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chronique

Corey Crawford et Marc-André Fleury sont-ils les deux derniers Mohicans?

Il est accroupi regarde le jeu devant lui.

Corey Crawford

Photo : Getty Images / Jonathan Daniel

Martin Leclerc

BILLET - La série de deux matchs préparatoires que le Canadien vient de disputer face aux Panthers de la Floride nous a permis de nous familiariser avec une nouvelle image : celle de Roberto Luongo vêtu d’un impeccable complet et bien installé sur la passerelle de presse.

Pour les Panthers, la récente retraite de Luongo a provoqué le passage du flambeau à un autre gardien dominant, le Russe Sergei Bobrovsky. Mais pour le hockey québécois, la fin de la remarquable carrière du gardien de Saint-Léonard annonce peut-être le début de la fin d’une glorieuse époque.

En effet, il ne reste plus que deux gardiens numéro un québécois dans la LNH : Corey Crawford, des Blackhawks de Chicago, qui célébrera son 35e anniversaire en décembre, et Marc-André Fleury, des Golden Knights de Vegas, qui aura 35 ans en novembre.

Il est aussi important de souligner que seulement quatre autres gardiens nés au Québec (Jonathan Bernier, Louis Domingue, Samuel Montembault et Maxime Lagacé) ont disputé au moins un match dans la LNH la saison dernière. En ce moment, aucun d’eux ne porte l’étiquette de gardien numéro un.

Faites le calcul. Les carrières de Crawford (qui a été éprouvé par de sérieuses commotions cérébrales au cours des deux dernières années) et de Fleury tirent à leur fin et on peut envisager qu’ils puissent cesser de jouer avant que d’autres portiers développés au Québec aient l’occasion de s’emparer d’un poste de gardien numéro un dans la LNH.

Il faut remonter à 1948-1949 (il y a 70 ans, quand la ligue ne comptait que six équipes) pour retrouver une saison où il n’y avait pas de gardien numéro un québécois dans la LNH.

  • Pourtant, il y a seulement 10 ans, on dénombrait 6 gardiens numéro un nés au Québec dans la LNH et un total de 14 gardiens québécois y avaient disputé au moins une partie.
  • Il y a 15 ans, 8 gardiens québécois occupaient un poste de partant et 20 gardiens du Québec avaient participé à au moins un match.
  • Depuis 20 ans, le nombre de gardiens canadiens a par ailleurs chuté de 41,4 % au sein du meilleur circuit de la planète. En 1998-1999, 62 portiers développés au Canada avaient joué dans la LNH. La saison dernière, il n’y en a eu que 36.
Gros plan de son nom sur son chandail.

Marc-André Fleury

Photo : Getty Images / Tom Pennington

***

Aux yeux de François Allaire, cette situation est attribuable à deux facteurs : l’explosion du nombre de gardiens d’élite dans le monde et un système de développement qui ne donne pas suffisamment de temps aux gardiens canadiens pour maximiser leur potentiel.

Allaire est un personnage important dans l’histoire du hockey.

Depuis ses débuts dans l’organisation du Canadien au milieu des années 1980 (qui ont coïncidé avec le début de sa collaboration avec Patrick Roy) jusqu’à sa récente retraite de la LNH, Allaire a complètement révolutionné la manière de garder les filets. On pourrait aisément arguer qu’au cours des 30 dernières années, aucun autre entraîneur n’a eu autant d’impact que lui sur la façon de jouer au hockey.

« Quand j’ai commencé à travailler avec Patrick, il y avait trois bassins de gardiens qui alimentaient la LNH : le Québec, le Canada anglais et les États-Unis, se rappelle Allaire.

« En comparaison avec les deux autres bassins, nous détenions une avance technique de 10 ans. Les gardiens canadiens-anglais ou américains avec lesquels je travaillais avaient encore tendance à rester debout. Leurs freinages et poussées étaient déficients. Et quand ils utilisaient le style papillon, ils ignoraient comment en maximiser l’efficacité. »

À l’époque où il travaillait avec Patrick Roy (du milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 1990), François Allaire se souvient que l’information ne circulait à peu près pas.

On inventait de nouveaux gestes techniques très efficaces et ça pouvait prendre cinq ou six ans avant que quelqu’un réagisse et tente de le copier. Vers la fin de ma carrière dans la LNH, une innovation était copiée par tout le monde en l’espace de six mois. Et pas juste dans la LNH, en Europe aussi.

François Allaire, ancien entraîneur de gardiens dans la LNH

Il estime que la démocratisation d’Internet à la fin des années 1990 a créé une véritable explosion démographique à la position de gardien.

« Soudainement, des milliers de gardiens supplémentaires, surtout en Europe, ont eu accès à l’information technique nécessaire pour maximiser leur développement. Et encore de nos jours, dès qu’un joueur obtient du succès, énormément de gens qui décortiquent son jeu et le copient. Nous avons donc perdu cet avantage technique que nous détenions », dit-il.

Il se tient devant sa bibliothèque et fixe la caméra.

François Allaire, ex-entraîneur des gardiens de but dans la LNH

Photo : Radio-Canada / Alain Decarie

Au bout du fil, François Allaire se met à énumérer tous les pays d’Europe qui participent aux compétitions internationales et qui se sont forcément bâti une pyramide de développement. « On s’entend que lorsqu’un gardien est le meilleur de son pays, il s’agit d’un très bon athlète », dit-il.

