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Les saisons perdues de Manuel Osborne-Paradis et de Valérie Grenier

Un sauveteur tenu par un fil tient une civière.

Manuel Osborne-Paradis est hissée à bord d'un hélicoptère après sa chute à Lake Louise, le 21 novembre 2018.

Photo : Reuters / USA Today Sports

Olivier Paradis-Lemieux

Il y a un an, Manuel Osborne-Paradis se brisait la jambe en ouverture de saison à Lake Louise. Ébranlé, son ami et coéquipier de longue date Erik Guay annonçait sa retraite le lendemain. Pour Valérie Grenier, ce sont les pentes glacées d’Are qui lui ont causé la même infortune, trois mois plus tard, en février. Ni l’un ni l’autre n’ont encore rechaussé les skis depuis, car ils ont fait face à des guérisons aussi complexes que les blessures qu’ils ont subies. Mais alors que la saison s’amorce sans eux, ils gardent espoir.

Manuel Osborne-Paradis n’en est pas à sa première blessure majeure. En 2011, une déchirure ligamentaire l’a forcé à rater l’entièreté de la saison subséquente. À 35 ans, le vétéran de l’équipe canadienne de vitesse l’assure, c’est la première qui est la plus difficile pour un athlète.

« Émotionnellement, c’est nettement plus facile la deuxième fois », dit le gagnant de trois étapes de la Coupe du monde, rencontré plus tôt ce mois-ci à Montréal.

« J’étais prêt à ce que pareille blessure puisse survenir, dit-il. Peut-être pas qu’elle soit aussi grave, c’est assez malheureux que ce soit le cas. Tu ne le sais jamais quand tu chutes, mais je savais que ma jambe s’était brisée et qu’ils prenaient de grandes précautions. Dès que tu as mal, ils t’injectent des antidouleurs et tu es parti pour une balade! »

Ladite balade s'est faite en hélicoptère jusqu’à un hôpital de Calgary, où le médecin orthopédiste de l’équipe canadienne Steve French a réalisé la première de neuf opérations, deux majeures et sept plus mineures. Son tibia était en piteux état, son péroné à peine mieux. Treize vis, du ciment osseux et même l’os de la hanche d’une personne décédée ont été mis à contribution.

Tout ou presque de sa jambe a été remplacé au-dessus de la ligne de sa botte.

C’est seulement après qu’ils ont dû rouvrir ma jambe à plusieurs reprises pour reconstruire le plateau tibial que j’ai commencé à vraiment comprendre la magnitude de l’opération.

Manuel Osborne-Paradis

En pleine ascension à 22 ans (elle en a maintenant 23) quand elle est arrivée aux Championnats du monde en Suède, Valérie Grenier nourrissait pour la première fois de sérieuses ambitions de podium après une 5e place à Lake Louise en décembre et une 4e à Cortina d’Ampezzo en janvier, les deux fois en super-G.

Elle sort d'un virage.

Valérie Grenier lors du super-G de Lake Louise en décembre 2018

Photo : Reuters / USA TODAY USPW

Ses cris de pleurs et de douleurs, mêlés à de la rage, ont retenti dans toute la station d’Are pendant qu’on la redescendait en traîneau au bas de la pente lors de la deuxième descente d’entraînement. La chute avait été terrible, son corps était ballotté comme une marionnette dans les airs.

C’était loin d’être sa première lourde chute. Mais cette fois, pris dans sa botte gelée, son tibia, son péroné et un os de sa cheville ont cédé.

« Quand c’est arrivé, j’étais déçue, j’étais triste. Je ne voulais vraiment pas être blessée. Mais je sais que ça arrive à un peu tout le monde dans notre sport à un moment donné. On ne dirait pas que ce n’est pas surprenant en même temps », réfléchit-elle.

Quand Mich [Marie-Michèle Gagnon] s’est déchiré le genou, elle me disait : "Regarde Val, c’est pas grave, ça arrive à tout le monde. Moi, ça m’est arrivé, c’est arrivé à Manny, ça va t’arriver un jour!" Bon. Elle ne l’a pas dit exactement comme ça, mais on fait un sport tellement intense et fou qu’il y a beaucoup de chances que ça arrive.

