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chronique

Kotkaniemi, Suzuki, et le concept de « compétition significative »

L'attaquant du Canadien entre avec la rondelle en zone offensive.

Jesperi Kotkaniemi

Photo : Eric Bolte-USA TODAY Sports

Martin Leclerc

BILLET - Pour ceux qui s’intéressent de près au développement des athlètes, le Canadien de Montréal s’avère un très intéressant laboratoire d’observation depuis un peu plus d’un an.

L’histoire commence au camp de septembre 2018.

Jesperi Kotkaniemi, qui vient à peine de célébrer son 18e anniversaire, se présente à son premier camp avec une équipe de la LNH. Quelques mois plus tôt, le Canadien détenait le troisième choix au repêchage amateur et a misé sur le jeune centre finlandais.

Nick Suzuki, lui, est âgé de 19 ans et prend part à son premier camp avec le CH. Juste avant le début du camp (le matin du tournoi de golf), Marc Bergevin a acquis Suzuki et Tomas Tatar des Golden Knights de Vegas en échange du capitaine Max Pacioretty.

En 2017, Suzuki a été choisi au premier tour par Vegas (13e au total). À ses deux dernières saisons dans la Ligue junior de l’Ontario (OHL), il a inscrit pas moins de 196 points en plus de façonner un bilan défensif de +80. À l’évidence, il sait jouer au hockey.

Étonnamment, lorsque le camp s’amorce, la direction du Tricolore réserve à Nick Suzuki un traitement bien différent de celui accordé à Kotkaniemi.

Constamment jumelé à des joueurs de la Ligue américaine, Suzuki est vite renvoyé dans les rangs juniors, tandis que Kotkaniemi est systématiquement flanqué de joueurs de la LNH. Il se taille finalement un poste avec le grand club.

De la manière dont les choses évoluent cette saison, une question subsiste : en septembre 2018, si Nick Suzuki avait été placé dans des conditions aussi avantageuses que celles dont a bénéficié Kotkaniemi, est-ce le premier qui se serait taillé un poste avec l’équipe? L’équipe avait-elle bien fait ses devoirs?

Mais ce n’est pas le propos de cette chronique.


La saison dernière, Jesperi Kotkaniemi était le plus jeune joueur de la LNH. Cette saison, il est septième à ce chapitre.

En octobre 2018, Claude Julien a inséré l’espoir finlandais dans sa formation en prenant bien soin, tout au long du calendrier, de le protéger en choisissant minutieusement ses confrontations avec les trios adverses et en limitant ses responsabilités défensives.

Kotkaniemi a disputé 79 rencontres à sa première saison dans la LNH. Il a été utilisé pendant 13 min 44 s par match en moyenne. Il a par ailleurs récolté 11 buts et 23 passes, ce qui est loin d’être mauvais.

Pendant ce temps, Nick Suzuki se faisait confier toutes les responsabilités imaginables dans les rangs juniors. En seulement 59 matchs de saison, il a récolté 94 points (34-60) et a affiché un bilan défensif de +40. En séries éliminatoires, il a poursuivi de plus belle, inscrivant 16 buts et 26 passes (+22) en 24 rencontres, ce qui lui a valu le titre de joueur par excellence du tournoi éliminatoire.

Durant la finale de l'OHL le printemps dernier, Suzuki était utilisé plus de 25 minutes par match.

Il patine près de la bande.

Nick Suzuki dans les rangs juniors

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

En plus de ses exploits dans l'OHL, Suzuki a eu l’occasion de se frotter aux meilleurs joueurs de son âge en représentant le Canada au Championnat mondial junior et en participant au tournoi de la Coupe Memorial.

Et c’est à compter de là que l’histoire devient particulièrement intéressante.


Quand le camp du Tricolore s’est amorcé en septembre dernier, la plupart des observateurs tenaient pour acquis que Kotkaniemi allait avoir une bonne longueur d’avance sur Suzuki en raison de la saison qu’il avait passée dans la LNH. On s’attendait même à ce que Suzuki doive faire ses classes dans la Ligue américaine avant de porter les couleurs du CH.

Il n’y a jamais eu photo.

Suzuki a connu un camp exceptionnel au cours duquel Claude Julien n’a pas hésité à le mettre à l’épreuve dans toutes les situations possibles, même au sein de ses deux unités spéciales.

Pendant ce temps, Jesperi Kotkaniemi n’a pas été en mesure de démontrer qu’il était prêt à assumer davantage de responsabilités. Il a d’ailleurs connu un camp fort discret.

Depuis le début de la saison 2019-2020, « KK » a vu son temps d’utilisation régresser par rapport à l’an passé. Suzuki, par contre, voit constamment son niveau de responsabilité s’accroître. Et dès qu’un membre du top 6 offensif a subi une blessure (Jonathan Drouin), l’entraîneur n’a pas hésité à tasser Max Domi (un marqueur de 28 buts) à l’aile pour confier son deuxième trio à son centre recrue.

Il est félicité par ses coéquipiers au banc.

