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chronique

Vol de signaux dans la MLB : la leçon de leadership du commissaire

Il sourit avant une mêlée de presse.

Rob Manfred, commissaire du baseball majeur

Photo : Getty Images / Rob Carr

Martin Leclerc

BILLET - À elles seules, les neuf pages du rapport publié lundi par le commissaire du baseball majeur, Rob Manfred, pourraient faire l’objet d’une fort intéressante thèse sur le leadership et l’imputabilité.

Après avoir interrogé 68 témoins et examiné quelque 70 000 courriels, les enquêteurs de la MLB ont remis à Manfred une preuve accablante à l’endroit des Astros de Houston.

L’enquête a confirmé qu’en 2017 et en 2018, les Astros ont installé dans leur stade une caméra qui leur permettait de voir et de décoder les signaux que les receveurs adverses relayaient à leurs lanceurs. En temps réel, un joueur posté près de l’abri des joueurs décodait les signaux sur un moniteur et prévenait le frappeur quant au type de lancer qu’on s’apprêtait à lui servir.

Bref, les Astros étaient de minables tricheurs.

Le vol de signaux n’est pas interdit dans le baseball majeur. Par exemple, un coureur vif d’esprit occupant le deuxième coussin peut fort bien relayer ce type d’information au frappeur s’il parvient à voir et à décoder les signaux du receveur. Par contre, l’utilisation de moyens électroniques pour avoir accès aux signaux de l’adversaire est formellement interdite et va à l’encontre de la notion élémentaire de franc-jeu.

Il en est ainsi parce que la nature du baseball repose justement sur l’imprévisibilité des duels opposant les lanceurs aux frappeurs. Les lanceurs disposent d’un arsenal de lancers (rapide, courbe, changement de vitesse, glissante, etc.) qu’ils servent aux frappeurs de façon stratégique. Pour cogner la balle en jeu, les frappeurs doivent donc parvenir à s’ajuster. Un frappeur sachant d’avance quel type de lancer on s’apprête à lui offrir jouit donc d’un avantage considérable.

Tel un cancer, ce type de pratique se répandait de plus en plus dans le baseball majeur depuis quelques années.


Les allégations qui ont déclenché l’enquête de la MLB ont été faites en novembre dernier par le lanceur Mike Fiers, des Athletics d’Oakland. Fiers, qui avait précédemment porté les couleurs des Astros, était au courant de leurs pratiques et il voulait protéger ses nouveaux coéquipiers de cette concurrence déloyale.

En tant que sonneur d’alerte, Fiers n’a pas été inquiété après avoir fait ces révélations, ce qui en dit déjà beaucoup sur le genre de leader qu’est Rob Manfred.

Après avoir décortiqué la preuve qui lui a été présentée, le commissaire a suspendu pour un an le gérant des Astros, AJ Hinch, et le directeur général Jeff Luhnow.

Ils discutent durant un match.

AJ Hinch et Jeff Luhnow

Photo : Getty Images / Bob Levey

En plus, les Astros ont perdu deux choix de premier tour et deux choix de deuxième tour. On leur a aussi imposé une amende de 5 millions de dollars.

Pourtant, la preuve révèle qu'Hinch désapprouvait la conduite de ses joueurs ainsi que le système d’espionnage mis en place par son adjoint Alex Cora. Quant à Luhnow, il a juré ne pas avoir été au courant du stratagème et la preuve ne le contredit pas totalement.

Manfred estime toutefois qu'Hinch a manqué de leadership et qu’il aurait dû, en tant qu’ultime responsable des opérations sur le terrain, mettre fin à ce système de tricherie.

Dans le cas de Luhnow, Manfred s’en prend aussi à son manque de leadership. Il était de sa responsabilité de savoir ce qui se passait au sein de son organisation.

Le commissaire rappelle d’ailleurs qu’en 2017, les Red Sox de Boston avaient été mis à l’amende pour avoir volé des signaux et qu’une note avait été transmise à toutes les équipes pour les prévenir que toute nouvelle entorse de ce genre serait dorénavant punie très sévèrement et que les gérants et DG allaient en être tenus personnellement responsables.

