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chronique

Richard Émond : l’histoire d’un pilier du baseball québécois

Une photo d'équipe de baseball

Richard Émond (1re rangée, au centre)

Photo : Courtoisie Baseball Québec

Martin Leclerc

Lorsqu’il était enfant, tous les dimanches midi, Richard Émond descendait à pied la grande côte de la rue De Lorimier avec son père, Lucien, pour se rendre aux matchs des Royaux de Montréal. Près de sept décennies plus tard, en fin de semaine, Émond fera son entrée au Temple de la renommée du baseball québécois. Et avec raison! Car très peu de gens ont eu plus d’impact que lui sur l’évolution de ce sport au Québec, et même au Canada.

J’estime très important de souligner la contribution de Richard Émond parce que j’ai assisté, presque aux premières loges, à de grands pans de sa remarquable carrière. Et parce que je sais à quel point il a marqué la vie et la carrière de centaines de joueurs qu’il a dirigés au sein des programmes d’excellence de Baseball Québec et de l’équipe nationale canadienne.

D’ailleurs, presque tous les Québécois qui ont joué dans les rangs professionnels ou dans la MLB au cours des 30 dernières années ont, à un moment ou un autre, croisé Richard Émond durant leur période de développement.

***

Il tient son vélo.

Le petit Richard Émond

Photo : Courtoisie Baseball Québec

« Mon père était rembourreur au Canadien Pacifique. Avec ma mère Stella, nous habitions un appartement situé au troisième étage sur la rue Dorion, entre Rachel et Gauthier », raconte-t-il.

« Quand nous arrivions au stade De Lorimier, mon père me prenait dans ses bras juste avant de franchir les tourniquets. L’un de ses amis, qui était placier, fermait les yeux et me laissait entrer. Ça permettait d’économiser le prix d’un billet. Nous prenions toujours nos places du côté du troisième but. Et chaque fois, j’étais fasciné par les signaux que les instructeurs relayaient aux frappeurs et aux coureurs durant les matchs. »

Nous sommes au début des années 1950. Il n’y a pas de structure de baseball amateur à Montréal et, même s’il est véritablement mordu de ce sport, le petit Richard ne peut y jouer. Occasionnellement, son père et lui se rendent donc au parc Lafontaine pour échanger quelques lancers.

Vers la fin des années 1950, le vicaire responsable des loisirs de la paroisse Sainte-Bibiane lance un projet génial : il décide de créer une ligue de balle-molle de quatre équipes pour occuper les jeunes du quartier. Richard Émond est alors âgé de 14 ou 15 ans. Ses talents de cogneurs sont vite reconnus.

Deux ans plus tard, le vicaire décide de mettre sur pied une ligue de baseball pour les jeunes de 10 ans et plus. Mais il lui faut des entraîneurs. Et il pense tout de suite au grand Émond, qui frappe si bien à la balle-molle. Le vicaire l’ignore, mais il vient de déclencher une fabuleuse séquence d’événements.

À sa première saison comme entraîneur, Richard Émond voit son équipe remporter le championnat. Le baseball est de plus en plus populaire sur l’île de Montréal et la paroisse Saint-Marc lui propose de fusionner son équipe à celle de Sainte-Bibiane afin de lutter à armes égales avec Rosemont.

Puis l’année suivante, puisque tous les coups sont permis, Rosemont recrute Émond (!), dont les équipes pee-wee enlignent ensuite les championnats.

Plusieurs garçons prennent la pose avec des trophées de sport.

C'est au sein du service des loisirs de la paroisse Sainte-Bibiane que Richard Émond a commencé à jouer à la balle-molle.

Photo : Courtoisie Baseball Québec

***

Les Expos naissent à Montréal en 1969. Au même moment, la Fédération de baseball amateur du Québec (FBAQ) est créée. Richard Émond se fait embaucher comme placier au stade Jarry. Ça lui donne l’occasion d’assister à tous les matchs!

Puis, le 8 août 1973, il reçoit un appel qui change sa vie. Le directeur général de la FBAQ, Réjean Millette, lui offre un poste à temps plein. En plus de travailler aux bureaux de la fédération, Émond continue de diriger des équipes, que ce soit comme entraîneur adjoint avec l’équipe du Québec ou dans la Ligue de baseball Montréal junior élite, avec les Alouettes d’Immaculée-Conception.