Nick Suzuki

Photo : Reuters / USA Today Sports


Selon une sommité mondiale en matière de développement à long terme des athlètes, nous sommes probablement en présence d’une fort belle illustration de l’importance de soumettre les athlètes à une « compétition significative » dans toutes leurs phases de développement jusqu’à ce qu’ils finissent par atteindre un niveau d’excellence de calibre mondial.

« Aux échelons supérieurs de notre modèle de développement de l’athlète, il y a deux stades de développement. Avant de devenir un olympien ou un véritable professionnel, l’athlète doit d’abord "apprendre à gagner". Ensuite, il doit "s’entraîner à gagner" », explique André Lachance.

Si vous êtes un lecteur assidu de cette chronique, vous avez déjà entendu parler de Lachance, qui a fait l’objet de l’un des textes les plus lus de l’année sur le site de Radio-Canada Sports. Il fait partie d’un cercle d’une vingtaine de sommités canadiennes (scientifiques, docteurs en éducation physique, etc.) qui tentent de guider et de signaler aux éducateurs et aux fédérations nationales la voie à suivre pour maintenir le Canada à l’avant-garde de la science du sport. Ses collègues et lui sont invités à prononcer des conférences partout dans le monde.

Et justement, dans deux semaines, à l’invitation du Comité olympique des États-Unis, André Lachance donnera à Fort Lauderdale une conférence sur le concept de la « compétition significative ».


Pour mieux expliquer ce qu’est la « compétition significative », l’expert soumet le diagramme suivant. Cela illustre que, pour développer un athlète de façon optimale, il faut le placer dans une zone de défi correspondant à ses habiletés et à ses capacités. Les Français appellent judicieusement cette zone la « délicieuse incertitude ».

Un graphique représentant la difficulté de la tâche et le niveau d'habileté d'un participant.

Les axes de la compétition significative

Photo : Radio-Canada

L’athlète qui est placé dans un niveau de compétition surpassant ses capacités finira par ressentir de l’anxiété, par perdre confiance ou par décrocher. À l’inverse, ceux ou celles qui sont trop qualifiés ou trop talentueux par rapport à leurs adversaires ne seront pas suffisamment stimulés. Ils se lasseront, développeront de mauvaises habitudes et iront même jusqu’à régresser.

Pour bien développer leurs athlètes, les dirigeants de programmes sportifs doivent donc viser la zone du milieu. En ce sens, la manière dont Tennis Canada a géré et dosé les ascensions de Denis Shapovalov, de Félix Auger-Aliassime et de Bianca Andreescu au cours des dernières années a été particulièrement remarquable.

« Cette zone de compétition qui permet aux athlètes de faire face à de très bons défis. Dans cette zone, les athlètes gagnent en confiance et leurs habiletés s’améliorent du même coup.

« D’ailleurs, vous remarquerez que lorsqu’on demande aux athlètes de raconter leurs meilleurs souvenirs, ils ne parlent jamais des matchs qu’ils ont remportés 10-0 ou des rencontres au cours desquelles ils ont marqué 5 buts. Leurs expériences les plus mémorables, ils les ont trouvées dans des matchs serrés au cours desquels ils ont dû se défoncer pour être à la hauteur », explique André Lachance.


En se fiant au diagramme apparaissant ci-haut et en observant la manière dont Nick Suzuki s’intègre dans la LNH, on pourrait arguer qu’en le renvoyant dans l'OHL la saison dernière, le Canadien l’a placé près du centre de la zone de défi.

« En le renvoyant dans les rangs juniors, on lui a permis d’apprendre à être le meilleur et de vivre des expériences qui l’ont mené jusqu’au niveau suivant. C’est très bénéfique pour la majorité des athlètes », croit André Lachance.

Malgré son grand talent, Suzuki n’a pas perdu son temps dans l'OHL. Il a été mis à l’épreuve, il a progressé et il est arrivé au camp en pleine confiance.

À l’inverse, Jesperi Kotkaniemi marche depuis plus d’un an sur la ligne supérieure de la zone de défi. Il est capable de jouer dans la LNH, mais pour le maintenir dans cette fameuse zone, Claude Julien doit restreindre et prudemment encadrer son utilisation. Et depuis le début de sa deuxième campagne, Kotkaniemi semble peu à peu perdre de sa belle assurance.

« En ce qui concerne Kotkaniemi, on est peut-être en présence d’un cas d’athlète qui ne se situe pas tout à fait dans la zone optimale parce qu’il n’est pas tout à fait prêt au défi qu’on lui propose. C’est un principe fondamental dans le développement d’un athlète », soumet André Lachance.

La saison est encore très jeune et le développement d’un athlète d’élite est hautement imprévisible.

Toutefois, pendant qu’on surveillera l’évolution (et l’utilisation) de Kotkaniemi et de Suzuki au cours des 60 prochains matchs, il sera intéressant de garder en mémoire les trajectoires, fort différentes, qu’ils ont prises depuis leur arrivée dans l’organisation du CH.

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