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Dopage : Nike se remettra-t-elle de l’affaire Salazar?

Un entraîneur, chronomètre à la main, regarde ses athlètes s'entraîner.

Alberto Salazar dirigeait le Nike Oregon Project.

Photo : Getty Images / Doug Pensinger

Robert Frosi

Après la polémique sur la chaleur et des estrades vides, la suspension pour incitation au dopage d’Alberto Salazar a terni les Championnats du monde d’athlétisme de Doha, tout juste terminés. Cet entraîneur était l'architecte du Nike Oregon Project (NOP), entièrement financé par l'équipementier. Une enquête de l’Agence antidopage américaine (USADA) a révélé qu’il s’en est servi pour faire des expérimentations de produits dopants et que le président de Nike était au courant. Comment Nike va-t-il redorer son blason? L'image de la marque est-elle entachée? Est-ce que les athlètes vont continuer à s'associer à l'équipementier?

Le Nike Oregon Project a été créé de toutes pièces par l'équipementier en 2001. À cette époque, l'athlétisme américain dans les courses de fond était en mal de résultats. C'est pour cela que le vice-président de Nike, Thomas E. Clarke, a formé un campus au siège social de l'entreprise.

On y a regroupé les meilleurs athlètes du pays et on leur a offert un contrat professionnel et, surtout, un encadrement hors pair avec les meilleurs spécialistes : médecins, nutritionnistes, physiothérapeutes, etc.

Même l'hébergement était sujet à des expériences. Comme c'était pour la plupart des athlètes de fond, on a raréfié l'oxygène, comme s'ils faisaient un camp en haute altitude. Le grand architecte de ce projet sophistiqué est Alberto Salazar, un ancien spécialiste des marathons.

Déjà en 2015, une enquête de la BBC révélait ses étranges méthodes parce que des cocktails de médicaments étaient systématiquement proposés aux athlètes. Dès lors, des langues s'étaient déliées et l’enquête de l’USADA concluait que le NOP était un véritable laboratoire de dopage.

Felix-Antoine Lapointe, l'entraîneur-chef des équipes d'athlétisme du Québec, a fait un stage à l’Oregon Project. Il n'est pas vraiment surpris par le scandale qui frappe Nike.

« C'est certain que ça ne fait pas une bonne publicité à Nike, admet-il. Est-ce que c'est surprenant? Je vous dirais pas vraiment, car c'était connu dans le milieu que le groupe était financé par Nike avec des budgets impressionnants, et qu'Alberto Salazar et son groupe ont toujours eu la réputation de voir où est la limite des règles antidopage et jusqu'où on peut pousser cette limite-là.

Donc officiellement, les gens de Nike ne diront jamais qu'ils ont financé le dopage et jusque dans une certaine mesure, je ne pense pas qu'ils avaient cette intention-là. Mais ils avaient l'intention d'analyser de manière scientifique, de façon poussée, jusqu'où on peut aller à la limite tout en maximisant les performances de l'athlète. Maintenant, ce que l'on voit avec les résultats de cette enquête, c'est qu'ils ont triché.

Félix-Antoine Lapointe, entraîneur-chef de l'équipe d'athlétisme du Québec et du Rouge et Or de l'Université Laval

L’USADA a révélé que Nike était au courant de ces expériences. Son président, Mark Parker, échangeait régulièrement des courriels avec Alberto Salazar, qui le tenait au courant de l'avancée de ses expériences, a indiqué l’USADA. Dans l'un de ses courriels, Mark Parker dit ceci à Salazar : « Il serait intéressant de déterminer la quantité minimale d'hormone masculine requise pour déclencher un test positif ».

Mark Parker a dû réunir tout son personnel pour expliquer que jamais Nike ne se serait associé au dopage. Mais le mal était fait.

« En termes d'image de marque, de crédibilité, de respectabilité, ça sonne très faux pour Nike, d'autant plus qu'elle s'était présenté comme une compagnie propre qui se démarquait des autres acteurs du sport, notamment en termes de dopage, et là on voit qu'ils ont trempé de façon suspecte, pour être diplomatiquement corrects », dit André Richelieu, professeur en marketing du sport à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Dans ce contexte, comment Nike va-t-il se sortir de ce scandale? À court et à moyen terme, cela va être difficile de regagner la confiance du public. Pour André Richelieu, ce sont les concurrents de Nike qui se frottent les mains et qui ne vont pas se gêner pour faire la guerre à l'équipementier sportif numéro un dans le monde.

Nike ne peut pas feindre l'ignorance : "On n'était pas au courant". Qui plus est, par la suite, ils ont soutenu ces athlètes. Aujourd’hui, se désister, c'est beaucoup trop tard. C'est pour ça que je dis que la perception du public risque d'être très négative à court et moyen terme.

André Richelieu, professeur en marketing du sport à l'Université du Québec à Montréal

« À long terme, il faudra voir comment Nike va gérer cette crise, poursuit-il. De quelle façon ce damage control va être efficace pour regagner la confiance des consommateurs, des partenaires, du public en général. Mais c'est une aubaine dans le contexte de la guerre des équipementiers, pour Adidas. Parce qu’Adidas peut exploiter de manière subtile ce scandale pour essayer de reprendre des parts de marché à Nike. »

En plus du scandale Salazar aux mondiaux, il faut ajouter deux autres athlètes commandités par Nike et qui ont aussi été soupçonnés de dopage. L'Américain Christian Coleman, champion du 100 m, qu'on a réintégré au dernier moment pour les mondiaux bien qu'il ne se soit pas présenté à trois reprises à un contrôle inopiné. Le règlement de l'Agence mondiale antidopage (AMA) est pourtant clair : trois contrôles ratés dans une année équivalent à une suspension.

Passons à la championne du monde du 100 m, la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser. Après avoir échoué à un contrôle antidopage lors d'une réunion de la Diamond League en mai, elle a bénéficié d'une réduction de sa suspension pour des « circonstances atténuantes » qui lui ont permis d'être à Doha.

Les prochains Championnats du monde d'athlétisme auront lieu en 2021, à Eugene, en Oregon. Précisément dans la ville de Nike. On verra maintenant comment la Fédération internationale réagira à ce scandale, d'autant plus que l'attribution de cette compétition à Eugene fait l'objet d'une enquête pour corruption.

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