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chronique

Le pari des hockeyeuses professionnelles

Elles bataillent pour la rondelle à la droite du filet.

Marie-Philip Poulin et Brianna Decker

Photo : La Presse canadienne / Liam Richards

Marie-José Turcotte

BILLET - Dream Gap... Qu’est-ce que c’est? C’est une tournée, qui a pris son envol samedi dernier à Toronto et qui est organisée par l’Association des joueuses de hockey professionnelles (PWHPA) mise sur pied au printemps.

Gap comme dans écart, on veut réduire l’écart qui existe entre les aspirations qu’un garçon et une fille peuvent entretenir quant à leur avenir dans le monde du hockey. Tout un programme!

Pour l’instant, ça relève de la fiction.

L’Association des joueuses de hockey professionnelles, c’est un regroupement de 200 hockeyeuses avec une expérience olympique, de Championnat du monde et du milieu universitaire.

Ces femmes en ont assez! Elles veulent que leur excellence soit reconnue. Elles ont donc décidé de dissoudre la Ligue canadienne de hockey féminin. Au cours de la prochaine année, elles vont jouer entre elles des matchs de démonstration un peu partout en Amérique du Nord. L’idée, c’est de garder affûté l’esprit de compétition, d’amener leur lutte dans l’oeil du public.

Comme athlète d’élite, mettre sa carrière en veilleuse, pendant un an, c’est toutefois un immense sacrifice. Est-ce que ces joueuses talentueuses risquent de devenir une génération perdue?

Pour Danièle Sauvageau, qui a 35 ans d’expérience dans le hockey et qui est toujours directrice du programme des Carabins de l’Université de Montréal, la réponse est : NON.

« J’ai vu les premiers matchs en fin de semaine de la tournée Dream Gap. C’est du hockey de très haut niveau. Quelqu’un qui n’a jamais vu jouer Marie-Philip Poulin en personne ne peut qu’être impressionné. Cette tournée vise à augmenter la crédibilité du hockey féminin. »

Les joueuses, quant à elles, parlent d’une saison d’action, d’une année pour construire des ponts.

Cette association de hockeyeuses professionnelles arrive à un moment charnière dans l’histoire du sport. Les revendications viennent d’un peu partout.

Quelques exemples :

Les joueuses sont autour de leur filet.

L'équipe suédoise de hockey féminin

Photo : Getty Images / Jamie Squire

L’Association (PWHPA) est allée chercher de l’aide, entre autres, auprès de Billie Jean King. Oui, LA Billie Jean de la « bataille des sexes ».

Si vous étiez trop jeune en 1973, un film a pris l’affiche, en 2017, pour raconter son histoire. Billie Jean avait accepté d'affronter l’ancien joueur Bobby Riggs pour prouver que les femmes savaient jouer au tennis. Le succès médiatique et d’estime a été instantané.

Mme King luttait déjà et lutte encore pour l’équité salariale. Grâce à ses actions, le tennis est un sport très rentable pour les femmes, même si l’égalité n’est pas encore totalement atteinte.

« Pour que le hockey professionnel féminin prospère et que les jeunes filles aient les mêmes chances de jouer dans une ligue professionnelle que les jeunes garçons, il faut des investissements considérables et une infrastructure, a déclaré Billie Jean King à Reuters dans un courriel. Notre objectif est de veiller à ce que ces femmes bénéficient du soutien, de la plateforme et de l'environnement professionnel dont elles ont besoin. »

La lutte s’organise. Et c’est tant mieux. Comment se fait-il que pendant les Jeux olympiques, il y ait une fierté incommensurable à regarder gagner ces mêmes femmes et qu’ensuite elles retombent dans l’anonymat? Ce n’est évidemment pas le cas des joueurs de la Ligue nationale.

Justement, la Ligue nationale... Son commissaire Gary Bettman a dit en substance qu’il ne pense pas que la LNH a la responsabilité de financer d’autres ligues. Mais qu’il pourrait écouter si jamais les femmes n’ont plus aucune occasion de jouer au hockey.

Il est en conférence de presse.

Gary Bettman

Photo : La Presse canadienne / Charles Krupa

Pourtant, M. Bettman est au courant de ce qui se passe ailleurs. En tant qu’ancien chef de la direction du basketball professionnel américain (NBA), il sait très bien qu’il y a eu plusieurs tentatives de ligues professionnelles féminines. Le basket pro féminin aux États-Unis, c’est loin d’être parfait. Mais si maintenant ça fonctionne, c’est parce que la NBA a créé la WNBA. De cette façon, le basket féminin bénéficie d’une structure existante et plus que fonctionnelle.