Au bout du compte, la preuve révèle que Luhnow n’avait pas fait de suivi auprès de ses subalternes au sujet de cette importante note.

Ce qui est survenu lundi dans la MLB n’est pas anodin. Loin de là!

Jeff Luhnow était l’un des plus brillants esprits de la MLB. Les Astros étaient la risée du baseball quand il était devenu leur directeur général en 2011. Rapidement, Luhnow avait toutefois mis sur pied la meilleure banque d’espoirs des majeures. Son réseau de développement avait ensuite utilisé la technologie de manière révolutionnaire pour maximiser l’éclosion de ces talents et son équipe était spectaculairement devenue l’une des plus redoutables de l’industrie.

Mais comme le souligne une fois de plus Rob Manfred, le leadership faisait tout de même cruellement défaut au sein du département baseball des Astros. Il y existait une mentalité de bunker. Les employés y étaient mal traités, les relations avec les autres équipes et les médias étaient tendues et très problématiques.

C’est ce genre d’environnement qui a fait en sorte qu’en pleine Série mondiale, le DG adjoint des Astros, Brandon Taubman, avait dû être congédié pour s’en être pris verbalement à des reporters féminins après un match des séries. La première réaction des Astros avait d’ailleurs été d’attaquer la crédibilité de la journaliste de Sports Illustrated qui avait rapporté l’histoire.


Outré par le comportement de son gérant et de son directeur général, le propriétaire des Astros, Jim Crane, a fortement réagi à l’annonce du commissaire. Il a congédié AJ Hinch et Jeff Luhnow quelques heures après avoir appris la nouvelle.

Crane s’est ainsi départi de l’homme de baseball (Luhnow) qui a largement contribué à faire passer la valeur de son équipe de 610 millions à 1,775 milliard de dollars en l’espace de 8 ans.

Dès les premières lignes de son rapport, le commissaire Manfred a insisté sur le fait que Crane ignorait que son équipe trichait et que le propriétaire des Astros s’est assuré que son personnel collabore totalement à l’enquête.

« Le rapport est clair : ni Hinch ni Luhnow n’ont endossé ce stratagème. Mais tout ceci s’est produit alors qu’ils étaient en position d’autorité et ils n’ont rien fait pour que ça cesse [...] Nous devons repartir à neuf [...] Nous allons mettre en place des mécanismes de vérification et une chose pareille ne se reproduira jamais sous ma gouverne », a promis, avec émotion, le propriétaire des Astros.

Il regagne l'abris de son équipe.

Le gérant des Astros, AJ Hinch

Photo : Getty Images / Patrick Smith


Cette histoire n’est pas terminée. Loin de là. Bientôt, c’est le leadership des Red Sox de Boston qui sera mis à mal.

Alex Cora, qui est clairement identifié comme le principal responsable du déploiement du système d’espionnage des Astros en 2017, est devenu le gérant des Red Sox en 2018.

Il est entouré de ses joueurs.

Le gérant des Red Sox, Alex Cora, soulève le trophée de la Série mondiale.

Photo : Associated Press / Jae C. Hong

Et les Red Sox, après avoir été trouvés coupables d’avoir volé des signaux en 2017, font l’objet d’une nouvelle enquête pour avoir récidivé en 2018.

On voit mal comment Cora pourrait ne pas écoper d’une sentence plus lourde que celles infligées à Hinch et à Luhnow. L’ex-président des opérations baseball des Red Sox, David Dombrowski, a été remercié en 2019, mais il était aux commandes de l’organisation lors des deux périodes litigieuses. Sera-t-il tenu responsable? Et le propriétaire John Henry ne peut pas plaider l’innocence pour les vols de signaux de 2018 puisqu’il avait payé une lourde amende l’année précédente pour le même type de comportement.

Au bout du compte, à moins que quelqu’un parvienne un jour à assembler une équipe entièrement composée d’idiots du village, tout porte à croire que le leadership exercé par Rob Manfred et les très fortes sanctions infligées aux dirigeants des Astros ont certainement sonné le glas du recours à la technologie pour voler des signaux dans le baseball majeur.

Dans tous les types d’entreprises ou d’organisations, il y a de précieuses leçons à tirer de cette histoire.

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