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L’homme le plus rapide du monde peut-il être ami avec celui qui le poursuit?

Deux sprinteurs se font l'accolade après leur course

Bruny Surin est enlacé par Donovan Bailey après avoir remporté la finale du 100 m des Championnats canadiens en août 1998. Le mois suivant, Bailey se blessait à un tendon d'Achille.

Photo : Reuters / Tim Krochak

Olivier Paradis-Lemieux

Du milieu des années 1990 au début des années 2000, Donovan Bailey et Bruny Surin ont rivalisé au plus haut niveau du sprint mondial, comme deux autres Canadiens aujourd’hui : Andre De Grasse et Aaron Brown. Dans ce monde d’ego surdimensionnés, où en 10 secondes d’effort maximal des mois d’entraînement s’entrechoquent, est-il possible de développer une amitié en dehors de la ligne droite?

À l’aube des Championnats du monde d'athlétisme à Doha, Bruny Surin a accepté de répondre à la question et de revenir sur sa relation parfois houleuse avec son ancien coéquipier et partenaire d’entraînement.

« J’ai parlé avec beaucoup de sprinteurs après leur retraite pour leur demander s’ils pouvaient développer une grande amitié au 100 m. À 99 %, c’est non », dit d’emblée l’ex-athlète de 52 ans.

Un peu plus de 30 ans après ses débuts sur la scène internationale, Surin assure que les choses n’ont pas vraiment changé.

L’intimidation sur la ligne de départ, qui était la norme lors des années 1980 et 1990, a laissé sa place à des présentations plus relâchées avec l’avènement de l’ère Usain Bolt. Visiblement plus décontractés dans les blocs de départ, les sprinteurs paraissent aussi plus chaleureux les uns avec les autres, de telle sorte que l’on pourrait penser qu’ils sont tous devenus les meilleurs amis du monde.

« C’est juste l’image qu’on voit avant la course, affirme-t-il. On va rire, on va même parler au public. Mais il reste que dans le fond, c’est pas mal chacun pour soi et chacun dans son camp. Quand on regarde la course, il y a le côté amical, mais dans le fin fond, la compétition reste toujours là. »

En gagnant de la vitesse sur la ligne droite, tout sprinteur est condamné à voir certains de ses pairs prendre de la distance. Une réalité qui l’a initialement surpris, au début de sa carrière, mais avec laquelle il a dû apprendre à composer.

« J’avais des amis, des Américains ou d’ailleurs, qui me battaient tout le temps quand je progressais, se souvient-il. C’était correct, on mangeait ensemble, et puis, à trois reprises je me rappelle, je les ai battus et j’ai perdu cette amitié-là. J’ai eu de la difficulté avec ça. Je ne comprenais pas. Oui, c’est une compétition et il y a de l’argent, mais tu regardes plus ton ego et l’argent que l’amitié? Après, je me suis mis une carapace… »

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Ils rient et se serrent le poing.

Moment de complicité entre Andre De Grasse et Aaron Brown à la Classique Harry Jerome, en juin 2018.

Photo : La Presse canadienne / DARRYL DYCK

Aaron Brown et Andre De Grasse se disent publiquement amis en dehors de la piste, mais l’observateur attentif de l’athlétisme mondial tient à apporter quelques nuances.

« Je ne te dirais pas qu’ils sont proches, confie Surin. Ce sont plus des connaissances que des amis, qui se respectent. Ce sont des athlètes de niveau international, médaillés et partenaires de relais. Je ne te dirais pas que c’est la grande amitié entre eux. Il y a une certaine rivalité. »

Cet été à Montréal, les deux sprinteurs ont partagé pour une rare fois la même piste cette saison. Brown voulait défendre son titre canadien au 100 m, face cette fois à un De Grasse en pleine forme, contrairement à 2018. Et après avoir battu le médaillé de bronze à Rio sur la distance, Brown ne s’est pas caché pour souligner l’état de santé de De Grasse.

