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Trouver du financement pour sa fédération sportive : un sport extrême

Mikaël Kingsbury

Mikaël Kingsbury

Photo : Getty Images / Matt Roberts

Diane Sauvé
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Quand on demande aux gestionnaires de fédérations sportives du pays ce qui représente leur plus gros défi, la réponse est claire : l’argent. Oui, il y a plus d’argent qu’avant, mais pas pour tout le monde.

Pour aider les espoirs de médailles olympiques, il existe le programme canadien À nous le podium. Encore faut-il, pour ces organismes, compter sur des espoirs.

Il reste, pour toutes les fédérations, le financement de base, versé par le gouvernement du Canada (Sport Canada). C’est cet argent qui permet généralement aux fédérations de gérer leur développement national.

Sauf que ce financement de base stagne.

« Le financement de base n’a pas augmenté depuis presque 20 ans », lance la présidente-directrice générale de Canada Alpin, Vania Grandi. Pourtant, le prix de l’équipement et des entraîneurs continue de monter. C’est donc difficile de garder les mêmes services. »

Elle sourit.

La présidente-directrice générale de Canada Alpin, Vania Grandi

Photo : Radio-Canada

« Difficile aussi de faire en sorte que notre système de développement sportif demeure compétitif », mentionne pour sa part le chef de la direction de l’Association canadienne de ski acrobatique, Peter Judge.


S’il y a quelqu’un qui peut témoigner de l’effet que l’argent peut avoir sur une carrière d’athlète, c’est bien le skieur alpin Manuel Osborne-Paradis, médaillé de bronze aux Championnats du monde de 2017 et 11 fois sur les podiums du circuit de la Coupe du monde.

« Quand j’étais plus jeune, je n’arrivais pas à me tailler une place au sein de l’équipe nationale. Je travaillais dans la construction et je skiais en même temps pour l’équipe de Colombie-Britannique, explique l’athlète de 35 ans. Puis, lorsqu’on a annoncé la tenue des Jeux à Vancouver, tout a changé. Du jour au lendemain. Soudainement, il y a eu assez d’argent pour une plus grosse équipe de développement. Un an et demi plus tard, je skiais sur le circuit de la Coupe du monde. Sans les Jeux à Vancouver, je ne sais pas si j’aurais eu ma chance de connaître du succès en ski. »

Au fil des ans, Canada Alpin a dû faire des coupes dans les dépenses, réduire ses équipes de développement et même les abolir.

Et c’est le cas présentement. Il faut dire que la fédération canadienne en arrache financièrement. Elle enregistrait des pertes de près de 2,3 millions de dollars le 30 avril dernier, notamment à cause d’une baisse de 2 millions de dollars en revenus des commandites.

« La plupart du temps, c’est le développement qui écope, dit l’ancien dirigeant de Canada Alpin Max Gartner. Les jeunes ne voient pas de chemin clair pour se rendre au sommet et quittent éventuellement le sport. Il faut continuer à développer la relève, sinon on va perdre toute une génération d’athlètes. »

Ce qui fait mal aux fédérations sportives au pays, selon l’ancien président de Canada Alpin, c’est le fait que Calgary ait renoncé à présenter sa candidature pour les Jeux olympiques d’hiver de 2026. Les organismes nationaux espéraient vraiment que les Jeux viennent leur redonner l’énergie nécessaire.

« C’est difficile d’aller chercher du financement quand Calgary ne veut pas des Olympiques », ajoute Manuel Osborne-Paradis.

Un skieur dans un virage

Manuel Osborne-Paradis

Photo : Associated Press / Jean-Christophe Bott

Les Olympiques à la maison sont souvent l’élément déclencheur pour les commanditaires. Une source de financement inestimable pour les organismes nationaux.

Parlez-en à Max Gartner, nommé président de la Fédération canadienne de ski alpin à l’automne 2010, juste après les JO de Vancouver. Il a vu les commanditaires quitter le bateau rapidement.

« Quelques mois après mon entrée en poste, quatre millions de dollars en commandite ont disparu, se souvient-il. Vous êtes passionnés de votre sport, vos athlètes performent, vous croyez faire un bon travail. Mais les partenaires, eux, sont passés à autre chose. Vous devez donc prendre des décisions difficiles. »

Il donne une entrevue.

Max Gartner, président de la Fédération canadienne de ski alpin pendant les Jeux de Vancouver

Photo : Radio-Canada

La crise financière de 2008 n’a pas non plus aidé la cause sportive au pays. Sans compter que le Comité olympique canadien (COC) a profité de Vancouver pour mettre le grappin sur plusieurs gros commanditaires. Ce qui a coupé l’herbe sous le pied des fédérations.