Vers la fin des années 1980, le baseball québécois sort enfin de son enfance.

« Réjean Millette et le directeur technique Albert Marier m’ont annoncé que la fédération allait mettre sur pied une ligue midget AAA provinciale et que j’allais m’en occuper », raconte Richard Émond.

À cette époque, le simple fait qu’un joueur du Québec soit invité dans un camp d’entraînement professionnel des ligues mineures relève de l’exploit.

Fréquentant désormais assidûment les congrès annuels de l’Association des entraîneurs de baseball des États-Unis, les dirigeants de la fédération québécoise décident de maximiser la formation technique de leurs entraîneurs et de leurs joueurs. Et c’est le Réseau de développement midget AAA qui devient le fer de lance de cette nouvelle philosophie.

Richard Émond déniche des entraîneurs aux quatre coins de la province et lance les six équipes de la nouvelle ligue midget AAA, qui tiennent toutes leur camp d’entraînement en Floride et qui sont toutes soumises au même protocole de développement.

« Tout le monde voulait diriger une équipe dans cette ligue. Nous avons beaucoup innové en adoptant de nouvelles règles et en insistant sur le développement des joueurs plutôt que sur la nécessité de gagner des matchs », explique-t-il.

À peine trois ans après la naissance du Réseau de développement midget AAA, dès le début des années 1990, un grand nombre de Québécois commencent à signer des contrats avec des organisations du baseball majeur ou à être sélectionnés au repêchage. La révolution est telle qu’elle relève presque de la science-fiction!

***

Au début des années 1990, la Ligue midget AAA fonctionne déjà rondement, et Richard Émond est à nouveau convoqué au bureau du directeur technique Albert Marier.

« Nous allons créer un nouveau programme et tu vas t’en occuper. »

Les deux hommes sourient. L'un d'eux tient un gant de baseball.

Richard Émond (à droite) a participé à la formation de plusieurs dizaines de futurs joueurs des majeures, comme Denis Boucher.

Photo : Courtoisie Baseball Québec

Au Canada, il n’existait alors qu’une seule académie de développement des joueurs d’excellence (le National Baseball Institute) et elle était basée à Vancouver.

Le président de Baseball Québec de l’époque, Richard Bélec, ne voulait pas que les meilleurs espoirs québécois aient à s’installer à l’autre bout du pays. Il décide donc de mettre sur pied l’Académie de Baseball Canada (que tous les gens du milieu connaissent comme l’ABC), qui a donné un autre élan exceptionnel au baseball québécois.

Les lanceurs Éric Gagné, Steve Green et Éric Cyr, ainsi que les receveurs Pierre-Luc Laforest et Maxim St-Pierre, qui ont tous atteint les majeures, ont été formés par l’ABC au cours des années suivantes.

« J’ai vécu quelques-uns des moments les plus satisfaisants de ma carrière avec l’ABC. Au printemps, durant notre camp en Floride, des équipes de la MLB nous invitaient à disputer des matchs contre leurs jeunes espoirs qui jouaient dans les filiales. Nous arrivions là avec des joueurs amateurs et nous battions les professionnels. »

Une année, un troisième-but des Marlins se plaint du fait que les joueurs de l’ABC utilisent des bâtons d’aluminium. Le lendemain, Richard Émond s’arrange avec le coordonnateur des Marlins pour qu’on lui prête des bâtons de bois.

Et malgré l’utilisation des bâtons de bois, les joueurs de l’ABC l’emportent encore une fois. À la fin du match, un peu taquin, Émond lance au troisième-but des Marlins : « Avec quelle sorte de bâtons veux-tu qu’on joue la prochaine fois? »

Les deux hommes prennent la pose sur un banc.

Au fil des années, Richard Émond (à gauche) a croisé plusieurs grands du baseball majeur, comme le légendaire gérant Tommy Lasorda.

Photo : Courtoisie Baseball Québec

***

La rapide ascension du baseball québécois sur l’échiquier canadien a aussi valu à Richard Émond de prendre du galon au sein des équipes nationales.

Il campe le rôle d’adjoint pendant plusieurs années au sein de l’équipe nationale des moins de 18 ans avant d’en prendre lui-même les commandes. Puis en 1995, on lui propose de se joindre à l’équipe nationale senior qui tentait de se qualifier pour les Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996.