Valérie Grenier

Le soir même, après avoir été transportée en hélicoptère à une centaine de kilomètres du lieu de son accident, la Franco-Ontarienne a été opérée en Suède. Une tige a été placée dans son tibia et neuf vis l'ont solidifié.

Elle est finalement restée trois jours à l’hôpital avant de rejoindre ses parents qui l’avaient regardée, impuissants, passer devant eux sur le traîneau en hurlant de douleur.

Pour Osborne-Paradis, en raison de la multiplication des interventions chirurgicales, ce premier séjour à l’hôpital a duré 12 jours.

Toutefois, les deux skieurs étaient loin d’être au bout de leurs peines.

Rechutes

« Au début, ça se passait bien. J’étais en béquille pendant six semaines, ce n’était pas la fin du monde », se rappelle Valérie Grenier.

« Mon péroné et ma cheville guérissaient super bien, mais on a réalisé que mon tibia ne guérissait pas du tout... »

Un examen par tomodensitométrie a révélé que l’os brisé ne se consolidait pas. Il n’y avait pas d’autres choix que de retourner sur la table d’opération.

En juin, quatre mois après la blessure initiale, sa jambe est rouverte et une tige plus épaisse a été posée. Mais pour ce faire, ils n’ont eu d’autres choix que de traverser le tendon patellaire. L’opération a cette fois été un succès. Le tibia a commencé enfin à se réparer, mais le recul était important et la cible d’être au départ de la saison à Soldeu, pour le slalom géant, s’évanouissait. Celle d’être à Lake Louise pour le début des épreuves de vitesse a connu le même sort à la fin de l’été.

« J’ai essayé de m’entraîner et de reprendre ma masse musculaire, mais je ne sentais pas bien parce que mon genou me causait des problèmes, raconte-t-elle. C’est normal d’avoir très mal au genou ensuite parce qu’ils le fendent en deux, ce qui fait qu’il est vraiment enflé et irrité, donc il lui faut du temps pour guérir. Il a fallu changer souvent mes entraînements. Ce n’était vraiment pas facile. C’était beaucoup de hauts et de bas. »

La jambe « Frankenstein » de Manuel Osborne-Paradis guérissait quant à elle à un bon rythme, sans avoir besoin d’une nouvelle intervention. Mais la rééducation du skieur n’a pas été de tout repos.

« Je suis retourné à la maison et pendant deux mois et demi, je suis resté couché sur mon divan. Mais en raison du ciment osseux, il fallait mettre du poids sur la jambe. Alors je marchais délicatement et mettais de plus en plus de pression sur elle. Mais pendant ce processus, un jour, on est allés un peu trop loin. Et j’ai brisé toutes mes vis d’un coup. »

C’est la douleur la plus atroce que je n'ai jamais ressentie.

Manuel Osborne-Paradis

Tous les gains faits dans les derniers mois se sont envolés en un instant et il s’est retrouvé allongé à nouveau pendant sept semaines sans pouvoir recommencer la rééducation. Le manque d’activité a même fait craindre aux médecins qu’une dixième opération soit nécessaire, mais elle a été évitée.

« Comme toutes les vis se sont brisées, il y a un peu plus d’espace dans mon os. C’est possible que ça guérisse mieux maintenant, mais ç’a été un gros recul. »

Dans le remonte-pente

Décembre se pointe à l’horizon et Valérie Grenier n’est toujours pas retournée sur la neige.

