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L’histoire derrière l’autonomie et les plafonds salariaux dans le sport

Jim Quinn est l'homme de toutes les grandes luttes syndicales sportives

Deux hommes en conférence de presse

L'avocat Jim Quinn (à droite) avec le directeur de l'Association des joueurs de la NFL DeMaurice Smith lors du lock-out de la ligue en 2011.

Photo : Associated Press / Jim Mone

Olivier Paradis-Lemieux

Depuis le début des années 1970, Jim Quinn a été de toutes les batailles (ou presque) qui ont vu s’affronter sportifs et propriétaires dans l’arène juridique. L’avocat new-yorkais, qui a toujours défendu les joueurs, raconte son histoire, celles des luttes syndicales qui ont façonné les ligues professionnelles, dans Don’t Be Afraid to Win, paru cet automne. Entrevue sur les combats passés et à venir.

« Je pense que beaucoup de membres des plus jeunes générations, amateurs ou autres, n’ont pas une pleine compréhension de comment l’industrie du sport, et en particulier les quatre grandes ligues nord-américaines, sont arrivées au point où elles en sont aujourd’hui et pourquoi les règles sont telles qu’elles sont », dit Jim Quinn, joint à son bureau de New York, où le dépendant au travail avoué se présente encore quotidiennement à 73 ans, pour expliquer ce qui l’a poussé à écrire son autobiographie.

À partir du moment où le jeune juriste fraîchement sorti de l’école en 1970 s’est intéressé au « dossier basketball » qui se promenait de bureau en bureau dans la prestigieuse firme Weil, Gotshal & Manges, il a compris que défendre les sportifs était « sa vocation ».

« J’ai dû combattre toute ma vie l’idée que l’argent est un problème quand il est dans la poche des athlètes, mais pas quand il va dans celle des propriétaires », mentionne-t-il.

Jim Quinn a été, à un moment ou à un autre dans les 50 dernières années, le conseiller juridique principal des associations des joueurs de la MLB, de la NFL, de la NBA ou de la LNH. Au passage, il est devenu l’un des spécialistes les plus en vue aux États-Unis de la loi antitrust.

Il a ainsi fait face, lors de ces moments des plus cruciaux pour l’avenir du sport professionnel, en cour ou à la table de négociations, aux propriétaires souvent voraces des quatre ligues et à leurs impitoyables commissaires : David Stern, Paul Tagliabue, Bud Selig, Roger Goodell et autres Gary Bettman, ces deux derniers ayant droit à ses mots les plus durs de tout l’ouvrage en raison de leur attitude implacable.

Ses frères d’armes sont les grands leaders syndicaux des 50 dernières années, les Gene Upshaw, Donald Fehr, Oscar Robertson, Bob Goodenow... Mais l’homme de loi, plaideur réputé qui a également œuvré à l’extérieur de la sphère sportive, est resté relativement anonyme du grand public.

Jim Quinn ne cherche pas pour autant à obtenir une renommée tardive en publiant son premier livre, mais plutôt à transmettre son savoir, comme il l’a fait tant de fois auprès des sportifs qui ont entrepris de défier les monopoles qui les employaient.

Le résultat est le récit fascinant de ces luttes, méticuleusement raconté et truffé d’anecdotes qui permettent de donner un peu de vie à des batailles juridiques dont les détails pourraient vite devenir fastidieux.

La loi antitrust, l’atout des sportifs

Quand il ouvre le « dossier basketball » pour la première fois en 1970, les joueurs de la NBA ne gagnent en moyenne que 16 000 $ par année. Les équipes, comme celles des trois autres grandes ligues, ont le contrôle total sur la carrière des joueurs, qui n’ont jamais accès à l’autonomie complète. Toutes les formes d’autonomie viennent alors avec des restrictions, comme le droit de premier refus.

Un joueur ne peut ainsi monnayer ses services au plus offrant et doit accepter le salaire que lui offre son propriétaire.

Ç’a été une rude bataille d’obtenir l’autonomie parce que les propriétaires ne voulaient pas faire cette concession. Ils voyaient l’autonomie parfois comme un désastre en devenir, mais c’est plutôt devenu un bonus pour tout le monde.