Émond accepte le défi et retrouve au sein d’Équipe Canada plusieurs joueurs, anglophones et francophones, qu’il a dirigés à l’ABC.

Seulement trois équipes des Amériques pourront participer aux Jeux et il est déjà acquis que Cuba (une puissance mondiale) et les États-Unis (pays hôte) y auront une place.

Au dernier jour du tournoi de qualification, les Canadiens n’ont qu’à vaincre le Nicaragua pour se qualifier aux Jeux. Au terme d’un match complètement fou, le Canada s’incline par la marque de 10-9.

« Aucune défaite ne m’a fait plus mal que celle-là », avoue Richard Émond.

« Le soir des cérémonies d’ouverture, j’étais dans mon salon, je regardais la délégation du Nicaragua entrer dans le stade et je n’en revenais pas encore. J’avais raté ma chance d’aller aux Jeux olympiques. »

***

N’empêche. Les dieux du baseball se sont tout de même montrés extrêmement généreux envers celui que tout le monde surnomme Skip (une façon commune d’interpeller les gérants au baseball).

Au fil des ans, son expertise n’a cessé d’être reconnue et les Expos l’ont convié deux fois à se joindre, à titre d’entraîneur invité, au personnel de Felipe Alou. Le légendaire ex-gérant des Expos dirigeait alors le club-école de West Palm Beach, et une belle amitié s’est développée entre les deux hommes de baseball. Elle s’est poursuivie jusqu’à Montréal.

Les deux hommes prennent la pose, debout devant un mur.

Deux fois entraîneur invité au sein des Expos, Richard Émond (à gauche) s'est lié d'amitié avec le gérant Felipe Alou.

Photo : Courtoisie Baseball Québec

À la fin des années 1990, Émond a par ailleurs signé un tour du chapeau en se faisant confier la responsabilité du lancement d’un troisième programme d’excellence, les Ailes du Québec, qui était cette fois destiné aux meilleurs joueurs de 17 ans et moins.

Dès la première année du programme, en 1999, Émond y a dirigé Russell Martin. Et les Ailes ont remporté le Championnat canadien.

Skip a continué à diriger l’ABC et les Ailes jusqu’à sa retraite en 2006.

« Je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Mon bureau était le terrain de baseball et j’avais toujours hâte d’y retourner le lendemain », affirme-t-il avec enthousiasme.

En fait, Richard Émond aimait tellement le baseball qu’il a continué à diriger des équipes du junior élite et midget AAA après sa retraite.

Au début des années 2010, le destin lui a d’ailleurs servi un magistral clin d’œil quand un certain Abraham Toro s’est retrouvé au sein de son équipe midget AAA.

Lorsqu’on prend un pas de recul, on constate à quel point son apport a été monumental. Depuis la création du Réseau de développement midget AAA, Richard Émond, maintenant âgé de 74 ans, a dirigé au moins 79 joueurs qui ont été repêchés ou qui ont signé des contrats professionnels, dont 8 ont atteint la MLB!

Et grâce à la réputation et au vaste réseau de contacts établis dans le continent durant toutes ces années, l’ABC, Baseball Québec et ses programmes d’excellence sont désormais des membres à part entière de la communauté nord-américaine des grands programmes de développement.

« La plus grande satisfaction de ma carrière, je la ressens chaque fois que je rencontre mes anciens joueurs et qu’ils me témoignent leur reconnaissance. Pour moi, c’est un signe qui ne ment pas. Ça signifie que nous avons fait du bon travail.

« Parfois, mes anciens joueurs me présentent leurs enfants. Ils disent à leurs enfants : "C’est Skip, il était mon entraîneur!" Et quand les enfants me demandent si leur père était bon, je leur réponds toujours qu’il était absolument incroyable. »

Richard Émond, chapeau pour une fabuleuse carrière!

Sincères félicitations aussi à Derek Aucoin, René Marchand, Pierre-Luc Laforest, François Lemire, Stéphanie Savoie, Paul Calvert, Gary Carter, Hector Racine, Joe Page et Rusty Staub, qui seront aussi admis au panthéon québécois samedi, dans une cérémonie tenue au mont Sainte-Anne.

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