•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
chronique

Le monde des gardiens change : les Lefebvre remontent en selle!

Il arrête une rondelle.

Carey Price joue avec des jambières Lefevre depuis les années 2010.

Photo : James Carey Lauder-USA TODAY Sports

Martin Leclerc

Depuis que le calendrier nous a fait basculer en 2020, l’univers bien particulier des gardiens de but d’élite n’est plus tout à fait le même.

Depuis le 1er janvier, la multinationale CCM ne fait plus fabriquer ses jambières, masques, mitaines et boucliers haut de gamme par la célèbre famille Lefebvre, de Terrebonne.

Depuis un quart de siècle, les marques Koho, Reebok et CCM (les noms de fabricants ont changé au fil des fusions/acquisitions) étaient étroitement associées à la famille Lefebvre. Devenue propriété du géant mondial Adidas, CCM a été vendue au fonds d’investissement Birch Hill il y a deux ans. Et, à la stupéfaction des acteurs du milieu, Birch Hill semble être venue à la conclusion que l’association CCM-Lefebvre n’était plus nécessaire pour eux.

Dans la LNH cette saison, pas moins de 34 gardiens, dont cinq récipiendaires du trophée Vézina, portent des jambières, mitaines, boucliers ou masques fabriqués par les Lefebvre. Six des sept gardiens ayant remporté le plus de victoires dans l’histoire de la LNH (Martin Brodeur, Patrick Roy, Roberto Luongo, Ed Belfour, Marc-André Fleury et Curtis Joseph) ont défendu leur filet en portant cet équipement québécois.

Il plonge pour attraper la rondelle avec sa mitaine.

Marc-André Fleury

Photo : Associated Press / John Locher

À Montréal, Carey Price utilise l’équipement des Lefebvre depuis le début des années 2010.

Ces artisans québécois (on peut certainement parler d’art lorsque des pièces d’équipement atteignent un tel niveau de raffinement) retrouvent donc leur pleine liberté, ce qui signifie qu’on reverra éventuellement leur mythique logo « L » apparaître sur les patinoires de la LNH et un peu partout sur la planète.


Dans les années 1980, Patrick Roy avait été le premier gardien de la LNH à porter des jambières Lefebvre.

Dans les années 1970, Michel Lefebvre a eu Ken Dryden comme premier client. Il lui avait alors confectionné un protecteur spécial pour lui permettre de jouer malgré une blessure à un pied. Enthousiaste gardien de ligues de garage, Michel Lefebvre s’était par la suite mis à confectionner des masques très innovateurs. Michel Larocque et Richard Sévigny étaient rapidement devenus ses clients.

Le développement et la production de jambières avaient ensuite suivi. Lorsque Patrick Roy a commencé à porter des Lefevre (la marque de commerce ne comprend pas le « b » du nom de la famille), ses jambières étaient assemblées dans le sous-sol familial et c’était la femme de Michel, Diane, qui s’occupait de la couture!

Au début des années 1990, la LNH s’est mise à monnayer la visibilité qu’elle procurait aux équipementiers. Des droits assez onéreux leur avaient donc été imposés pour que leur matériel puisse être utilisé par les joueurs de la ligue.

En 1992-1993, à la suite de ces changements, Patrick Roy portait donc des jambières Koho. Toutefois, un événement inattendu a alors complètement changé le destin de l’entreprise des Lefebvre.

Après avoir perdu ses cinq derniers matchs du calendrier, découragé, Roy s’était présenté à l’atelier des Lefebvre en compagnie de son agent Pierre Lacroix. « Je ne suis pas capable de goaler avec ça. Pouvez-vous m’aider? », avait lancé Roy en montrant ses jambières.

Bons princes, les Lefebvre avaient totalement reconstruit ses jambières en préservant l’enveloppe de Koho. Et en quittant l’atelier, Roy avait formulé une prédiction historique: « Avec ça, je vais gagner la Coupe Stanley! ».

Un gardien de but qui plonge devant un joueur de hockey

Patrick Roy a longtemps porté de l'équipement Lefebvre

Photo : CP / RYAN REMIORZ

C’est à la suite de cette histoire que Koho avait décidé de confier la production de tout son matériel haut de gamme (LNH, LAH, junior majeur, NCAA, ligues professionnelles européennes, etc.) à Michel Lefebvre et à ses enfants, Patrick (un ex-gardien de la LHJMQ) et Véronic.


