•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Marathon en moins de deux heures : le rendez-vous avec l'histoire d'Eliud Kipchoge

Eliud Kipchoge

Photo : The Associated Press / Ronald Zak

Michel Chabot

Pour la deuxième fois en deux ans, Eliud Kipchoge tentera de courir un marathon en moins de deux heures. Et ses chances d’entrer dans la légende, samedi à Vienne, semblent meilleures que jamais.

En mai 2017, sur le circuit de course automobile de Monza, en Italie, le Kényan avait raté son objectif par à peine 25 secondes. Fort de cette expérience, l'athlète de 34 ans est maintenant mieux disposé pour relever ce colossal défi.

« J'ai suivi le même entraînement, mon équipe est la même, mais j'ai amélioré mon mental, a déclaré le détenteur du record mondial, jeudi, dans la capitale autrichienne. Je me sens mieux préparé et je suis confiant. Je vais y arriver. »

Le champion olympique en titre, seul quadruple gagnant du marathon de Londres, fait cette fois équipe avec Ineos afin de franchir 42,195 kilomètres en moins de 120 minutes. Le départ sera donné à 8h15, heure de Vienne, soit 2h15 à l'heure avancée de l'Est.

Et, à titre de commanditaire de l’événement, le géant de la pétrochimie britannique n’a pas lésiné sur les moyens. Le tracé viennois a été préparé pendant plus de trois mois, il a été asphalté et testé plusieurs fois avec des logiciels de simulation.

Le parcours choisi, au cœur du parc du Prater, offre un circuit plat de 9,6 kilomètres (deux lignes droites de 4,3 km) que les coureurs franchiront 4,4 fois. La qualité de l’air y est élevée, dit-on, sans compter que la route est protégée du vent par les arbres qui la bordent.

La crème des coureurs

Ineos a également engagé 41 coureurs, parmi les plus prestigieux de la planète, pour épauler Kipchoge dans sa quête. Parmi eux, on retrouve l’Éthiopien de 19 ans Selemon Barega, vice-champion du monde au 5000 m.

Eliud Kipchoge entourés des 41 coureurs qui se relaieront pour l'aider à courir le marathon en moins de deux heures

Eliud Kipchoge entourés des 41 coureurs qui se relaieront pour l'aider à courir le marathon en moins de deux heures

Photo : The Associated Press / Bob Martin

L’Américain Matthew Centrowitz, médaillé d’or du 1500 m aux Jeux olympiques de Rio, le Kényan Emmanuel Bett, ancien champion du 10 000 m de la Diamond League, et son compatriote Noah Kipkemboi, auteur d’un chrono de 1 h 1 min 52 s au demi-marathon, sont également au nombre des lièvres de luxe retenus pour appuyer celui qui a gagné 12 de ses 13 marathons et qui est invaincu depuis avril 2014.

Les marathoniens à l'entraînement

En raison de ces conditions spéciales, l’exploit ne sera pas homologué par la Fédération internationale d'athlétisme.

Ça demeure une expérience pour franchir une barrière. Ce n’est pas du tout comparable avec ce qui pourrait se passer dans des conditions normales de compétitions.

Laurent Godbout, analyste d’athlétisme

« Avec les personnes qui vont se relayer autour de lui, pour l’aspirer vers le résultat final, c’est une des raisons pour laquelle je crois que cette fois-ci sera la bonne, ajoute l'analyste. Mais ça n’en demeure pas moins une opération commerciale plus qu’autre chose. »

Kipchoge s’élancera donc à 8h15 sous un ciel qu’on prévoit dégagé. La température estimée sera alors d’environ 10 degrés et le taux d’humidité devrait se situer à environ 66 %. Des conditions jugées idéales pour que l’opération soit un succès.

Un spectateur passionné

Le Montréalais Stephen De Bardi, ancien coureur d’élite, s’est rendu à Vienne dans l’unique but d’assister à cet événement historique.

En allant faire son jogging jeudi, il est tombé sur une répétition des coureurs qui accompagneront Kipchoge pendant ces quelque 119 minutes.