« Je savais l’an dernier quand j'avais gagné ça ne compterait que lorsque De Grasse reviendrait en forme. Si je ne gagnais pas cette année, ma victoire de l’an dernier ne voudrait plus rien dire. Les médias auraient dit : “Ta victoire l’an dernier, c’était seulement parce qu’il était blessé” », avait dit Brown après sa victoire cet été aux Championnats canadiens.

« Sa déclaration après, c’était : "Non seulement j’ai gagné, mais De Grasse était très en forme. Je ne voulais pas donner la chance aux médias de dire qu’il n’était pas en forme. Je l’ai battu et il était en forme." Vous comprenez la nuance? Je ne sais pas comment [De Grasse] l’a pris, mais c’est clair que ça peut talonner, que ça peut faire mal », fait remarquer Surin.

Voit-il des similitudes dans leur relation?

« Ça se ressemble pas mal! À la fin, je m’entraînais avec Donovan. Eux, ils ont chacun leur camp, mais en termes de rivalité-amitié, ça se ressemble. »

« C’est sûr qu’il n’y a pas encore eu d’occasions où ils se sont pognés… Ils sont encore jeunes! Il y a encore du temps », lance-t-il avec son rire caractéristique.


Ato Bolden, médaillé de bronze, est entre les deux.

Donovan Bailey (à gauche) franchit en 1er la ligne d'arrivée du 100 m des Championnats du monde, en 1995. À droite, Bruny Surin prend la 2e place.

Photo : La Presse canadienne / Jerry Lampen

Bruny Surin était dans une position similaire à celle d’Andre De Grasse envers Aaron Brown dans les quelques années avant les Jeux olympiques d’Atlanta.

Fer-de-lance de l’équipe canadienne avec une 4e place aux Jeux de Barcelone au 100 m, il voyait Bailey s’approcher rapidement de son niveau, puis le devancer une première fois lors de l’explosion de l’Ontarien d’origine jamaïcaine sur la scène mondiale, à partir de 1994.

« La première fois que Donovan m'a battu, je l'ai invité à souper, je lui ai payé la bière et tout. Et quand j'ai parlé à mes amis à Montréal, je me rappelle, on était en Allemagne, et tous mes amis ici m'ont dit : "Es-tu malade, il t'a battu, c'est quoi cette affaire-là?" »

« Oui, il m’a battu. Sur le coup, bien sûr que je voulais gagner, mais la compétition était terminée et je l’ai félicité. Je n’avais aucun problème avec ça. »

S'entraîner ensemble?

De Grasse et Brown feront équipe à nouveau à Doha pour le relais 4 x 100 m, comme à Rio, et comme fort probablement à Tokyo. Pour l’un et l’autre, c’est l’occasion de remiser entièrement leur rivalité sur la piste pour joindre leurs efforts.

En plus d’êtres coéquipiers en équipe nationale et rivaux sur la ligne droite, Surin et Bailey ont poussé plus loin leur relation en devenant compagnons d’entraînement après la consécration de l’Ontarien à Atlanta (Brown et De Grasse s’entraînent séparément à l’année). C’est le Québécois qui s'est joint à son compatriote dans le groupe dirigé par l’Américain Dan Pfaff, un technicien d’exception qui était en train de révolutionner le sprint mondial.

Le champion olympique n’était pas des plus extatiques à l’idée de partager son entraîneur avec un de ses rivaux, mais il n’a jamais mis de bâton dans les roues de Surin.

« Quand on allait sur la piste, chacun poussait l'un et l'autre, se souvient Surin. Je le disais ouvertement : "Quand on arrive à la compétition, tu n'es pas mon ami." C'était quasiment comme deux boxeurs qui veulent s'arracher la tête pendant ces 10 secondes-là, et après ça, on va aller prendre une bière ou peu importe. »

« C’était compétition-compétition, amitié-amitié. »

La relation n’a pas pour autant été toujours au beau fixe entre les deux champions, même que des sprinteurs de l’équipe canadienne, c’est avec Bailey que Surin s’attendait à avoir le moins de contacts à leur retraite.

« Ç’a été le contraire. De tous les gars, c’est avec lui que j’ai le plus de contacts », révèle Surin, qui souligne que les deux hommes se textent régulièrement, mais qu’ils ne se croisent en général que lors d’événements, « une fois par année ».

