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chronique

J'ai mal à mon athlétisme

Il franchit le fil d'arrivée, bras dans les airs, du marathon des Championnats du monde.

Ruth Chepngetich

Photo : Getty Images / Matthias Hangst

Marie-José Turcotte

BILLET - J’adore l’athlétisme! J’ai pratiqué ce sport durant ma jeunesse avec passion. Dans ma tête, j’étais la championne olympique, je battais tous les records, aucune barre n’était trop haute pour que je la franchisse.

Le saut en hauteur a été pour moi une source de rêve inépuisable, un facteur de motivation, une école de vie.

En ce moment, quand je regarde les Championnats du monde, j’ai mal à mon athlétisme.

Les meilleurs athlètes de la planète offrent leurs prestations devant des gradins pratiquement vides. Le départ des courses de longues distances se donne à minuit pour tenter d’éviter la chaleur suffocante.

Cette compétition la plus prestigieuse pour un sport, après les Jeux olympiques, se déroule en ce moment à Doha, au Qatar.

Je comprends bien sûr toutes les raisons qui ont pu motiver le choix de cette ville pour la tenue d’une telle rencontre.

D’abord l’argent. Toutes les fédérations internationales recherchent du financement. Ce petit pays au bord du golfe Persique fonctionne aux pétrodollars. Une nation très riche qui, par le sport, veut obtenir la reconnaissance internationale. Alors, on achète de grands événements. Et les mondiaux d’athlétisme, c’est une belle répétition pour la Coupe du monde de soccer qui va se tenir au Qatar en 2022.

Et les athlètes? On dirait bien qu’on s’en fiche.

Le départ du marathon des femmes a été donné le premier jour des mondiaux, à 23 h 59. Oui, la nuit!  Il faisait un peu plus de 30 degrés Celsius avec taux d’humidité de 80 %. Une vraie fournaise, quoi!

Elle est étendue sur une civière.

Fadime Çelik n'a pu terminer le marathon.

Photo : Getty Images / Alexander Hassenstein

Vingt-huit des 68 participantes n’ont jamais vu la ligne d’arrivée, elles ont été forcées à l’abandon.

« C’est complètement irresponsable », a dit Roel Parys, médecin de l’équipe belge, à l’Avenir.net.

Il a dû porter secours à une coureuse de son équipe au 15e kilomètre. « Avec cette température et l’humidité, la transpiration ne s’évapore pas et reste collée à la peau. La température du corps s’élève. Il surchauffe. Du coup, le coeur doit produire de plus en plus d’efforts, le rythme de course s’effondre et les crampes musculaires se produisent. Hanna (Vandenbussche) a été victime de ces symptômes. Elle a arrêté juste à temps. Elle commençait à perdre sa lucidité.

« Tu vois une adversaire écrasée sur la route, ça te ramène sur le plancher des vaches et ça fait peur. Tu te dis que ce pourrait être ton tour dans le prochain kilomètre, les 500 prochains mètres, a renchéri la Canadienne Lyndsay Tessier qui a fini 9e. C’était vraiment épeurant, intimidant, décourageant. J’étais tout simplement reconnaissante d’avoir terminé debout. »

Elle sourit à la fin d'une course.

Lyndsay Tessier a fait partie de l'équipe nationale d'athlétisme pour la première fois à 41 ans.

Photo : @AthleCanada/Twitter

« L’humidité vous tue, a ajouté la Bélarusse Volha Mazuronak, 5e. C’est impossible de respirer. J’ai vraiment cru que je ne terminerais pas. C’est totalement irrespectueux envers les athlètes. Il y a une bande de dirigeants qui se sont assis ensemble et ont décidé de tenir cette compétition ici. Mais eux, ils sont à l’air conditionné et ils dorment sûrement en ce moment [le marathon s’est terminé après 2 h 30 du matin, NDLR]. »

Jamais la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) n’a songé à annuler ou à remettre l’épreuve. Et bien sûr, elle nous tient le discours que la santé des athlètes est une priorité.

C’est la Kényane Ruth Chepngetich qui a gagné en 2 h 32 min 43 s. À 15 minutes de son meilleur temps! C’est le marathon le plus lent de l’histoire des mondiaux. Pendant que Chepngetich parlait avec les médias, elle s’est effondrée.

J’ai mal à mon athlétisme.

Le président de l’IAAF Sebastian Coe, qui vient d’être réélu, a toujours défendu cette décision d’aller au Qatar : « pour la mondialisation du sport » et aussi pour « présenter les mondiaux d’athlétisme dans des endroits inédits ».

La théorie est louable, mais encore faudrait-il choisir des destinations où l’athlétisme suscite un minimum d’intérêt. Et surtout réaliser que ça prend une contrée où climat peut rimer avec performance.

Ce n’est pas pour rien que l’entraîneur-chef de la délégation éthiopienne, Haiji Adillo Roba, a dit de ce 42,2 km : « Dans mon pays, on n’aurait jamais couru un marathon dans ces conditions. »

Les Éthiopiens avec les Kényans font partie des meilleurs coureurs de longue distance de la planète. Et l'on s’entend, il fait chaud en Afrique.

Une vue en plongée des gradins

Le stade international du Khalifa, théâtre des Championnats mondiaux d'athlétisme 2019

Photo : getty images for iaaf / Getty Images

Bien sûr, on peut dire que les Qataris ont tout fait pour vendre leur candidature. Le stade international Khalifa, où se tient cette rencontre de haut niveau, est climatisé. Un stade à ciel ouvert. La température ambiante le jour avoisine les 40 degrés et l'on abaisse le tout autour de 21-22 degrés Celsius. Au moment où des millions de personnes marchent pour sauver la planète, on ne peut parler d'un championnat écoénergétique...

En plus, cette excessive dépense d’énergie ne protège les athlètes qu’au moment de la compétition. Parce que les entraînements se font sur un autre site, dans la chaleur et l’humidité extrêmes.

L'IAAF tente de s’internationaliser, de trouver des sources de revenus, de se redonner une image crédible après tous les scandales de dopage qui l’ont touchée, mais sa prestation à Doha ne va certainement pas aider.

Le marathon des hommes, heure de Doha, sera couru aussi à 23 h 59 le 5 octobre. Vous pouvez être certain d’une chose : les temps de course seront très loin du chrono de 2:01:31 réussi par l’Éthiopien Kenenisa Bekele au marathon de Berlin dimanche dernier.

Parce qu’il fera trop chaud et que courir la nuit, ce n’est pas naturel. Ça demande une adaptation physiologique, qui ne se fait pas en quelques jours.

Oui, j’ai mal à mon athlétisme!

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