« Il y aura des groupes de 10 lapins qui vont faire le relais chaque tour, explique De Bardi. Dans chaque groupe, tu as un capitaine, qui lui, se fait donner des instructions par l’organisateur. Il dit aux autres coureurs où se placer. Il y a vraiment une stratégie de sortie et d’entrée pour ne pas déranger Kipchoge dans sa course. »

Les coureurs suivront une voiture qui avancera au rythme désiré de 17 secondes au 100 mètres et qui projettera une grille de lasers sur le bitume pour offrir un repère de positionnement aux athlètes.

Le faisceau laser d'Eliud Kipchoge

« C’est un rythme, j’en suis certain, qu’il a appris à apprivoiser à l’entraînement, croit M. Godbout. C’est semblable à ce qu’il a fait dans sa préparation pour le marathon quand il a fait son record mondial de 2:01:39 [à Berlin en septembre 2018]. D’après moi, il n’a rien inventé de nouveau dans son entraînement pour y arriver. C’est simplement la continuité de ce qu’il a fait depuis plusieurs années, et là c’est un aboutissement. »

« Avec tout le soutien dont il bénéficie, pour moi, ces deux heures-là, ça demeure un exploit. Mais pas plus difficile que d’avoir fait son 2:01:39. »

Ineos tient un agenda serré ou rien n’est laissé au hasard. Répétitions, réunions et repas sont tenus à heures fixes, tout comme les tests antidopage auxquels ont dû se soumettre tous les athlètes. Mais l’atmosphère est tout de même détendue dans l’hôtel où est accueilli tout ce beau monde.

De Bardi, qui loge tout près, se rend dans le lobby plusieurs fois par jour afin d’échanger avec les coureurs.

Il y a une petite excitation, mais ils sont bien relax. Ce sont des athlètes de haut niveau qui sont capables de performer sous pression et de gérer le stress de tout ça. Ils trouvent ce concept plaisant et sont contents de participer à cet événement-là.

Stephen De Bardi

Un exploit qui ne fait pas l’unanimité

Plusieurs détracteurs déplorent toutefois les conditions aseptisées dans lesquelles Eliud Kipchoge courra, mais le principal intéressé ne s’en formalise pas.

Les lois de la nature ne permettent pas à tous les humains de penser dans une seule direction. Je ne fais ça que pour inspirer tout le monde et pour envoyer le message que personne n’est limité. Je respecte les pensées de tous.

Eliud Kipchoge

On peut quand même se demander quelle est la réelle valeur de cette expérience sur le plan sportif. Est-ce aussi important que ce qu’a accompli Roger Bannister en 1954 quand il a couru le mille en moins de quatre minutes?

« C’est atteindre un autre niveau mondial, estime Stephen De Bardi. Un peu comme Bannister ou le premier qui a couru le 100 m en moins de 10 secondes. »

« Oui, c’est une barrière importante, affirme pour sa part Laurent Godbout. Le mile en quatre minutes, c’était important pour le monde occidental, le monde anglophone de l’empire britannique et américain. Là, les deux heures, c’est beaucoup plus universel. Le marathon, c’est une distance qui est connue par tous les coureurs. »

Le Kényan et le fondateur d'Ineos se donnent la main devant la photo de Roger Bannister.

Eliud Kipchoge et Jim Ratcliffe

Photo : The Associated Press / Matt Dunham

Celui qui est considéré par plusieurs observateurs comme le meilleur marathonien de tous les temps se voit quant à lui comme un pionnier.

« Courir à Berlin et à Vienne, c'est deux choses différentes, fait valoir Kipchoge. Berlin, c’est pour battre un record mondial. Et Vienne, c’est pour réécrire l’histoire, comme le premier homme à marcher sur la Lune. »

Dans sa quête, contrairement à son premier essai en 2017 auquel les spectateurs n’étaient pas admis, Kipchoge comptera cette fois sur les encouragements de la foule, mais aussi sur ceux de sa femme et de ses trois enfants.

Athlétisme

Sports