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Dopage : les sanctions contre la Russie, un compromis qui passe mal

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Le CIO tire à boulets rouges sur l'AMA

Le CIO tire à boulets rouges sur l'AMA

Photo : Reuters / Karolos Grohmann

Radio-Canada

Les réactions recueillies lundi au Canada vont dans le même sens : la décision du comité exécutif de l'Agence mondiale antidopage (AMA) d'exclure la Russie des deux prochains Jeux olympiques ne va pas assez loin et entretient le doute.

La suspension de la Russie est la conséquence de la falsification de données de contrôles antidopage fournies à l'AMA au début de l'année. Les experts de l'agence ont découvert que « des centaines » de résultats suspects avaient été effacés des données, pour certains entre décembre 2018 et janvier 2019, juste avant leur remise.

« Je suis soulagée qu'il y ait eu unanimité au sein de l'exécutif de l'Agence mondiale antidopage, qui comprend aussi le CIO, les fédérations sportives, les gouvernements », a expliqué à Radio-Canada Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l'Institut Armand Frappier de l'INRS.

C'est une des sanctions les plus fortes que l'AMA ait imposée à un pays, précise la chercheuse, mais c'est à la hauteur de l'épouvantable situation qui dure depuis 4-5 ans, c'est un scandale qui n'en finit pas.

Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l'Institut Armand Frappier de l'INRS

« Imposer une suspension à tous les athlètes russes, ça n'aurait pas passé, c'était trop fort, croit-elle. De la base de données, on a environ 200 athlètes russes impliqués dans les manipulations de dopage surveillées par le laboratoire russe. »

« Ça ne veut pas dire que tous les autres sont entre guillemets propres. Ce sera à chaque athlète de prouver qu'il n'a pas fait partie des manipulations, que les tests qu'il ou elle a subis ont été faits par des pays indépendants.

« La situation n'est pas simple », admet Christiane Ayotte.

La directrice du laboratoire de contrôle du dopage de l’Institut Armand Frappier de l'INRS parle avec un laboratoire en arrière plan.

Christiane Ayotte

Photo : Radio-Canada

« Les sanctions auraient pu être plus strictes »

Beckie Scott, ex-fondeuse canadienne et présidente du Comité des athlètes de l’Agence mondiale antidopage jusqu'au 31 décembre, émet des doutes sur les effets réels de la suspension imposée à la Russie et à ses fédérations sportives.

« Nous verrons des Russes aux prochains Jeux olympiques, il ne s’agira simplement pas de la délégation complète que nous avons l’habitude de voir », a-t-elle indiqué à CBC en référence à ces athlètes qui pourraient participer aux JO sous bannière neutre après avoir fait la démonstration qu’ils sont « propres ».

De mon point de vue et du point de vue du Comité des athlètes de l’AMA, les sanctions auraient pu être plus strictes encore et empêcher tous les athlètes russes d’aller aux Jeux olympiques.

Beckie Scott, présidente sortante du comité des athlètes de l'AMA

« En bannissant la totalité des athlètes russes, on aurait envoyé un message de tolérance zéro pour ce genre de fraude et de manipulation. Je comprends que des athlètes russes propres auraient ainsi été pénalisés, mais le fait demeure qu’il s’agissait là d’un plan concerté à une échelle encore jamais vue », poursuit-elle.

Beckie Scott n’est par ailleurs pas surprise d’apprendre que la Russie continue de nier en bloc toutes les accusations de dopage étatisé. Pour elle, il s’agit du même mode opérationnel auquel le monde a été habitué de la part de ce pays.

« En réalité, l’appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) pourrait réussir et résulter en une dilution des présentes sanctions, lance-t-elle. J’ai l’impression que l’on assiste à une saga sans fin, surtout en raison du manque de volonté et de courage pour affirmer qu’assez c’est assez et que ces façons de faire sont inacceptables. »

Scott affirme que l’AMA a déjà perdu beaucoup de sa crédibilité aux yeux des athlètes et du public à la lumière de la gestion du dossier russe.