Jim Quinn, avocat et auteur

La mobilisation suit une décennie de luttes sociales à l’échelle du pays. Dans la NBA, où la majorité des joueurs sont noirs, la situation est comparée par certains des leaders syndicaux à une forme d’esclavage contemporain. Mais elle s’incarne autour d’un homme, Oscar Robertson, un des meilleurs joueurs de l’histoire et alors président de l’Association des joueurs, qui a lancé une poursuite antitrust contre la NBA.

Il tient le ballon à deux mains.

Oscar Robertson (à droite), alors président de l'Association des joueurs de la NBA, dans l'uniforme des Bucks de Milwaukee en 1973.

Photo : Associated Press

Créée en 1890 pour briser le monopole de la Standard Oil, la loi antitrust s’est avérée depuis le plus utile des outils des sportifs pour forcer les propriétaires à négocier de bonne foi. Elle n’est pas pour autant une panacée, la cour ayant statué en 1922 que les joueurs de baseball ne pouvaient s’en réclamer (ce qui n’a été partiellement renversé que dans les années 1990).

En 1970, la poursuite de Robertson a davantage de prise que celles des joueurs de baseball 50 ans plus tôt : la NBA souhaite fusionner avec sa rivale, l’ABA.

Et en 1976, face à un possible jugement défavorable après six (!) ans de procédure, les propriétaires lâchent du lest. Plutôt que de perdre leur monopole, ils acceptent de donner aux joueurs leur autonomie. Dans l’urgence, Jim Quinn rédige l’entente historique avec son collègue Peter Gruenberger et l’avocat de la NBA, le futur commissaire David Stern

C’est une première dans le sport professionnel, qui sera bientôt suivie par une autre, dans le baseball majeur.

L’arrivée de l’autonomie dans les années 1970 a transformé le monde du sport, selon lui, et a ouvert la voie à l’enrichissement des joueurs comme des propriétaires. « Mais plus que tout, les joueurs dans tous les sports ont finalement commencé à être traité avec dignité et respect par les propriétaires d’équipe », ajoute-t-il.

Dans son livre, Jim Quinn relève comment l’Association des joueurs de la LNH, menée jusqu’en 1991 par Alan Eagleson, a refusé de suivre l’enseignement de la NBA lors de la fusion de la LNH et de l'AMH en 1979. 

« Des années plus tard, il va être démontré que la relation d’Eagleson [condamné pour fraude en 1998, NDLR] avec les propriétaires était beaucoup trop douillettes, ce qui va ultimement mené à mon implication », précise-t-il.

L’autonomie (à 31 ans) ne sera acquise qu’en 1995 par Bob Goodenow, après un lock-out fort dommageable pour l’image et les finances de la ligue. Nous y reviendrons.

Il donne une conférence de presse.

Deux fois champion du Super Bowl avec les Raiders d'Oakland, Gene Upshaw a été le chel de la direction de l'Association des joueurs de la NFL de 1983 jusqu'à sa mort, en 2008.

Photo : Associated Press / Lynne Sladky

C'est trois ans plus tôt, en 1992 face à la NFL, que Me Quinn réalise son plus grand coup.

Cette fois, il n’y a pas eu d’entente négociée, puisque les propriétaires « arrogants » de la NFL étaient convaincus d’écraser l’Association des joueurs, qui a avait pris le risque de se désolidariser pour aller en cour.

Pendant que Jim Quinn s’apprêtait à se lever pour son dernier plaidoyer, Gene Upshaw glisse à l’oreille de l’avocat la phrase qui deviendra le titre de son livre : « Don’t be afraid to win » (N’aies pas peur de gagner).

Devant la juge Doty, son discours sur l’avarice des propriétaires et sur le contrôle qu’ils opèrent sur les joueurs fait mouche.

Face à la possibilité de devoir verser des centaines de millions de dollars en dommages aux joueurs pour pratiques illégales, la NFL cède enfin. Les footballeurs obtiennent leur plein droit à l’autonomie.

Les plafonds salariaux, le revers de la médaille

C’est lorsqu’on lui parle de l’instauration des plafonds salariaux, que ce soit dans la NBA, la LNH ou la NFL (la MLB y échappe encore aujourd’hui), que Jim Quinn se fait le plus véhément.