Le Comité olympique canadien explique que c’était la bonne stratégie, car l’argent qu’il touche retourne aux fédérations par la suite.

Cet argent est toutefois versé par l’entremise du programme À nous le podium, c’est-à-dire à l’élite. Les fédérations ne sont pas libres d’en faire ce qu’elles veulent.

La patronne de Canada Alpin n’en est pas moins persévérante. Elle continue de frapper aux portes.

« C'est très difficile, lance Vania Grandi. On a approché plus de 400 compagnies pour chercher des commanditaires. On a vraiment fait un gros gros travail et on en a trouvé quelques-uns. »


Peter Judge avait prévu le coup après Vancouver pour la fédération de ski acrobatique. Ayant anticipé le ressac des entreprises, il a pris soin de structurer ses contrats de commanditaires afin qu’ils se terminent jusqu’à deux ans après les Jeux. « Ce qui nous a laissé un coussin et du temps pour dénicher d’autres partenaires », explique-t-il.

Le dirigeant du ski acrobatique au pays insiste : il faut penser plus loin, il faut voir où on veut aller et cela peut vouloir dire établir d’autres cadres.

Et c’est exactement ce qu’il a fait en s’associant à un partenaire financier en Chine, là où les prochains Jeux d’hiver auront lieu en 2022 et là où son sport est très populaire. Sa fédération a donc déniché un important commanditaire chinois : Anta.

« La Chine deviendra probablement le plus gros marché pour les sports d’hiver dans le monde. Ce pays comptera 300-400 millions d’adeptes de sports d’hiver d’ici 8 à 10 ans. C’est à cela que nous voulons nous accrocher », dit-il.

Il donne une entrevue assis sur une chaise

Peter Judge, chef de la direction de l’Association canadienne de ski acrobatique

Photo : Radio-Canada


À Triathlon Canada , on croit aussi qu’il faut sortir des sentiers battus. L’organisme national s’est retrouvé dans un sérieux pétrin à la veille des Jeux de Rio, parce qu’il a perdu son financement du programme À nous le podium. Le choc a été brutal pour certains.

« Une de nos athlètes, qui s’entraînait en Europe, s’est retrouvée du jour au lendemain sans ressources médicales, raconte Kim Van Bruggen, chef de la direction à Triathlon Canada. Elle a dû faire appel à sa famille pour lui venir en aide. »

Un athlète olympique a aussi dû amasser des fonds pour mieux se préparer pour Rio.

Kim Van Bruggen, en fonction depuis novembre 2016, s’est juré de multiplier ses sources de financement afin d’éviter une autre catastrophe du genre. Elle a donc diversifié l’aide financière que reçoit sa fédération.

Triathlon Canada, maintenant installée à Victoria en Colombie-Britannique, a eu le soutien de la Ville et aussi de 94 Forward, qui sert à perpétuer l’héritage des Jeux du Commonwealth de Victoria.

Si le récent programme Prochaine génération aide maintenant la relève au sein de l’organisme national, il manque d’argent. On a donc fait appel au secteur privé, notamment à l’organisme philanthropique B2dix. Ce dernier déroge ici de son habitude de cibler les meilleurs espoirs olympiques. Dans ce cas-ci, B2dix vient en aide non pas à un ou à une athlète, mais à un groupe d’athlètes plus jeunes.

Et la stratégie a été payante, souligne la patronne de Triathlon Canada.

Nous avons pu rebâtir beaucoup plus rapidement grâce à ces appuis financiers. Nous visions au départ les Jeux de 2024. Mais nous avons présentement des athlètes qui ont gagné les épreuves préolympiques et paralympiques à Tokyo et qui remportent des médailles dans différentes épreuves internationales.

Une citation de :Kim Van Bruggen, chef de la direction à Triathlon Canada
Elle fait une entrevue dans une salle d'entraînement

Kim Van Bruggen, chef de la direction à Triathlon Canada

Photo : Radio-Canada


Pour donner un nouvel élan à Canada Alpin, on a formé un tout nouveau conseil d’administration avec de grosses pointures de la finance. On y compte par exemple Paul Desmarais III (Power Corporation), Darryl White (Banque de Montréal), Blake Hutcheson (Oxford Properties), Tim Dattels (TPG Capital Asia) et Tracey Pearce (Bell Media).

Erik Guay aussi fait partie du C. A. Le skieur le plus titré de l’histoire du Canada sera également responsable du développement et de la haute performance.

Bonne nouvelle : les 12 membres du C. A. se sont engagés à injecter de l’argent dans l’aventure. Mais il y a des devoirs à faire.