Pourquoi selon vous, lors de la dernière Coupe du monde de soccer l’été dernier, sept des huit pays représentés en quarts de finale étaient européens? Parce que plusieurs ligues professionnelles de ces pays ont créé des sections féminines, rattachées aux grands clubs. Par exemple, en France, avec le Paris Saint-Germain et l’Olympique Lyonnais. Les résultats nous prouvent que lorsqu’il y a un système organisé, c’est possible, le sport prospère.

Justement, pour Danièle Sauvageau, l’organisation, c’est le nerf de la guerre.

« Il faut mettre sur pied une structure qui va permettre d’assurer le présent et l’avenir. Faire en sorte que lorsqu’une fille sort du système universitaire, elle puisse continuer à jouer même si elle n’a pas encore atteint le plus haut niveau. On pourrait s’inspirer de la Ligue nationale qui a ses club-écoles. Donner la possibilité à ces jeunes femmes de se développer dans une structure, un système. »

La mise sur pied de l’Association des joueuses de hockey professionnelles vise justement à mettre de l’avant un organigramme viable à long terme. C’est la raison pour laquelle elle se concentre sur la recherche d’appuis et de commanditaires.

L’Association des joueurs de la LNH a entendu le message.

« Le succès du hockey féminin fait partie de la croissance de notre sport. Les joueurs de la LNH sont fiers de soutenir les femmes en finançant la PWHPA », a déclaré Donald Fehr, directeur de l'AJLNH, la semaine dernière, dans un communiqué.

Ce type de réaction plaît beaucoup à Danièle Sauvageau.

« Je crois qu’il ne faut pas lâcher, il y a un momentum en ce moment, dit-elle. Il y aura une entente qui fera en sorte que les grands joueurs de ce monde vont s’impliquer pour soutenir le hockey féminin. Je salue d’ailleurs l’implication de l’Association des joueurs de la Ligue nationale de hockey qui supporte la PWHPA et j’espère que ce n’est que le début. »

Cinq joueuses s'enlacent pour célébrer un but.

L'équipe canadienne de hockey féminin

Photo : The Associated Press / Heikki Saukkomaa

Pendant cette saison d’action, il y a aussi beaucoup de travail « souterrain », si j’ose dire, qui s’effectue dans chacune des villes où il y avait une équipe de la Ligue canadienne de hockey féminin.

Ici, à Montréal, on a créé une cellule d’encadrement de haute performance menée par Danièle Sauvageau et l’ancienne DG des Canadiennes Meg Ewing. La joueuse Karelle Émard assure le lien avec la PWHPA.

Elles ont mis sur pied un organisme sans but lucratif et tentent de maintenir à bout de bras un environnement d’excellence. Elles trouvent de l’argent pour tenir de trois à cinq entraînements par semaine, avec des entraîneurs. Elles organisent des matchs, entre autres contre l’équipe masculine du Cégep André-Laurendeau et contre les Carabins de l’Université de Montréal.

Bref, il y a une mobilisation et un leadership pour améliorer les structures et pouvoir reprendre les activités avec une ligue professionnelle le plus tôt possible.

Oui, bien sûr, il faut que les joueuses soient payées. Mais il faut que ce soit professionnel à tous les niveaux, il faut que tous les gens impliqués puissent vivre de ça. Entraîneurs, recruteurs, personnel de gestion, tout le monde.

Danièle Sauvageau

Pourquoi est-ce encore si difficile pour une sportive de gagner sa vie au 21e siècle? Parce que les mentalités, la culture, c’est long à changer. La visibilité n’est pas encore là. Mais en ce moment, il y a vraiment une mouvance pour tenter de transformer la situation.

Comme je suis une éternelle optimiste, je dirais que oui, il y a beaucoup de chemin qui a été parcouru. Le sport au féminin n’a jamais été aussi développé. Pourtant, il y a encore un manque de crédibilité, de reconnaissance.

L’histoire nous apprend que c’est à coup de luttes et de revendications que le monde change. Les joueuses nord-américaines de hockey ont emprunté cette voie.

Il y a quelque chose qui me dit que cette saga sera très captivante et pourrait déboucher sur des solutions intéressantes.

À suivre de près!

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