« Littéralement, la seule raison que ces règles existent est pour protéger les propriétaires d’eux-mêmes, de leur propre stupidité », lâche celui qui est toujours aussi combatif.

Ils se serrent la main.

Le chef de la direction de l'Association des joueurs, Billy Hunter et le commissaire de la NBA de 1984 à 2014, David Stern, après le lock-out de 1998.

Photo : Reuters / Mike Segar

L’histoire de l’avènement du plafond salarial dans la NBA donne toutefois l’une des meilleures anecdotes du livre.

Un après-midi de 1982, pendant d’âpres négociations, les principaux représentants des deux parties, dont le nouveau commissaire David Stern, mais aussi le journaliste Howard Cossell, enchaînent les verres de vodka dans un bureau de l’Association des joueurs.

La ligue avait récemment avoué être au bord du gouffre financier et cette pause (très) alcoolisée permettra de dépersonnaliser les discussions et de détendre l'atmosphère. Quelques séances (et quelques mois) de négociations plus tard, la ligue était sauvée. Comme quoi un lock-out ou une décision d'un juge n'est pas toujours nécessaire...

« Pour sauver les propriétaires de leurs propres décisions financières, nous avons accepté ces restrictions », dit Jim Quinn, à la fois fier de cette réalisation et peiné d'avoir tant cédé.

« Aujourd’hui, souligne-t-il, nous tenons pour acquise l’idée d’un plafond salarial. Mais à l’époque, c’était complètement révolutionnaire. Le bon mot serait peut-être réactionnaire. Dans quelle autre industrie verriez-vous des cadres décider de ne pas engager les employés des autres entreprises ou limiter le salaire qu’ils peuvent leur offrir pour les débaucher? Ce n’est permis nulle part ailleurs. Sauf dans le sport. »

Les lock-out, le désastre de la LNH

Comme la NBA dans les années 1980, la LNH se trouve face à un mur au début des années 2000, ce qui mène à un second lock-out en 10 ans. Le souhait de Gary Bettman est clair en 2004 : instaurer son propre plafond salarial afin de stopper les dépenses effrénées de ses propriétaires.

« Comme le lock-out se prolongeait, j’appelais Bob [Goodenow] pour lui dire ce que je lui disais depuis une décennie : si tu n’es pas pour accepter un plafond salarial, révoque l’accréditation du syndicat et poursuis-les. Donald Fehr, qui était devenu le mentor de Goodenow, lui disait la même chose. Mais il était certain que les propriétaires s’écrouleraient comme 10 ans plus tôt. »

Les propriétaires ne se sont pas écrasés et la saison a été perdue.

« C’est le pire désastre qui est jamais survenu pour une association de joueurs », affirme Jim Quinn.

Deux hommes se serrent la main.

Le commissaire de la LNH Gary Bettman serre la main de Bob Goodenow, alors chef de la direction de l'Association des joueurs de la LNH, à la fin du lock-out de 2004-2005 lors d'une conférence de presse, à Toronto.

Photo : La Presse canadienne / ADRIAN WYLD

L’autonomie a été réduite à 27 ans (ou 7 ans d’expérience) dans la LNH, mais au prix du plafond salarial « le plus restrictif de toutes les ligues sportives ».

« Commissaire Bettman… c’est un gars dur, résume Jim Quinn. Et comme vous le savez, il a bataillé ferme et il a refusé de faire des compromis pendant un an pour une entente qui aurait pu et aurait dû se faire. Mais il y a des blâmes à recevoir des deux côtés. »

Le lock-out de 2012 a été différent. Cette fois, c’est Donald Fehr qui était à la tête de l’Association des joueurs. En coulisses, il prépare la fin de la certification du syndicat pour se prévaloir de la loi antitrust, ce qu’il fait le 17 décembre.

