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chronique

La soif de nouvelles connaissances, le nouveau moteur des athlètes

Il regarde sa balle après un coup de départ.

Tiger Woods

Photo : Associated Press / USA Today Sports

Martin Leclerc

BILLET - Jusqu’à quel âge et comment les athlètes peuvent-ils continuer de progresser? Ces temps-ci, les tendances qui se dégagent dans le monde du sport nous incitent fortement à réfléchir à ces questions.

Pour les fins connaisseurs, Tiger Woods constituait jusqu’à récemment un phénomène assez unique dans le vaste univers du sport. La domination qu’il a exercée sur son sport a évidemment fasciné les foules. En revanche, les nombreuses modifications qu’il a apportées à son élan au fil des ans ont souvent laissé les analystes pantois.

Entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, Woods a réussi à s’emparer du premier rang mondial de son sport et à le reconquérir en 10 autres occasions en modifiant constamment son élan. Il a restructuré son élan de façon importante au moins quatre fois durant cette période, et il a procédé à d’autres ajustements majeurs au cours des trois dernières années en raison des sérieux maux de dos qui l’ont affligé.

Lorsque Woods se trouvait au sommet, de nombreux analystes remettaient en question son insatiable (ou obsessive?) soif de changement. « Si un élan lui permet de devenir le meilleur joueur de la planète, le réflexe normal d’un athlète ne devrait-il pas consister à tout faire pour le maintenir et à le reproduire le plus longtemps possible », disait-on.

À ce jour, cette question suscite encore de vifs débats.

Par contre, on note que pour devenir meilleurs, même lorsqu’ils sont à leur apogée, de plus en plus d’athlètes d’autres disciplines n’hésitent pas à embrasser le changement. Certains vont parfois même jusqu’à jeter aux ordures des notions techniques qu’ils maîtrisent depuis l’enfance et qui leur ont justement permis d’accéder aux rangs professionnels.

***

Au cours des dernières années, chacun à leur façon, les hockeyeurs de la LNH et les joueurs de la MLB, notamment, ont porté une telle attention à leur progression individuelle qu’ils ont fini par exercer un impact sur la manière dont on pratique leur sport.

Au cours des dernières décennies, la façon dont les athlètes professionnels abordent leur métier a incroyablement évolué.

Durant la morte-saison, les hockeyeurs et baseballeurs ne se contentent plus de parfaire leur condition physique au gymnase afin de se présenter au camp d’entraînement dans une forme optimale. Ils embauchent des entraîneurs personnels extrêmement spécialisés (à fort prix) qui les aident à se réinventer techniquement et à maximiser leur potentiel.

Bref, ils investissent dans le développement de leur talent, même si cela signifie qu’ils ne puissent à peu près jamais prendre de vacances loin de la patinoire, de la cage de frappeurs ou du monticule.

***

Il y a quelques jours, un collègue m’a lancé une question franchement embêtante. Il m’a demandé pourquoi la moyenne de buts marqués est en hausse constante dans la LNH depuis la saison dernière et pourquoi les équipes qui détiennent des avances sont de moins en moins capables de les protéger.

Statistiquement, il est très difficile d’expliquer cette étrange tendance. D’autant plus qu’avec le temps, au hockey, les systèmes défensifs finissent toujours par avoir le dessus sur l’attaque.

Il se rend au banc des joueurs pour célébrer un but avec ses coéquipiers.

Auston Matthews a touché la cible cinq fois en quatre matchs depuis le début du calendrier.

Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov

Et si c’était simplement parce que les qualités techniques et tactiques des joueurs avaient progressé?

Il y a quelques semaines, je suis tombé sur un article fascinant publié par The Athletic, qui racontait comment un groupe de supervedettes de la LNH collaborent durant l’été afin de parfaire leurs habiletés.

Ce groupe de joueurs, dont font partie entre autres Auston Matthews, Patrick Kane, Mathew Barzal, Alex Tuch, Roman Josi, Charlie McAvoy, Noah Hanifin et Alex DeBrincat, s’entraîne l’été sous la supervision de Darryl Belfry, un entraîneur spécialiste du perfectionnement des habiletés.

Il y a quelques années, j’avais écrit sur Belfry. David Desharnais avait beaucoup progressé après avoir travaillé avec lui.

On ne parle pas ici de simples exercices de maniement de bâton. Belfry est un expert de tous ces petits détails qui font la différence dans le déroulement d’un match de hockey.

Il enseigne à ses ouailles comment devenir plus efficaces en espace restreint, comment emprunter des tracés en zone offensive qui sont plus difficiles à couvrir pour les défenses adverses, ou comment améliorer leur prise de décision.

Parfois, il note des tendances improductives dans le jeu de ses élèves. Si un attaquant effectue la moitié de ses tirs d’un endroit précis et que son pourcentage de réussite est famélique, Belfry l’aide à devenir moins prévisible.

Bref, on est ici dans l’infini détail. Par exemple, avant cette saison, Auston Matthews n’avait marqué que 3 de ses 111 premiers buts dans la LNH d’un tir frappé. Cette saison, Mike Babock a déplacé Matthews sur le flanc droit en avantage numérique afin qu’il puisse justement déployer un tir frappé sur réception sur lequel il a travaillé durant l’été. Il est difficile de ne pas imaginer que Belfry ait eu un mot à dire dans cette décision puisqu’il est aussi conseiller pour les Maple Leafs de Toronto...

Mais revenons un peu à nos moutons.

Au cours des dernières années, Belfry a poussé la note encore plus loin en invitant ses élèves à collaborer entre eux pour partager leur savoir. Ainsi, tout le monde se réunit dans une salle de visionnement et, chacun leur tour, les clients de cet entraîneur spécialisé sont invités à commenter et à décortiquer en détail des scènes qui les mettent en vedette.

