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« Le dopage est en bonne santé » : du cynisme aux mondiaux d'athlétisme

Elle porte un drapeau de son pays sur les épaules.

Jemima Sumgong, première kényane à remporter le marathon aux Jeux olympiques, est suspendue pour dopage et ratera les mondiaux.

Photo : Getty Images / Buda Mendes

Robert Frosi

Les Championnats du monde d’athlétisme s’ouvrent vendredi, à Doha, au Qatar. Au-delà des performances, des records et des médailles, on parle encore et toujours de dopage. Nous en avons discuté avec une sommité en la matière, Jean-Pierre de Mondenard, médecin français du sport.

« Confier la lutte contre le dopage au monde du sport équivaut à confier un poulailler à un renard. » C’est en substance la pensée de celui qui pourfend depuis cinq décennies les responsables de l’antidopage mondial.

Quand on lui parle des mondiaux d’athlétisme, avec le spectre du dopage qui continue à planer au-dessus de la compétition, Jean-Pierre de Mondenard n’est pas dupe.

« Une Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) qui organise des Championnats du monde, c’est pour un spectacle, explique-t-il. Pour attirer des spectateurs, pour attirer des sponsors, il faut un spectacle. Alors, si la lutte antidopage dégomme tout le monde, ça va être compliqué. »

Il tient un drapeau américain sur son dos.

Christian Coleman

Photo : Getty Images / Patrick Smith

Quand on lui parle de la présence du jeune sprinteur américain Christian Coleman, blanchi par l’Agence antidopage américaine (USADA) pour une question technique après avoir manqué trois contrôles de dopage inopinés, il dénonce le laxisme des fédérations, américaines et internationales.

« Coleman, c’est la grande vedette du moment, alors on s’est arrangé pour contourner les règles, lance-t-il. Quelles sont-elles? Pour être suspendu, il faut que l’athlète ait donné à trois reprises de fausses informations sur sa localisation. Ce qui aurait empêché les contrôleurs de l’antidopage de le tester de manière inopinée.

« Seulement voilà, ces trois reprises doivent être faites dans la même année. Et les astucieux avocats de Coleman ont plaidé que l’année du jeune sprinteur américain commençait officiellement le 31 mars et non le 1er janvier, ce qui rend caduc le règlement de l’Agence mondiale antidopage. C’est aussi simple que cela. »

Malgré toutes les suspicions de dopage entourant les athlètes kényans, ils seront présents à Doha. Cela n’étonne pas vraiment Jean-Pierre de Mondenard.

On nous a bassinés durant des décennies que c’est parce qu’ils s’entraînaient en altitude qu’ils avaient un avantage. On s’aperçoit aujourd’hui que l’altitude n’est pas suffisante, car notamment dans les marathons, il y en a un nombre important qui ont été rattrapés par la patrouille avec de l’EPO dans le sang.

Jean-Pierre de Mondenard, médecin du sport

Vingt-neuf athlètes russes qui ont démontré patte blanche en matière de dopage vont aussi être autorisés à participer aux mondiaux sous bannière neutre, solution trouvée par l’IAAF pour calmer l’ire du Comité international olympique (CIO) et de son président Thomas Bach. Le Dr Mondenard y voit une vaste hypocrisie.

« Le meilleur ami de Thomas Bach, c’est le président Poutine, soutient-il. Vous comprendrez pourquoi le CIO marche sur des œufs. De plus, le dopage en Russie est différent des autres dopages qu’on connaît dans le monde. Ailleurs, ce sont des entreprises privées qui se cachent derrière les tricheurs. En Russie, c’est le plus haut sommet de l’État qui est le chef d’orchestre, et ce depuis toujours.

« L’Union soviétique est la plus grande responsable de la venue dans le monde du sport de toutes les formes de dopage. Les techniques, mais aussi toutes les pharmacopées. Ce qui est curieux, c’est que dans sa lettre d’intention, le futur président du CIO Thomas Bach était expressément pour le bannissement à vie de tout athlète coupable de dopage. On en est bien loin! »

Pour Jean-Pierre de Mondenard, il n’existe pas une réelle volonté d’endiguer le problème du dopage.

« Toutes les fédérations nationales, internationales, le CIO sont récalcitrants à parler de dopage, car ça irrite tout le monde et cela a un effet dévastateur sur les commanditaires, sur le public et sur leur image. À partir de là, on essaye au maximum d’étouffer les affaires, soutient-il. Seulement, il faut tout de même en parler pour montrer qu’on s’en occupe sérieusement, qu’on fait des contrôles. Mais en réalité, il faut en attraper le moins possible. Car si vous en attrapez trop, c’est dommageable pour l’image du sport. »

Alors que faire? La bataille est-elle irrémédiablement perdue? Pour le spécialiste mondial, il n’y a qu’une solution et c’est ce qu’il défend depuis des années sur toutes les tribunes.

Si on laisse la lutte antidopage au monde du sport, ce n’est pas possible! Il faut absolument que la lutte antidopage soit indépendante. Donc l’AMA dehors, le TAS (Tribunal arbitral du sport) dehors, les fédérations internationales, dehors! Qu’elles s’occupent de la prévention, des compétitions. Il faut réellement une lutte indépendante du sport. Tant que cette condition sine qua non ne sera pas mise en place, on parlera encore durant des dizaines d’années des tricheurs qui parcourent le monde dans les stades. En ce moment, on fait croire qu’on lutte contre le dopage, mais il faut surtout n’attraper personne!

Jean-Pierre de Mondenard

« Le dopage est répandu dans toute la planète. Et tant que tous les responsables du sport vont s’occuper de le combattre, c’est comme si vous leur demandiez de se tirer une balle dans le pied. Je ne connais pas beaucoup de monde qui va se tirer une balle dans le pied. Et à partir de là, le dopage est en très bonne santé », conclut-il.

Radio-Canada Sports présente dès vendredi en webdiffusion les mondiaux d'athlétisme de Doha, avec commentaires et analyse.Cliquez ici pour consulter notre calendrier de diffusions.

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