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Chronique

Équipement de gardiens : les Lefebvre et CCM s’affrontent en cour

Ils posent avec des jambières.

Michel, Véronic et Patrick Lefebvre

Photo : Radio-Canada / Famille Lefebvre

BILLET - Il y a une dizaine de jours, je vous racontais qu’en 2020 l’univers des gardiens de but d’élite ne serait plus tout à fait le même. Eh bien, la tourmente est déjà commencée. La renommée famille Lefebvre accuse la multinationale CCM (Maska) d’utiliser ses dessins, patrons et procédés confidentiels pour fabriquer des jambières en contrefaçon.

À la stupéfaction des gens du milieu, CCM (Maska) a décidé de ne plus faire fabriquer ses jambières, masques, mitaines et boucliers haut de gamme par l’atelier Lefevre (la marque de commerce n’utilise pas le « b » du nom de la famille), de Terrebonne. Cette association de 25 ans a donc pris fin au tournant de la nouvelle année. Et dès le départ, ça annonçait le début d’une partie de bras de fer commerciale du genre David contre Goliath.

Je m’étais intéressé à cette histoire parce que dans le monde du hockey, l’histoire et le nom des Lefebvre sont légendaires. La majorité des gardiens de la LNH utilisent leurs jambières, masques, boucliers et mitaines, qui ont été minutieusement développés et perfectionnés au fil des décennies. D’ailleurs, cette chronique sur l’histoire de la famille et sa séparation de CCM Hockey a suscité énormément d’intérêt de la part des lecteurs de Radio-Canada.ca.

***

Quand j’ai rencontré Michel, Patrick et Véronic Lefebvre à la fin du mois de décembre, il semblait clair que leur principal défi (au moment où ils se préparaient à commercialiser de l’équipement portant leur logo et leur propre nom) allait consister à se créer un bon réseau de distribution. Leur expertise étant déjà reconnue mondialement, il était assez facile de conclure que leurs produits continueraient d’être recherchés par une clientèle hautement spécialisée.

Dans le cas de CCM, toutefois, la réponse apparaissait moins claire. La compagnie dispose certainement d’un réseau de distribution efficace et d’une grande force de marketing, mais nul ne peut s’improviser inventeur et créateur d’équipements aussi raffinés du jour au lendemain! Les gardiens de but de niveau mondial sont extrêmement exigeants et minutieux. On ne peut pas, en claquant des doigts, leur proposer des pièces d’équipement complètement différentes de celles qu’ils ont l’habitude d’utiliser.

J’avais d’ailleurs terminé cette chronique du 2 janvier dernier par cette réflexion : « L’image est boiteuse, mais disons que si les violons de votre orchestre sont fabriqués par Stradivarius et que vous souhaitez confier leur construction à quelqu’un d’autre, vous faites mieux d’avoir un excellent plan B. »

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Il arrête une rondelle.

Carey Price joue avec des jambières Lefevre depuis les années 2010.

Photo : James Carey Lauder-USA TODAY Sports

Tout ce ceci nous amène au nœud de l’histoire. Comme le révélait La Presse+ dans son édition de samedi, la compagnie Équipements de gardien de but Michel Lefebvre (EGB) a demandé à la Cour supérieure la semaine dernière d’émettre une injonction interlocutoire provisoire pour faire immédiatement cesser la production de jambières par CCM.

Durant le dernier Championnat mondial junior (quand l’entente qui les liait avec CCM était, en plus, toujours en vigueur), les Lefebvre se sont rendu compte que des gardiens canadiens et américains portaient des jambières qu’ils n’avaient pas fabriquées, mais dont l’apparence et plusieurs éléments-clés de conception étaient identiques (à leurs yeux) à celles qu’ils ont développées et qu’ils construisent quotidiennement.

La convention (article 10.2) qui liait précédemment CCM et les Lefebvre était pourtant claire, soutiennent les artisans de Terrebonne : « Maska reconnaît qu’en raison de la Convention, elle aura accès à de l’information confidentielle EGB. Maska reconnaît que l’information confidentielle EGB constitue un actif important, spécial et unique de EGB, et que EGB en possède les droits et doit les protéger. Par conséquent, Maska convient (i) de s’abstenir de communiquer l’information confidentielle EGB, directement ou indirectement, de quelque manière que ce soit, à des tiers; et (ii) n’utilisera l’information confidentielle EGB qu’aux fins prévues à la Convention et à aucune autre fin. »

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Vendredi dernier, le juge Frédéric Bachand a rejeté la demande d’injonction des Lefebvre. Non pas parce qu’elle était « sans fondement », comme l’a argué CCM Hockey, mais plutôt parce que les Lefebvre ne disposaient que d’une série de photographies pour plaider que leurs secrets industriels avaient été copiés. Ils n’avaient pas en main, physiquement, les jambières utilisées au mondial junior et ne pouvaient donc faire bénéficier le juge du témoignage d’un expert.

« Il faut donc conclure au rejet de la demande d’injonction interlocutoire en l’état actuel du dossier, et ce, malgré le fait que les arguments que les demandeurs ont fait valoir en ce qui a trait au préjudice sérieux, à la prépondérance des inconvénients et à l’urgence [de la situation] m’ont paru très solides », a d’ailleurs spécifié le juge.

Lorsqu’un litige surgit devant les tribunaux, la bonne foi des deux parties se présume, rappelle le juge Bachand. Mais à la lecture des documents déposés à la cour (et à partir d’une présomption très raisonnable voulant qu’on ne puisse inventer une jambière haut de gamme en un tournemain), CCM ne paraît pas très bien dans cette affaire.

Dans leur demande d’injonction provisoire, les Lefebvre alléguaient notamment qu’en novembre 2019, CCM a tenté de leur cacher une commande faite par le gardien Jimmy Howard, des Red Wings de Détroit. Howard utilise l’équipement Lefevre depuis de nombreuses années. Les Lefebvre disent avoir appris l’existence de cette commande par un tiers et avoir dû insister auprès de CCM pour pouvoir l’exécuter.

Il plonge pour attraper la rondelle avec sa mitaine.

Marc-André Fleury

Photo : Associated Press / John Locher

La question qui tue : si les Lefebvre n’avaient pas appris l’existence de cette commande, comment CCM aurait-elle pu fournir à Howard de l’équipement identique à celui qu’il utilise habituellement sans que les secrets des Lefebvre soient copiés?

***

Voyant d’avance gonfler les frais d’un long débat juridique, le juge Bachand a invité les parties à régler leur différend par un mécanisme d’arbitrage prévu à la convention qui les liait.

Cependant, quand on se place dans les souliers des dirigeants de CCM, on voit mal comment on pourrait éviter la tenue d’un procès. Ils semblent très mal positionnés.

Comment les représentants de CCM peuvent-ils aller à la rencontre de la moitié des gardiens de la LNH (et d’une vaste clientèle mondiale) en leur disant : « En passant, dorénavant, votre équipement sera totalement différent de celui que vous avez l’habitude d’utiliser parce que nous ne faisons plus affaire avec les Lefebvre et que nous ne pouvons nous approprier leurs procédés. »

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