« Ça fait vraiment longtemps. Dans ma tête, la réhabilitation durerait peut-être six mois, mais ça fait neuf mois, dit-elle. Je m’ennuie tellement de ça. Ç’a juste pas de sens. Je n’ai pas remis mes skis encore. Même juste pour s’amuser. C’est anormal pour moi. »

Au début du mois de novembre, la skieuse de Saint-Isidore a eu, le temps d’un test en soufflerie, un ersatz des sensations qui lui manquent tant. Pour la première fois depuis qu’on les lui a retirées, dans un grand coup de douleur dans un hôpital suédois, elle a remis ses bottes. Même si elles étaient inconfortables et mal ajustées avec ses chevilles enflées, l’essentiel était qu’elle ressentait à nouveau le vent filant sur son visage à plus de 100 km/h.

Ç’a m’a donné le petit sentiment comme si j’étais de retour en ski. J’étais vraiment contente de faire ça. C’était un pas vers l’avant.

Valérie Grenier

Si tout va bien et que sa rééducation se poursuit au même rythme, sans nouveau recul, elle renouera avec la neige, la vraie, d’ici la fin de l’année.

« Je recommence à prendre ma masse musculaire, explique-t-elle. C'est ça la priorité en ce moment parce que j'avais pas mal perdu tous mes muscles pendant la rééducation. Et ce n'est pas très bon pour le ski. Mon côté gauche est plus fort que le droit en ce moment. Il faut ramener ça à égalité. C'est vraiment là-dessus qu'on travaille. Et une fois que tout ça va être ramené à la normale, on va pouvoir retourner en ski. »

Le retour sur la poudreuse d'Osborne-Paradis pourrait se faire au début de l’année 2020, mais il ne se voit pas retrouver ses coéquipiers de l’équipe nationale avant le mois de mars, au mieux, pour s’entraîner dans un environnement réel avec l’espoir de prendre part à une course d’ici la fin de la saison.

Le temps file toutefois.

S’il ne reprend la compétition à l’automne prochain, cela fera plus de deux ans qu’il n’aura pas été au départ d’une course, sa blessure étant survenue avant la première épreuve de la dernière saison.

« Bien sûr que ça pourrait mettre fin à ma carrière », lâche sans se défiler le skieur de 35 ans.

En 15 ans sur le circuit de la Coupe du monde, il a vu quantité de compétiteurs prendre leur retraite de manière précipitée, sans avoir fait un retour sur les pentes abruptes. Ce sort cruel pourrait être le sien.

Je skiais si bien avant la blessure. Il n’y a jamais eu de doute à l’intérieur de l’équipe nationale et mon équipe médicale que je peux revenir à la compétition. Ça vaut la peine d’essayer et d’y mettre tous mes efforts. Je crois sincèrement qu’avec la bonne rééducation, je pourrai retourner sur la neige. Et si je skie bien, je pourrais avoir un autre podium. Et quel podium ce serait!

Manuel Osborne-Paradis

Malgré la rigueur de la réadaptation et les précautions que prend son équipe afin de ne pas surcharger sa jambe après l’épisode de cet été, il vise non seulement encore un retour sur le circuit, mais aussi une dernière participation aux Jeux olympiques en 2022.

« J’aurais 38 ans pendant les Jeux, souligne-t-il. C’était mon objectif initial. Je ne voudrais pas continuer davantage afin de garder un équilibre entre la vie de famille, les voyages constants et tout le reste. Erik [Guay] a pris sa retraite à 38 ans, et plusieurs autres aussi. Bode [Miller] a même fait quelques courses dans la quarantaine! »

Comme sa coéquipière, il doit toutefois encore regagner la force perdue dans les muscles de sa jambe et la flexibilité de ses ligaments afin d'être en sécurité sur la neige.

Les étapes masculines et féminines de Lake Louise, réparties sur deux semaines de la fin novembre au début décembre, marquent le début des épreuves de descente et de super-G de la saison, les plus périlleuses du grand cirque blanc.

Des portillons de départ s’élanceront des dizaines de descendeurs repoussant les limites de ce qu’il est possible de réaliser sur deux minces lames fixées à leurs pieds. Et dans des gymnases anonymes, un peu partout autour du globe, ceux qui ont franchi en une fraction de seconde cette limite font tout, malgré la douleur quotidienne de la rééducation, pour y retourner.

Par amour de la vitesse.

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