« L’AMA, qui aurait dû être un phare pour la préservation du droit des athlètes et la seule autorité mondiale pour l’application des règles antidopage, n’a pas été en mesure de faire face à l’immense pression à laquelle elle a été soumise », regrette-t-elle.

L’ancienne fondeuse canadienne, qui a reçu a posteriori sa médaille d'or olympique après le déclassement d'une rivale pour dopage, doute que l’on voie le jour où tous les compétiteurs seront propres.

« Cela m’apparaît un objectif difficile, mais nous devrions continuer d’y aspirer. Ce jour ne viendra que lorsque les vrais décideurs choisiront d’appliquer les règles de manière à encadrer le sport comme il doit l’être », conclut-elle.

Elle parle en conférence de presse.

La Canadienne Beckie Scott

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

« Ce n'est pas un droit d'aller aux Jeux olympiques »

Le fondeur à la retraite Alex Harvey croit aussi qu'il faudrait bannir tous les Russes de compétitions internationales, sans possibilité de participer à des compétitions sous drapeau « neutre » pour des athlètes « propres », pour lancer un message clair.

« Ça ressemble beaucoup à la décision d’avant les Jeux de 2018, a-t-il raconté à Radio-Canada. Non seulement à Pyeongchang, il y avait des athlètes russes, mais le personnel, les entraîneurs et médecins d’équipe qui étaient en place depuis des décennies étaient présents aussi. Au final, pour nous, ça ne changeait pas grand-chose. »

Si on veut vraiment lancer un message que c’est inacceptable, ça prend des mesures draconiennes et je n’ai pas l’impression que c’est le cas en ce moment.

Alex Harvey

Des changements ont été effectués à la tête de l'Agence antidopage russe, montrée du doigt pour avoir camouflé des preuves de dopage dans le passé. Alex Harvey estime qu'il est utopique de croire que la situation puisse changer du jour au lendemain.

« Si l’on se fie au passé, même si c'est des pions amovibles, au final, ils répondent à une ou deux personnes au gouvernement russe. Selon moi, ils n’ont pas toute la latitude que l’on croit qui pourrait leur donner une vraie indépendance sur les différentes fédérations en Russie », dit-il.

« Ce n'est pas un droit d'aller aux Jeux olympiques. J’ai des amis qui se sont entraînés toute leur vie, qui se sont présentés aux sélections olympiques et qui ne se sont pas qualifiés pour les Jeux. C’est un privilège et ça vient avec certaines obligations que l’on doit respecter », conclut Alex Harvey avec passion.

Devant un micro en conférence de presse

Alex Harvey croit que les sanctions imposées à la Russie par l'Agence mondiale antidopage ne sont pas suffisantes.

Photo : The Canadian Press / Paul Chiasson

« L'AMA n'avait pas le choix »

Le champion olympique des bosses aux Jeux de Lillehammer Jean-Luc Brassard reste prudent face à la décision prise lundi.

« Ce qui est annoncé aujourd’hui, ce n’est que le début de plusieurs étapes. C’est un bon coup de semonce, c’est bon pour les relations publiques de montrer que l’AMA a du pouvoir, a-t-il affirmé à Radio-Canada.

« Mais au sein du comité décisionnel, on retrouve des membres du comité exécutif du CIO, et ils sont déjà en train d’élaborer des stratégies. Car derrière tout ça, il y a beaucoup d’argent, les droits de télévision. C’est la crédibilité du mouvement olympique qui est en jeu. »

L’AMA s’est fait mener en chaloupe depuis trois ans de façon tellement insolente. Elle n’avait pas le choix de prendre une décision si drastique, car sinon, elle aurait montré que tout ce combat ne sert à rien.

Jean-Luc Brassard
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Jean-Luc Brassard satisfait de la décision de l'AMA

« Je vais croire aux bonnes intentions au début des prochains Jeux quand je verrai qui est là et qui ne l’est pas. Mais il y a la folie des Jeux olympiques, les pays veulent démontrer leur puissance au nombre de médailles gagnées. C’est devenu un enjeu qui est très politique.