Même s’il s’agira d’un « bon montant pour aider l’équipe », indique Erik Guay, pas question de donner de l’argent sans savoir. Il faut d’abord un plan.

« Avoir des fonds, ça ne veut pas dire nécessairement qu'on va produire des athlètes. Il faut cibler les jeunes et bien les encadrer. Je pense que B2dix est un bon exemple. Ils ont ciblé des athlètes, ils les ont encadrés comme du monde, puis on a vu des résultats incroyables. »

Il sourit en entrevue.

Erik Guay fait maintenant partie du CA de Canada Alpin

Photo : Radio-Canada

Erik Guay veut aussi s’inspirer du travail que fait Tennis Canada auprès des jeunes. Et l’ancien skieur le répétera souvent : mieux cibler, mieux encadrer.

Il faut réinjecter de l’argent à la base, encourager les clubs à produire des jeunes skieurs, dans un esprit de compétition sain. Mais quand on arrive en haut [de la pyramide], il faut que le sommet soit moins large.

Une citation de :Erik Guay

L’ex-athlète de 38 ans se rappelle ses années sur le circuit de la Coupe du monde, où l’équipe canadienne comptait une dizaine d’athlètes, alors qu’il n’y avait que quelques skieurs pouvant aspirer au podium.

« Il y en a 6 à 8 qui finissent 60es, rappelle-t-il. Les entraîneurs passent plus de temps avec les jeunes qui ont plus de développement à faire, au lieu de passer ce temps-là avec les meilleurs qui devraient produire les médailles. »

L’ex-coéquipier d’Erik Guay Manuel Osborne-Paradis abonde.

J’estime que 90 % des podiums que nous avons récoltés au sein de l’équipe masculine, c’était lorsqu’il y avait quatre skieurs canadiens ou moins au départ. Ça démontre que les entraîneurs et le personnel peuvent vraiment faire la différence. Et ça crée une culture d’excellence au sein de l’équipe. Les plus jeunes doivent skier selon leur niveau. Sinon, on leur enseigne la complaisance. On leur dit que c’est correct de ne pas avoir un bon résultat.

Une citation de :Manuel Osborne-Paradis
Il regarde la caméra.

Manuel Osborne-Paradis

Photo : Radio-Canada

Il est donc possible que le Canada s’inspire de la Norvège, une petite nation qui a une très petite équipe de pointe, mais une grande équipe de développement. Certains skieurs norvégiens se développent aussi dans le circuit universitaire américain de la NCAA.

Erik Guay veut aussi recruter les meilleurs entraîneurs de la planète. Et ça ne veut pas dire des étrangers. Il cite le cas de deux anciens entraîneurs d’ici, Tim Gfeller et Johnny Davidson, partis diriger les équipes masculine et féminine de Norvège.

« Et en ce moment, ce sont les deux meilleures équipes au monde, lance Guay. On peut produire (les entraîneurs), il s’agit de les garder ici. »


Le programme À nous le podium, destiné aux meilleurs espoirs de médailles olympiques, a produit ses résultats au fil des Jeux olympiques, mais il suscite aussi beaucoup de questions.

Comment assurer la pérennité d’un sport si le financement fluctue d’une année à l’autre pour son élite?

En 2017, un rapport de Patrimoine Canada passait en revue l’approche de l’excellence ciblée du programme À nous le podium. On y recommandait alors que le Canada soutienne « le développement de systèmes sportifs de haut niveau, dans tous les sports olympiques et paralympiques, et ne pas s’en tenir aux sports et aux athlètes reconnus comme pouvant remporter des médailles aux Jeux ».

L’ancienne skieuse Kelly Vanderbeek est bien d’accord.

« On coupe trop vite. Est-ce que c'est seulement les podiums qu'on regarde aux Olympiques? Nous ne sommes pas Américains. Nous sommes Canadiens! On doit avoir une vision un peu plus large », lance-t-elle.

Elle attend la question d'un journaliste pour y répondre.

L'ancienne skieuse canadienne Kelly Vanderbeek

Photo : Radio-Canada

Le programme À nous le podium n’a pas changé de cap depuis la publication de ce rapport. Mais le chef de la direction du Comité olympique canadien, David Shoemaker, ouvre la porte.

« C'est peut-être ce quelque chose que nous avons besoin de revisiter et surtout s'il y a beaucoup plus d'argent dans le système, reconnaît-il. C'est quelque chose qui mérite notre attention. »

Plan de profil d'un dirigeant en entrevue

Le chef de la direction du Comité olympique canadien, David Shoemaker

Photo : Radio-Canada

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