On s’est pognés deux fois. On a failli se battre même. Et ça va être quoi à la retraite, que je me disais. Mais aujourd’hui, on en rit. On niaise avec ça, mais ce n’était pas drôle. Je pensais que ç’allait laisser une grosse trace. On s’était laissés emporter.

Bruny Surin

Les tensions entre les deux sprinteurs ont émergé avec le retour en force de Surin après les Jeux d’Atlanta, combinés à la blessure au tendon d’Achille de Bailey (en 1998), qui allait faire dérailler sa carrière.

Bruny Surin lève les bras en l'air après avoir passé le témoin à Donovan Bailey en finale du 4 x 100 m en 1996 à Atlanta.

Bruny Surin et Donovan Bailey

Photo : Reuters / Oleg Popov

Lorsqu’aux Jeux d'Atlanta le relais canadien a surpris le monde entier en battant les Américains, c’est le nouveau détenteur du record du monde qui avait la position la plus en vue de quatrième relayeur. Mais après sa blessure, Bailey avait perdu sa vitesse de pointe.

« Il avait quand même un bon départ, mais après son accélération, en raison de son problème au tendon, il ne pouvait avoir une élongation complète [du mollet], raconte Bruny Surin. Avec l’équipe qu’on avait là avec Donovan, c’était mieux qu’il démarre la course. On avait le même entraîneur et il avait la même réflexion. Mais là, l’ego de Donovan… »

Ce qui a fait déborder le vase, c’est une simple réflexion à un journaliste qui avait demandé au sprinteur québécois ce à quoi il s’attendait de la composition de l’équipe pour la saison suivante.

« J’ai répondu: "Si l’année prochaine, je suis juste un peu plus rapide que Donovan, je vais être 3e et lui le 4e relayeur. Mais si je suis beaucoup plus rapide que lui comme cette année, l’année prochaine, ce sera pareil. Donovan va partir et je vais finir." »

Mais ça, ç’a fait comme si c’était moi qui dirigeais l’équipe et il l’a mal pris. On s’est engueulés sur la piste pendant deux heures… et ç’a fait de la chicane…

Bruny Surin

Les déclarations de Brown cette année envers De Grasse ont un potentiel de faire dérailler l’amitié publique entre les deux sprinteurs, poursuit Surin. « Il y a toujours ce petit côté, comment tu vas célébrer ta victoire, te bomber la poitrine. Tous ces petits gestes qui viennent naturellement peuvent froisser l’autre. »


Ils sourient à l'entraînement.

Andre De Grasse et Aaron Brown

Photo : The Canadian Press / Darryl Dyck

Pour Surin, la mise en veilleuse de la relation amicale qu'il entretenait avec Bailey commençait et se terminait le jour de la compétition, au moment où il devait entrer dans sa « zone de préparation ».

« Le côté "va t’en de ton bord, je vais du mien et on ne se salue pas", ça commençait quand on sortait de l’hôtel pour aller au stade, se souvient Surin. J’avais mes écouteurs, j’écoutais ma musique, on se faisait un hochement de tête dans le lobby. Dans la voiture, personne ne parlait parce que la tension commençait déjà. »

Mais dès que la compétition était terminée, souligne-t-il, peu importe que je gagne, qu’il perde, on revenait, on se parlait. On redevenait normal. »

« Quand ma fille a fait les Championnats canadiens, je me suis rappelé de ça. Plus l’heure arrivait pour aller au stade, elle se mettait dans sa zone. Je conduisais, et elle écoutait sa musique. Personne n’a parlé. Je me suis dit : "Oh, mon dieu, c’est comme dans le temps. Dans le temps, moi et Donovan." C’était comme ça. »

Aux Championnats du monde d’athlétisme à Séville, en 1999, Bruny Surin montait sur la deuxième marche du podium et égalait l’historique 9,84 s d’Atlanta de son compatriote, compagnon d’entraînement, ami et rival Donovan Bailey.

Vingt ans plus tard, ils détiennent toujours conjointement le record canadien du 100 m, un record auquel s’attaqueront cette semaine à Doha deux autres meilleurs rivaux.

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