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chronique

Championne et mère : difficile… pourtant

Une coureuse en plein effort avec un témoin dans une épreuve de relais

Allyson Felix a décroché à Doha ses 12e et 13e titres aux mondiaux d'athlétisme.

Photo : Getty Images / Andy Lyons

Marie-José Turcotte

BILLET - Allyson Felix. Hum, Allyson Felix? Non, ça ne vous dit rien? Pourtant, si je vous dis Usain Bolt, je suis sûre que vous êtes très nombreux à le replacer. Oui, bien sûr, le sprinteur de la Jamaïque, celui qui était vite comme l’éclair! Pourtant…

Pourtant, Allyson Felix vient de battre un record d’Usain Bolt... Ah! Elle a remporté, la semaine dernière, ses 12e et 13e médailles d’or aux Championnats du monde d’athlétisme. TREIZE médailles d’or. Bolt en a gagné « seulement » 11!

Elle est l’une des plus grandes coureuses de tous les temps, comme Bolt. Mais elle est pas mal moins reconnue. Pourtant, son palmarès est hallucinant. Dix-huit médailles aux mondiaux, dont 13 en or, 9 médailles olympiques, dont 6 titres. Impressionnant!

Ce qui est encore plus impressionnant, c’est qu’il y a 10 mois, Allyson a donné naissance à sa petite Camryn, après une grossesse compliquée, ce qui ne l’a pas empêchée de remporter deux médailles d’or aux mondiaux.

C’est toujours attendrissant de voir un athlète faire un tour d’honneur avec son rejeton dans les bras. La semaine dernière, à Doha, après sa médaille de bronze au 100 m, Andre De Grasse était resplendissant, drapé de la feuille d’érable avec sa petite Yuri souriante. Pourtant, sa paternité ne lui a rien coûté comme athlète.

Parlez-en à Allyson Felix. La maternité d’une athlète a un coût. Souvent très élevé.

Son histoire et celle de quelques autres athlètes de haut niveau commanditées par Nike ont été rapportées par le New York Times au printemps. Après son accouchement, Allyson Felix devait renouveler son entente contractuelle. Nike lui offrait 70 % moins d’argent qu’avant sa grossesse. On parle d’une femme qui, à ce moment-là, avait remporté 6 médailles d’or olympiques et 11 titres de championne du monde.

Allyson s’est dit : « Bon, selon eux, c’est ma valeur. » Mais là, elle a osé demander l’ajout d’une clause en cas de maternité. C’est-à-dire qu’elle a tenté d’obtenir une protection.

La commandite est liée à la performance. Après avoir accouché, les athlètes se sentent obligées de reprendre très rapidement l’entraînement et la compétition. Parce que si les résultats ne sont pas au rendez-vous, les sous n’y sont pas non plus.

Avec une telle approche, il y a bien sûr risque de surentraînement, d’épuisement et de blessures. Alors, Allyson demandait tout simplement une entente qui pourrait protéger la valeur d’un contrat pendant l’année qui suit la naissance d’un enfant. La réponse de Nike : non.

Alysia Montano, une Américaine spécialiste du 800 m, a déclaré aux New York Times en mai : « Quand j’ai dit à Nike que je voulais avoir un bébé pendant ma carrière, ils m’ont dit : "C’est simple, on va faire une pause et on va cesser de te payer." »

Un autre exemple, toujours dans le New York Times. Phoebe Wright, commanditée par Nike de 2010 à 2016 : « Tomber enceinte pour une athlète, c’est le baiser de la mort. »

Ça, c’est la même compagnie qui, pour la fête des Mères, au mois de mai, a lancé sa campagne Dream With Us pour encourager les femmes à croire, à s’investir, à réussir.

Une joueuse regarde la balle qu'elle vient de frapper au service.

Serena Williams

Photo : Getty Images / Clive Brunskill

La même compagnie qui, en février, avec une narration de Serena Williams, a dévoilé sa campagne Dream Crazier où à un moment, on entend Serena dire « gagner 23 titres de grand chelem, avoir un bébé et revenir pour en remporter d’autres », toujours avec la signature Just Do It (fais-le).

Il est évident que, pour Nike, c’est rentable de soutenir l’image de femmes fortes, athlétiques, gagnantes. Mais, de toute évidence, pas enceintes. Selon plusieurs témoignages, Nike, au moment de s’entendre avec une athlète, insiste toujours sur le fait que de s’associer avec l’entreprise, c’est aussi faire œuvre utile.

Oui, puisque Nike soutient le développement des jeunes. Et que de prêter son image de sportive qui excelle, c’est aussi aider à consolider le pouvoir de toutes ces adultes en devenir qui rêvent d’atteindre l’élite.

Comme aimait le dire l’ancien maire de Montréal Denis Coderre : « Il faudrait que les bottines suivent les babines. »

Finalement, les bottines ont été obligées de s’agiter. Pour préserver son image, pour limiter les dégâts, Nike, au mois de mai, a annoncé que dorénavant, dans les contrats, il serait stipulé qu’en cas de grossesse, il n’y aurait pas de réduction de cachet lié à la performance ni la possibilité de mettre fin à l’entente, pendant une période d’un an.

En août, on a rallongé cette période à 18 mois. Bravo, on avance. Mais on s’entend, ce genre de contrat contient toujours des clauses de non-divulgation. Les athlètes devront rester à l’affût.

À une époque où les carrières sportives sont de plus en plus longues, le nombre de femmes qui entendront le tic-tac biologique au cours de leur parcours sera de plus en plus élevé.

Les mondiaux d’athlétisme qui viennent de se terminer au Qatar en sont un bel exemple. L’Américaine Allyson Felix, la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser-Pryce, la Chinoise Lui Hong et l’Américaine Nia Ali, la conjointe de De Grasse, ont toutes remporté des médailles d’or. En plus de leur victoire, elles ont en commun le fait d’avoir accouché au cours de la dernière année.

Ces femmes de talent, pour gagner leur vie, acceptent de prêter leur image à une société comme Nike. En retour, l’équipementier sportif fait une fortune en vendant un rêve, mais surtout beaucoup d’accessoires athlétiques.

Elle l'embrasse sur la joue.

Shelly-Ann Fraser-Pryce avec son fils Zyon après sa victoire au 100 m aux Championnats du monde d'athlétisme à Doha

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

Pourtant, ces femmes ont dû se battre pour faire reconnaître l’une des choses des plus merveilleuses du monde : faire un enfant. La nature est ainsi faite : une femme ne peut enfanter que sur une période limitée. Pourquoi faudrait-il qu’elle choisisse entre une carrière sportive ou une famille, alors que les deux sont possibles?

Pourtant, Allyson Felix et d’autres athlètes ont dû tourner le dos à Nike pour qu’il y ait un début de changement. D’autres compagnies ont suivi et c’est tant mieux.

Au fait, Nike, c’est aussi cette compagnie qui, en 2009, contre vents et marées, est restée fidèle à Tiger Woods, alors au cœur d’un scandale sexuel. Oui, Nike avait totalement misé sur Woods pour le développement de sa section de golf. Il y avait beaucoup trop d’argent à perdre en se dissociant de Tiger, même si le risque était énorme.

L’amalgame est facile, mais il semble que pour un commanditaire, la seule valeur, c’est le profit. Et il faut croire que même si Nike aime vendre du rêve, de la réussite, jusqu’à maintenant, une femme enceinte, un enfant, ce n’était pas rentable.

Pourtant, comme me disait mon père, une vie sans enfant, ce n’est pas une vie.

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