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chronique

Les mondiaux d’athlétisme et l’appétit du Qatar pour le sport

Une athlète laisse tomber sa perche en franchissant avec succès la barre

La Canadienne Alysha Newman en saut à la perche à Doha

Photo : Getty Images / Michael Steele

Robert Frosi

BILLET - Selon plusieurs observateurs, l’athlétisme sort perdant des mondiaux à Doha, car on a manqué de respect aux athlètes. Celui qui résume à lui seul la situation, c’est Kevin Mayer, le champion du monde du décathlon : « On voit tous que c’est une catastrophe, on n’a pas vraiment mis les athlètes en avant en organisant les Championnats ici, on les a mis en difficulté. »

Les plus importants records enregistrés sont ceux des abandons et de la chaleur extrême. Vingt-huit abandons sur 68 au marathon féminin et 14 sur 46 au 50 km marche masculin. Quant à la chaleur : 32 degrés Celsius et 73 % d’humidité, pour une température ressentie de plus de 40.

Comment a-t-on pu en arriver là?

L'Ukrainien Maryan Zakalnytskyy, épuisé, est escorté hors du stade de Doha en chaise roulante à l'arrivée du 50 km marche.

L'Ukrainien Maryan Zakalnytskyy, épuisé, est escorté hors du stade de Doha en chaise roulante à l'arrivée du 50 km marche.

Photo : Getty Images / Christian Petersen

Le sport comme nouvelle carte géopolitique

Il faut remonter à l’automne 2013 quand le secrétaire général du Comité olympique qatari a fait cette annonce : « Objectif 2030, Qatar, la nation candidate » (Qatar, the bidding nation). L’idée phare pour ce petit pays du golfe Persique était d’accueillir 50 compétitions internationales d’ici 2030. Des tournois de tennis professionnels de l’ATP et de la WTA, un tournoi de golf du circuit professionnel européen de la PGA, les Championnats du monde de handball, un grand prix de moto, un tour cycliste, les mondiaux d’athlétisme et, bientôt, la plus prestigieuse de toutes les compétitions, la Coupe du monde de soccer.

Rien n’arrête donc le Qatar. Cet appétit soudain pour le sport n’est pas la lubie d’un quelconque riche magnat du pétrole ou du gaz, mais une opération charme au niveau mondial, comme l’explique si bien Jérôme Champagne dans son livre La diplomatie sportive du Qatar, instrument d'une nouvelle notoriété internationale.

En substance, l’ancien diplomate spécialiste des civilisations orientales explique qu’en associant son pays à de grands événements sportifs internationaux, on s’achète une certaine virginité politique. En clair, si vous êtes élu pays hôte, c’est qu’on reconnaît que vous êtes capable d’accueillir le monde et que votre pays est admis dans le cercle sélect des grandes nations.

On gomme au passage tous les irritants : atteinte aux droits de la personne dénoncée par Human Rights Watch, financement de groupes terroristes documenté dans le livre Qatar Papers des deux journalistes d’enquête Christian Chesnot et Georges Malbrunot, pots-de-vin dans l’attribution des mondiaux de Doha…

Des mondiaux achetés?

Dans une enquête du quotidien français Le Monde datant de 2016, on apprend que 4 millions de dollars auraient transité dans une société qui est un fonds d’investissements de l’État qatari jusque dans les poches de Papa Massata Diack, le fils de l’ancien grand patron de l’athlétisme mondial Lamine Diack. Ce dernier, qui se cache à Dakar, a été mis en examen pour corruption active et blanchiment aggravé.

Et l’un des patrons de ce fonds d’État qatari n’est nul autre que le président du prestigieux Paris Saint-Germain, qui appartient à l’émir du Qatar. Nasser Al-Khelaifi a été mis en examen par un juge français dans cette affaire. Le procès devrait débuter en janvier 2020 dans la capitale française.

Le président du Paris Saint-Germain, Nasser Al-Khelaifi

Le président du Paris Saint-Germain, Nasser Al-Khelaifi

Photo : Getty Images / Aurélien Meunier

De plus, on apprend que dans les dernières minutes précédant le vote pour choisir qui d’Eugene aux États-Unis, de Barcelone en Espagne ou de Doha au Qatar aurait les mondiaux de 2019, l’émirat aurait promis à la Fédération internationale de construire 10 pistes d’athlétisme dans le monde et un contrat de presque 50 millions de dollars en droits de retransmissions télévisuelles.

Plusieurs ombres au tableau

Les athlètes et les observateurs parlent d’un véritable fiasco aux mondiaux de Doha, indigne d’une compétition mondiale. Des tribunes vides qu’on essaye de remplir avec des travailleurs de la construction des chantiers de la prochaine Coupe du monde. Un nombre record d’athlètes qui abandonnent en raison de conditions inhumaines. Une hécatombe dans toutes les courses de fond. Des victoires assombries par des suspicions de dopage, comme celle du nouveau roi du 100 m, l’Américain Christian Coleman, qu’on a réintégré au dernier moment pour les mondiaux malgré qu’il ne se soit pas présenté à trois reprises à un contrôle inopiné.

Le règlement de l’Agence mondiale antidopage (AMA) est pourtant clair : trois contrôles ratés dans une année équivalent à une suspension. Il faut croire qu’aux États-Unis, on n’a pas la même notion de ce que veut dire une année.

La championne du monde du 100 m, la Jamaïcaine Shelly-Ann Fraser, a été déclarée positive lors d'une réunion de la Diamond League en mai. Une réduction de sa suspension pour des « circonstances atténuantes » lui a permis d’être à Doha.

Prochain rendez-vous : la Coupe du monde de soccer

Voilà donc une partie du tableau de ces mondiaux qataris et l’on ne parle même pas des conditions de travail sur les chantiers du Mondial de 2022. La force de l’argent de ce petit pays du Golfe aura même eu raison de la puissante FIFA, qui a dû changer son calendrier pour que la Coupe du monde ait lieu en novembre et en décembre au lieu du traditionnel mois de juillet.

La raison invoquée? La chaleur accablante, comme si les membres de la FIFA ne connaissaient pas avant de voter, ce « léger » détail. Une enquête de la justice française est d’ailleurs en cours sur une possible corruption dans l’attribution de la Coupe du monde.

Ce qui se passe aux mondiaux d’athlétisme qataris pourrait faire penser à ce film de Sydney Polack de 1969, On achève bien les chevaux. Appauvris par la crise économique lors de la grande dépression, les gens n’ont plus rien à perdre. On organise alors des marathons extrêmes où l’on danse jusqu’à épuisement, voire jusqu’à la mort. Pour quelques modestes sous, les gens sont prêts à tout dans ce spectacle morbide qui amuse les riches propriétaires.

Quand on voit à quel régime étaient soumis les athlètes présents à Doha, on peut raisonnablement se demander s’ils n’étaient pas la cinquième roue du carrosse princier.

Et le Qatar a encore soif de grands rendez-vous sportifs. Il paraît qu'il veut présenter sa candidature au CIO pour l’organisation des Jeux olympiques de 2032.

Radio-Canada Sports diffusera les Championnats du monde d'athlétisme de l'IAAF sur le web. Pour ne rien manquer, consultez notre horaire de webdiffusions.

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