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L’Agence mondiale antidopage a 20 ans : quel est le bilan?

Un homme devant un micro devant un fond noir

Le président sortant de l'AMA, Craig Reedie

Photo : Getty Images / AFP/Fabrice Coffrini

Robert Frosi

Fondée en 1999, l'Agence mondiale antidopage (AMA) fête ce dimanche ses 20 ans. L’instance est encore secouée par des luttes internes. On lui reproche son manque de résultats et de transparence, encore plus depuis le scandale sur le dopage d’État en Russie. Nous en avons parlé avec le professeur de sociologie du sport à l'Université Paris-Descartes et observateur de longue date de l'antidopage Christophe Brissonneau, qui dresse un bilan pessimiste.

En 1998 éclate au grand jour le plus gros scandale de l'histoire du dopage avec ce que l'on a appelé l'affaire Festina. Festina était une équipe cycliste professionnelle. On va découvrir un dopage systémique non seulement dans cette équipe, mais dans la plupart des autres équipes cyclistes.

C'en est trop pour les instances gouvernementales, pour le Comité international olympique (CIO) et pour les fédérations sportives. Pas question de détruire l'image du sport, il faut sauver coûte que coûte le soldat athlète! L’AMA voit le jour un an plus tard. Sont réunis dans une même instance les États, les fédérations sportives et les médecins.

« Pour moi, le bilan est très peu positif, explique Christophe Brissonneau. On parle certes de plus en plus de dopage, on a fait beaucoup de textes liberticides, on demande des budgets de plus en plus importants et, finalement, même l'ancien président de l'AMA dit lui-même que l’Agence mondiale n'attrape que les plus pauvres, ceux qui ont un protocole de dopage le moins performant.

Pour moi qui m'intéresse tout particulièrement aux sportifs dopés, car j'en ai rencontré au moins une cinquantaine, c'est que l'AMA est dans l'impossibilité de lutter contre le dopage. Car malheureusement, la logique du dopage est contenue dans la devise olympique : plus haut, plus vite, plus fort. De plus, l'Agence mondiale a toujours favorisé une prévention secondaire, c'est-à-dire une prévention qui arrive alors que l'athlète est déjà tenté par la question du dopage.

Christophe Brissonneau, sociologue du sport

D’autres problèmes minent l’AMA. Certains sont politiques en raison des visions opposées sur la manière de lutter contre le dopage. La situation ne va pas en s'améliorant, car le sport de haut niveau est de plus en plus exigeant. On veut un spectacle qui rapporte et on démultiplie les rencontres sportives avec des calendriers de plus en plus chargés, dénoncés même par les athlètes, qui marchent sur une ligne mince.

« Il est impossible aujourd’hui de pratiquer un sport de haut niveau sans aide médicale et sans médecins, affirme Christophe Brissonneau. Les sportifs non dopés et extrêmement connus consomment une dizaine ou une vingtaine de médicaments légaux chaque semaine.

« Alors, à un moment, on se pose la question sur la façon dont on peut faire de la haute performance sans médecins et sans médicaments. Des médicaments qui sont devenus de plus en plus obligatoires pour faire face aux charges d'entraînements qui sont les leurs. Ce que je constate, c'est un processus d'hypermédicalisation et d'hyperpharmacologie dans le sport de haut niveau. »

Alors, faut-il libéraliser le dopage? C'est un débat qui est ouvert depuis de nombreuses années. Certains avancent l'argument que, tant qu'à se doper, encadrons les athlètes pour que ce soit le moins dangereux pour eux. De l'autre côté, les défenseurs de l'éthique préconisent qu'on puisse pratiquer un sport de haut niveau sans produits dopants.

« Sur la libéralisation du dopage, je n'ai pas de réponse même si le débat existe, lance M. Brissonneau. En tant que sociologue du sport, j'en arrive à me demander si l'on ne doit pas mettre tout l'argent de l'antidopage dans le sport amateur et finalement laisser le sport professionnel s'autoréguler. Car, contrairement à ce que l'on pourrait croire, si on laisse la question du dopage publiquement entre les mains des responsables du sport professionnel, rien que pour protéger leur image, ils auront besoin d'être actifs et pourquoi pas eux-mêmes lutter efficacement contre le dopage. Ce qu'il faudrait, c'est qu'on leur remette complètement les clés et se dire : "On ne s'occupe plus du sport professionnel, on les laisse s'autoréguler et il a les moyens de le faire." »

Prenons l’exemple des commotions cérébrales dans le football américain. Eh bien, pour sauver l'image du sport et sauver son spectacle lucratif et avant d’assister à des morts en direct à la télévision, on a commencé à trouver des solutions. Pour le dopage, ça devrait être la même chose. Utilisons les centaines de millions de dollars de la lutte contre le dopage en amont dans le sport amateur. Il faut commencer à se concentrer sur les jeunes. C'est une des solutions.

Christophe Brissonneau

Un nouveau président

En attendant, on va voir dans les prochaines semaines ce que fera l’AMA avec la participation ou non des athlètes russes aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020. Est-ce que son nouveau président, le Polonais Witold Banka, qui succède au Britannique Craig Reedie, sera plus ouvert, car il vient du monde politique contrairement à son prédécesseur qui venait du CIO?

Le premier geste du nouveau président a été de réclamer plus d’argent en disant que le budget de l’AMA était équivalent à celui d’un minable club de soccer. Est-ce que son âge (35 ans) sera synonyme de renouveau?

Witold Banka en mêlée de presse à Montréal

Witold Banka, nouveau président de l'AMA

Photo : Getty Images / AFP/Sébastien St-Jean

Dans son bilan, le fondateur de l’AMA, le Canadien Richard Pound, a reconnu qu’il existe aujourd’hui une certaine harmonie. Les règles sont maintenant les mêmes pour les 200 pays adhérents et pour les 40 fédérations sportives internationales. Derrière ce qu’il considère comme une avancée, il réclame que l’AMA soit plus forte. « Nous devons être plus durs, plus dissuasifs », a-t-il déclaré à l’Agence France-Presse.

Le départ de la championne canadienne Beckie Scott après cinq ans à la commission des athlètes de l’AMA serait-il un signe que plus ça change, plus c’est pareil? Une enquête interne avait été ouverte à la suite des accusations de l’ancienne fondeuse, qui avait dénoncé le harcèlement de certains membres après son refus de réintégrer de la Russie après le scandale de dopage étatique.

Voilà ce qu’elle a déclaré à la suite de son départ : « Mon espoir est qu’à l'avenir, les voix qui contestent ou qui sont dissidentes soient entendues et prises en compte, plutôt que sapées et rejetées... et que l'équilibre et l'indépendance soient rétablis afin que tous puissent faire confiance aux priorités ici alignées, l’égalité des chances et l’équité plutôt que le sport. »

L’enquête sur la plainte de l'ancienne athlète, qui avait conclu qu’aucune irrégularité n’avait été découverte sur l’intimidation que des membres de l’AMA auraient exercée sur elle, a coûté 1,4 million de dollars, a-t-on appris.

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