De l’extérieur, la fin de l’association Lefebvre-CCM ressemble au début d’une sorte de lutte commerciale entre David et Goliath. Sur le terrain, toutefois, nombreux sont ceux qui parient sur les chances des Lefebvre de garder l’appui d’un fort pourcentage de leur clientèle.

La moitié des gardiens de la LNH qui portent du Lefevre le font depuis plus de dix ans. On parle ici d’athlètes ultraspécialisés qui sont toujours à l’affût des innovations, mais qui ne changent pas d’équipement comme on change de chemise.

« La personne qui a pris cette décision au nom de CCM n’avait sans doute pas une bonne connaissance du milieu du hockey », a opiné l’agent Gilles Lupien en apprenant la nouvelle. De nombreux clients de Lupien utilisent ou ont utilisé l’équipement Lefevre durant leur carrière.

L’ex-entraîneur de gardiens François Allaire, l’un des personnages qui ont le plus influencé la progression du hockey au cours des dernières décennies, s’est aussi montré étonné par la fin de cette association qu’il estimait « parfaite » pour les deux parties.

« L’un des points forts des Lefebvre, c’est qu’ils ont une vaste clientèle qui leur permet de colliger beaucoup d’information sur le terrain pour améliorer leurs produits. Et une fois qu’ils ont cette information en main, ils sont capables de la transposer dans leur équipement de manière très efficace », estime Allaire.


Michel, Patrick (responsable du développement) et Véronic Lefebvre (responsable de la production et des opérations) savaient depuis neuf mois que leur entente avec CCM n’allait pas être renouvelée.

« Nous en avons profité pour retourner à la table à dessin et pour lancer de nouveaux projets. Nous venons d’ailleurs de créer des jambières encore plus performantes. Nous sommes même en train de développer un plastron (une première pour l’entreprise) pour l’an prochain », explique Michel Lefebvre. Âgé de 71 ans, le fondateur de l’entreprise a cessé de garder les filets il y a trois ans seulement.

« Dans le milieu du hockey, la nouvelle s’est vite répandue au cours de la dernière année. Et nous nous sommes rendu compte que notre nom et notre expertise sont vraiment reconnus partout », ajoute-t-il.

« Nous avons commencé à recevoir des appels de gens qui voulaient placer des commandes au cours des derniers mois de l’année 2019, mais nous devions expliquer aux gens que nous étions contraints d’attendre jusqu’au 1er janvier », souligne Véronic Lefebvre.

Ils posent avec des jambières.

Michel, Véronic et Patrick Lefebvre

Photo : Radio-Canada / Famille Lefebvre


Dans quelques heures (le vendredi 3 janvier), les Lefebvre procéderont donc au redémarrage de leur entreprise via leurs comptes Facebook et Instagram. Vive les réseaux sociaux!, se disent-ils. Les gardiens pourront aussi personnaliser et commander leur équipement sur le site Internet de Lefevre.

« En 2012, nous avons créé une jambière (la EFlex) qui est devenue la plus populaire au monde auprès des gardiens d’élite. Celle que nous lancerons dans quelques heures, la L20.1 sera encore plus révolutionnaire. Elle est dotée d’un nouveau système de protection du mollet et donne une grande liberté de mouvement au niveau de la cheville. Elle est très réactive et exige moins d’efforts de la part des gardiens pour maintenir une position stable sur la patinoire », explique Patrick Lefebvre.

D’ici la fin de la saison 2019-2020, pour plusieurs raisons, on ne verra pas le nouvel équipement des Lefebvre sur les patinoires de la LNH. « Tout le monde sait déjà que plus de la moitié des gardiens jouent avec notre équipement », souligne Michel Lefebvre. Ils ont toutefois l’intention d’y être la saison prochaine.

Les années 2020 s’amorcent donc de façon très mouvementée pour le petit fabricant de Terrebonne et ses quelque 17 employés. Ce redémarrage comporte certes une part d’inconnu. Mais cette transition injecte aussi une bonne dose d’adrénaline à tout le monde.

L’image est boiteuse, mais disons que si les violons de votre orchestre sont fabriqués par Stradivarius et que vous souhaitez confier leur construction à quelqu’un d’autre, vous faites mieux d’avoir un excellent plan B.

Dans un an, il sera donc très intéressant de voir à quel point cette nouvelle ère aura chambardé le petit univers - extrêmement spécialisé - des meilleurs gardiens de la planète.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

Hockey

Sports