Par la suite, une discussion et un échange d’idées s’ensuivent. À leur retour sur la patinoire, les joueurs sont invités à reproduire le geste afin de le maîtriser. On est vraiment loin de Maurice Richard qui n’adressait pas la parole à Ted Lindsay!

Ainsi, année après année, les meilleurs joueurs de la LNH ne cessent de progresser et d’ajouter à leur bagage d’habiletés et de connaissances. C’est tout simplement génial!

***

Au baseball, des entraîneurs externes semblables à Darryl Belfry (qui n’ont jamais joué chez les professionnels et qui ont mené leurs propres recherches) ont fortement contribué ces dernières années à faire progresser les connaissances en matière de développement des joueurs et de l’amélioration des performances.

Kyle Boddy a créé dans l’État de Washington le site d’entraînement et laboratoire de biomécanique Driveline. À cet endroit, grâce à des caméras à haute vitesse, des senseurs et de tout un attirail d’équipements technologiques, Boddy aide les lanceurs à optimiser leur prise de la balle et leur élan.

Il termine son élan au monticule.

Le lanceur Trevor Bauer

Photo : Associated Press / Tony Dejak

Des méthodes d’entraînement révolutionnaires, dont certaines comprennent l’utilisation de balles empesées, permettent aussi aux lanceurs de maximiser la vélocité de leurs lancers.

Son premier client célèbre a été Trevor Bauer, qui porte maintenant les couleurs des Reds de Cincinnati.

Les résultats des travaux de Boddy et Bauer ont été si spectaculaires que la plupart des organisations de la MLB évaluent maintenant leurs lanceurs en tenant compte du nombre de rotations/minutes qu’ils sont capables de donner à leurs lancers.

Par exemple, les frappeurs seront capables de maintenir une moyenne offensive supérieure à ,300 contre une balle rapide affichant une rotation par minute inférieure à 2100. Mais leur moyenne chutera à moins de ,200 quand le nombre de rotations/minute surpasse les 2600.

Ces modifications dans la manière d’entraîner les lanceurs font en sorte qu’il n’y a jamais eu autant d’artilleurs capables de lancer à plus de 100 mph dans la MLB et que le record du plus grand nombre de retraits sur des prises a été surpassé cette saison pour une septième année de suite.

***

Du côté des frappeurs, on attribue à Doug Latta, un ex-joueur de collège, la plus grande révolution jamais survenue dans le baseball majeur.

S’inspirant notamment des succès connus par le légendaire Ted Williams (le dernier frappeur à avoir maintenu une moyenne de ,400), Latta a complètement renié la technique qu’on enseignait depuis toujours aux frappeurs. Cette approche classique consistait à avoir un élan légèrement descendant vers la balle et à tenter de la frapper sur une trajectoire linéaire vers le centre du terrain.

À son site d’entraînement de Los Angeles, appelé The Ballyard, Latta s’est mis à enseigner tout le contraire. Il demandait à ses élèves de garder les mains basses afin de produire un élan ascendant, ce qui allait leur permettre de mieux soulever la balle tout en améliorant leurs chances d’obtenir un contact optimal puisque les lancers ont une trajectoire descendante.

Au début des années 2010, son premier client dans le baseball majeur a été Marlon Byrd, qui a tout de suite obtenu de meilleurs résultats offensifs. Latta a ensuite transformé le réserviste Justin Turner, maintenant troisième-but des Dodgers, en véritable frappeur de puissance.

Il frappe une balle au marbre.

Justin Turner

Photo : The Associated Press / Mark J. Terrill

Turner n’avait jamais cogné plus de quatre circuits par saison avant de travailler avec Latta. Depuis l’âge de 31 ans, il en cogne désormais près d’une trentaine, ce qui lui a permis de devenir un important producteur de points.

Depuis cinq ou six ans, la recette de Latta s’est répandue comme une traînée de poudre dans la MLB. La plupart des joueurs ont totalement modifié leur élan et toutes les équipes incitent leurs frappeurs à soulever la balle. Les réseaux de télévision communiquent même à leur auditoire, en direct, l’angle avec lequel un coup de circuit a été frappé.

Résultat : 6776 circuits ont été réussis dans le baseball majeur cette saison, soit 1100 de plus qu’en 2000, au plus fort de « l’ère des stéroïdes ».

***

Lorsqu’il était gérant des Expos, Felipe Alou disait que les joueurs de sa génération ne posaient jamais de questions, mais que les joueurs qu’il dirigeait demandaient souvent « pourquoi » on leur demandait de faire tel ou tel exercice, ou d’exécuter certains jeux.

« Une fois qu’on leur donne l’explication, ils exécutent ce qu’on leur demande », m’avait expliqué Alou.

On dirait que nous entrons dans une ère nouvelle où les joueurs se questionnent à savoir si ce qu’on leur demande leur permettra effectivement de devenir meilleurs. Et que la soif de nouvelles connaissances semble désormais faire partie des qualités intrinsèques des athlètes.

Ça représente tout un défi pour les entraîneurs.

Aussi, ces histoires démontrent que nous vivons désormais à une époque où trois passionnés peuvent élaborer de nouvelles théories dans le confort de leur salon, les vérifier dans un modeste centre d’entraînement et, ensuite, complètement chambouler des sports milliardaires qui étaient pourtant scrutés à la loupe depuis plus d’un siècle.

Et que peu importe où se trouvent ces chercheurs, des athlètes finiront par les trouver.

C’est franchement intéressant.

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