était pas révolu, explique Judith Perrignon. Une association qui ne durera pas, car Clay était beaucoup trop bavard et trop dangereux pour eux. »

Puis, il y a eu la conversion du jeune Clay à l'islam, pendant la naissance du groupuscule Nation of Islam. Judith Perrignon a rencontré deux imams de l'époque. Muhammad Siddeeq et Michael Saahir étaient les disciples du gourou Elijah Muhammad, fondateur de Nation of Islam. Avec leurs témoignages, on est au sein de ce groupe religieux et on comprend comment Ali a été piégé et, surtout, comment Malcom X dérangeait.

Ces deux hommes que j’ai rencontrés m’ont raconté l’effervescence des réunions et ce que cela signifiait pour eux. Et cette espèce de croyance qu’ils avaient créée et qui était complètement folle. À cette époque-là, on prêchait dans les mosquées de New York, de Chicago, de Détroit, qu’une soucoupe volante allait arriver, pilotée par de grands Noirs qui allaient bombarder les Blancs. Et Muhammad Ali était l’instrument de ce mouvement. C’était l’homme de la liberté, mais qui était sous tutelle de ce mouvement.

Judith Perrignon

« Et puis Malcom X, l’ami d’Ali, va commencer à s’émanciper et à se détacher petit à petit des prêches d’Elijah Muhammad. En dénonçant le gourou, qui n’appliquait pas vraiment sa religion, notamment en ce qui concerne le mariage et les femmes. Lui qui forniquait partout alors qu’il préconisait une abstinence très stricte. J’ai bien vu dans mes conversations avec ces deux hommes que d’un côté, Nation of Islam prêchait la fraternité, mais en même temps, devenait impitoyable envers ceux qui la trahirait. On sait bien que ce sont fort probablement des anciens de ce mouvement qui ont exécuté Malcom X, sous le regard bienveillant du FBI. Il a été tué par ceux qui ont été ses frères. »

Un champion et ses contradictions

Lors de ses rencontres, la journaliste Judith Perrignon va aussi découvrir les différentes personnalités du champion. Ali devient un mythe, un intouchable. Et pourtant, son dernier biographe, Jonathan Eig, qu’elle a rencontré, aura des mots très durs sur le champion.

Il est toujours déchiré, Muhammad Ali. Il est toujours disciple de ce mouvement, mais c’est un homme à femmes. Il veut être aimé par le pays tout entier et, en même temps, il est très engagé radicalement contre la guerre au Vietnam […] Il est en totale contradiction avec lui-même tout le temps. Parfois, il est même de mauvaise foi. Il va se comporter de manière odieuse envers ses adversaires qui sont pourtant des Noirs comme lui. C’est finalement l’histoire d’un homme qui va se retrouver seul en cherchant l’admiration d’un pays et en contradiction avec ce pays.

Judith Perrignon
Muhammad Ali se coiffe

Muhammad Ali le 19 octobre 1974, quelques jours avant son combat contre George Foreman, à Kinshasa.

Photo : Getty Images / Stringer

On revient également sur le combat du siècle entre Ali et George Foreman dans la jeune République du Zaïre, le fameux « Rumble in the Jungle ». C’est sans doute le point culminant de la carrière d'Ali. Ce match dans ce pays naissant et libéré du colonialisme belge, c’est aussi la découverte pour Ali de ses racines africaines.

Judith Perrignon a retrouvé Victor Yoka en France. À l'époque, c'est un jeune gamin de Kinshasa qui va avoir une véritable admiration pour Muhammad Ali.

« À l’époque, Victor Yoka a 11 ans, raconte-t-elle. Chaque jour, il court dans les rues en accompagnant son idole, Muhammad Ali, lors de ses entraînements. Il reste même des heures entières accroché aux grilles de la propriété où vivait Ali avant le combat. Nous avons d’ailleurs revécu ensemble le combat et comme Robert Lipsyte avec celui de Liston, Victor se souvenait de chacun des rounds avec Foreman. Il était redevenu le gamin de Kinshasa le temps d’un instant. »

De la sueur se dégage du visage d'un boxeur qui vient de se faire frapper.

Muhammad Ali atteint George Foreman au visage

Photo : Francis Matton

Nous pourrions vous parler de la rencontre de Judith Perrignon avec le Capitaine Sam. C’est lui qui va découvrir le talent de Muhammad Ali et qui va l'amener à se joindre à la Nation of Islam. À l’époque, Ali vendait des journaux et c’est là qu’il allait faire la connaissance de celui qui était déjà converti à l’islam. Capitaine Sam était de presque tous les combats d'Ali, de Floyd Patterson, d’Ernie Terrell et de Georges Chuvalo. Il avouera que le plus beau moment pour lui est quand Elijah Muhammad va donner son nom à Ali.

Il y a aussi la rencontre avec le petit fils d'Elijah Muhammad, qui parle de son grand-père comme d’un redoutable négociateur des combats d’Ali et de sa haine de Malcom X. De l'ami d'enfance d'Ali, Victor Bender, encore plein de souvenirs, comme celui du jour où ils ont combattu l’un contre l’autre et que personne n’avait gagné. De la mémoire du quartier où a grandi Ali à travers les souvenirs et les centaines de photos de Lawrence Montgomery, à qui un jeune gamin de 8 ans a déjà dit : « Un jour, je serais champion du monde. » Jusqu’aux portraits d’Ali avec les présidents américains ou les grandes vedettes du moment.

Et pour ceux qui pensent que l'histoire du vélo rouge est une légende urbaine, eh bien, elle est belle et bien réelle. Un jeune Ali reçoit à Noël un vélo rouge qu'on va lui voler quelques jours plus tard. Il est en colère et jure qu'il va corriger le voleur. C'est là qu'il va rencontrer Joe Martin, un ancien policier municipal qui a ouvert un club de boxe. Ali jure qu'il va botter les fesses du voleur et Joe Martin de lui répondre : « Avant de botter les fesses à qui que ce soit, tu ferais mieux d'apprendre à te battre. » Et c'est là que tout a commencé.

L'insoumis contient les derniers témoignages des derniers témoins d’un athlète plus grand que nature. À lire, absolument.

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