« Un peu avant Noël, Don m’a demandé de parler à Bettman, que je connaissais depuis 30 ans, pour voir s’il y avait une façon de rapprocher les parties. »

Pour Fehr, exiger l'implication de Jim Quinn, c’est donner le signal de son sérieux quant à sa volonté d’utiliser la loi antitrust. Mais l’année précédente, l’avocat new-yorkais avait aussi réussi à rapprocher les deux clans lors d’un pareil lock-out dans la NBA. Dans les dernières années, il est devenu davantage un conciliateur qu’un plaideur, précise-t-il.

Deux semaines plus tard, après un marathon de négociation après les Fêtes, la fin de la saison 2012-2013 était sauvée.

Ce qui n’empêche pas Jim Quinn de lancer une autre flèche à son vieux rival. « Dans n’importe quelle entreprise normale, un PDG qui lui fait perdre des centaines de millions de dollars serait congédié. Mais pas dans le sport majeur. Bettman joue à ce jeu depuis 25 ans et il gagne toujours 10 millions par année. Va savoir pourquoi », lance-t-il.

Les luttes à venir

Pour Jim Quinn, le lock-out de 2004-2005 est un moment de transition dans les luttes syndicales sportives. Après, il s’est opéré un fort déplacement en faveur des propriétaires.

« Je pense que la raison derrière ce basculement spectaculaire, du moins en partie, c’est que comme les carrières sont relativement courtes, c’est une chose de laisser sur la table une centaine de milliers de dollars si vous êtes en grève en ou en lock-out, mais c’en est une autre d’y laisser 10 millions de dollars », explique-t-il.

« De l’autre côté, poursuit-il, les propriétaires font d’immenses revenus et les valeurs des franchises ont explosé. Il a été estimé que si l’on prend les valeurs combinées des franchises des quatre sports majeurs, l’on dépasse les 200 milliards de dollars. Les deux côtés ont donc beaucoup à perdre, et la question devient qui est prêt à sacrifier le plus. »

Avec l'enrichissement des sportifs professionnels dans les dernières décennies, certains ont d'ailleurs commencé à investir en tant que propriétaires minoritaires et parfois même majoritaires, comme Michael Jordan (actionnaire principal des Hornets de Charlotte depuis 2010). Même si c'est un phénomène qui devrait s'accentuer dans les prochaines années, Jim Quinn ne pense pas que cela va améliorer les relations de travail.

« On devrait voir de plus en plus de joueurs diriger des franchises. Je vois d'ailleurs LeBron James devenir propriétaire un jour. Mais je ne pense pas que ça va changer beaucoup de choses. Prenez Michael Jordan, quand il est arrivé de l’autre côté de la table, il a été l’une des voix les plus fortes en faveur des propriétaires... », confirme-t-il.

Ils posent avec des uniformes.

L'actuel commissaire de la NBA Adam Silver avec Michael Jordan, propriétaire des Hornets de Charlotte

Photo : Associated Press / Chuck Burton

Deux négociations dans les quatre grandes ligues professionnelles se pointent à l’horizon, celle dans la MLB et celle dans la NFL.

« Le problème au baseball est structurel, et c’est peut-être bien une situation qui n’aura pas le choix de devenir une âpre lutte et d’être le théâtre d’une ferme bataille, analyse Jim Quinn. Au football, ils n’ont pas les mêmes enjeux structurels et ce devrait être uniquement une question d’argent, de pourcentages de revenus. »

Près de 50 ans après le début de la poursuite d’Oscar Robertson, le spécialiste de la loi antitrust pense-t-il que le meilleur allié du sportif professionnel a encore des dents?

« Je pense qu’il reste de la vie dans la loi antitrust, particulièrement si nous revivons un lock-out, assure-t-il en conclusion de notre entretien. Ce sera une question importante, certainement en ce qui a trait aux joueurs autonomes et aux recrues sans contrat. Mais autrement, ce sera surtout une question de voir si les joueurs oseront faire la grève pour une longue période. Je crois que la prochaine négociation dans le baseball majeur sera particulièrement intéressante à ce chapitre… »

La convention collective de la MLB vient à échéance en 2021. Et même s’il ne sera pas des premières négociations, si le conflit s’étire, Jim Quinn pourrait à nouveau s’amener en relève.

Don’t Be Afraid to Win : How Free Agency Changed the Business of Pro Sports, de Jim Quinn, est paru aux Éditions Radius, en novembre 2019.

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