« Un moment donné, les commanditaires vont se tanner de flirter avec une dose de scandale. Il y a un grand ménage à faire, qui s’est mis en marche. Mais il ne faudrait pas que ce soit un petit coup de balai comme d’habitude. »

Dans cette affaire de dopage étatisé, Jean-Luc Brassard pense surtout aux athlètes.

« Il faut que la Russie réalise qu’elle a fait du dommage, explique-t-il. On ne sait même pas les répercussions de ce dopage sur la santé des athlètes.

« On avance que le cancer de Lance Armstrong est dû à un mauvais calibrage de dopage. Est-ce qu’on veut des athlètes qui finissent avec des cancers quelques années plus tard, alors qu’ils devraient être des porte-paroles de la santé?

« Qui veut voir des enfants de 16 ans avec des seringues dans le bras pour rivaliser avec les autres? Personne », conclut-il.

Un compromis pour éviter l'appel

« Je suis déçu, c'est un compromis qu'on nous annonce aujourd'hui comme si c'était une grande nouvelle, a dit à Radio-Canada l'ancien skieur acrobatique et analyste olympique Dominick Gauthier. Mais, ce qu'on sait, c'est que si on lit bien entre les lignes, l'AMA a demandé le maximum de ce qu'elle pouvait recevoir avec succès.

« Selon moi­, on aurait dû obtenir une interdiction complète (de tous les athlètes russes), mais on savait qu'on ne pourrait pas l'avoir, donc on est allé pour le compromis. »

Si on lit juste les grandes lignes, on croit que c'est une très bonne nouvelle pour le sport. Mais selon moi, ce n'en est pas une. C'est une demi-mesure. La Russie devrait prendre cette nouvelle, partir en courant et l'accepter. Car ce n'est pas une si mauvaise nouvelle pour elle, même si je comprends que ça peut être la panique à l'intérieur du pays. Mais pour moi qui regarde ça d'un œil externe, les Russes s'en tirent pas trop mal.

Dominick Gauthier, analyste olympique
Il est dans un studio de Radio-Canada à Vancouver.

Dominick Gauthier

Photo : Société Radio-Canada

Pour Dominick Gauthier, imposer une interdiction complète pour tous les athlètes russes était impensable.

« Les Russes auraient été en appel, et ça aurait traîné, parce qu'on aurait brimé des droits, des droits d'athlètes propres, croit-il. C'est sûr qu'à un moment donné, il faut trancher, et où on tranchera, il y en a qui écoperont. C'est comme ça, c'est dommage pour les athlètes propres. »

« On a tellement de preuves, rappelle-t-il. Il y a tellement de choses qui sont sorties de toute cette histoire-là, de voir qu'encore une fois, on n'a pas collaboré, pas seulement une fois, deux fois, trois fois. Il faut que ça arrête.

La seule bonne décision à prendre, c'était l'interdiction complète. Oui, certains athlètes propres auraient écopé, mais c'est le prix à payer. Trop, c'est trop.

Dominick Gauthier

« Un coup dévastateur aux athlètes propres »

« Permettre à la Russie d’échapper à une exclusion totale est un autre coup dévastateur porté aux athlètes propres, à l’intégrité dans le sport et à la force des règlements, a dit le patron de l’Agence américaine antidopage (USADA), Travis Tygart, partisan d’une exclusion totale de la Russie, sans possibilité de compétition pour des « athlètes neutres » qui auraient montré patte blanche en matière de dopage.

Les gens qui ont le sport à cœur devraient être révoltés contre un système brisé incapable de se réformer.

Travis Tygart, directeur de l'USADA

« L’Agence mondiale antidopage avait promis en 2018 que si la Russie ne respectait pas une fois de plus ses engagements, qu’elle s’exposerait alors à de plus lourdes sanctions. Mais ce n’est pas le cas. Encore une fois, l’AMA dit une chose, mais fait quelque chose de complètement différent », poursuit-il.

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