Cette remarque n’est pas anodine. Les gardiens qui ont joué dans la LNH la saison dernière provenaient de 11 pays. Et un 12e pays devrait s’ajouter à la liste cette saison puisque le Letton Elvis Merzlikins a la chance d'obtenir un poste avec les Blue Jackets de Columbus.

« Pendant que le bassin de gardiens d’élite se multipliait, le nombre de postes disponibles dans la LNH s’est toujours maintenu autour de 60 (la LNH compte 30 équipes depuis la saison 2000-2001 et 31 depuis 2017-2018). On a donc vu des gardiens comme Henrik Lundqvist ou Pekka Rinne arriver, et ces gars-là occupent des postes depuis 15 ans. Il y a même deux gardiens allemands dans la LNH de nos jours. Tout cela n’était pas envisageable il n’y a pas si longtemps », souligne Allaire.

Parallèlement à l’émergence des gardiens européens, le hockey américain s’est aussi considérablement développé. USA Hockey compte maintenant plus de 567 000 joueurs affiliés comparativement à 627 000 au Canada. Éventuellement, il y aura plus de hockeyeurs aux États-Unis qu’au Canada.

Dans le passé, le nombre de joueurs américains était nettement moins important. Désormais, des États comme la Californie et l’Arizona développent des joueurs de grande qualité. Cela a aussi eu pour effet de grossir le bassin de gardiens qui concurrencent les nôtres.

François Allaire

Pas moins de 27 Américains ont protégé le filet d’une équipe de la LNH la saison dernière. Aucun pays n’a produit autant de gardiens.

***

L’autre face du problème, c’est que les gardiens européens et américains bénéficient de meilleures conditions pour se développer, se désole François Allaire.

« Dans le développement d’un gardien, tout se joue entre 20 et 24 ans. Or, où voulez-vous qu’un excellent gardien junior qui n’a pas été repêché aille jouer quand il a 19 ans et que son stage junior se termine? Dans une université canadienne? Dans la Ligue nord-américaine? Plus personne ne le verra jouer et il va finir par disparaître.

« Les gardiens américains, eux, entrent à l’université à 19-20 ans et se développent dans un environnement optimal jusqu’à 23-24 ans. Énormément de carrières naissent là-bas parce que ces gardiens ont la chance de se développer. »

Il soulève son masque pour boire de l'eau

L'Américain Charlie Lindgren s'est joint au Canadien sur le tard, sans jamais avoir été repêché

Photo : Associated Press / Jeffrey T. Barnes

On en a eu deux parfaits exemples à Montréal au cours des dernières années. Mike Condon et Charlie Lindgren sont débarqués dans le vestiaire du CH après avoir terminé leurs études, et sans avoir été repêchés.

« S’ils étaient Canadiens, les gardiens de ce type n’atteindraient pas la LNH », croit Allaire.

« En Europe, c’est la même chose. Un gardien doté d’un certain talent joue dans son club junior. Il gravit ensuite les échelons dans la meilleure ligue de son pays. Il joue avec des hommes et se développe pendant quelques années. Il finit par se tailler une place avec son équipe nationale. Puis à 23 ou 24 ans, il connaît un excellent tournoi international et il obtient un contrat avec une équipe de la LNH. Certains obtiennent même directement un contrat de la LNH à un volet. »

Quand on voit ça, il est clair que le système canadien désavantage les joueurs canadiens. Ils ont deux prises contre eux en partant.

François Allaire

L’analyse fine de François Allaire ne s’arrête pas là. Il souligne aussi que les règles du repêchage désavantagent les gardiens évoluant au niveau junior majeur.

Avant de soumettre un contrat à un gardien américain ou européen qu’ils sélectionnent au repêchage, les équipes de la LNH peuvent prendre le temps de le regarder se développer pendant quatre ans.

Pour un recruteur en chef, c’est tentant de miser sur un tel joueur lors des 5e, 6e ou 7e tours. L’organisation peut attendre de voir si le joueur se développera convenablement et attendre qu’il soit vraiment prêt à faire le saut chez les professionnels avant de lui accorder un contrat.

Dans le cas d’un gardien du junior majeur, l’équipe qui le choisit doit le mettre sous contrat dans les deux ans suivant sa sélection au repêchage, avant même que sa période cruciale de développement commence. À moins d’obtenir des résultats phénoménaux à l’âge de 17 ans, bon nombre de gardiens canadiens sont donc ignorés par les recruteurs. Et lorsqu’ils arrivent à 19 ans, comme expliqué plus haut, bien peu d’avenues s’offrent à eux pour continuer à jouer dans un environnement optimal.

Cela dit, François Allaire croit qu’il ne faut pas désespérer. Il souligne que Hockey Canada et Hockey Québec ont réagi à cette réalité ces dernières années. Des actions ont été prises et les meilleurs talents québécois sont dorénavant mieux encadrés pour maximiser leur potentiel et faire face à cette féroce concurrence mondiale.

« Je vois pousser des jeunes comme Olivier Rodrigue (choisi au 2e tour par Edmonton en 2018), Alexis Gravel (6e tour, par Chicago en 2018) ou Samuel Montembault (actuellement avec la Floride), et je me dis qu’il y a de l’espoir. Ils ont profité d’un bon encadrement et ils sont en partie le fruit de cette réflexion qui s’est faite. Il y a une relève », dit-il.

***

D’ailleurs, les 29 et 30 juin, quand tout le monde était en mode vacances, 71 gardiens et 40 entraîneurs de gardiens ont été réunis dans deux camps de développement organisés par la LHJMQ à Boucherville et à Moncton.

Les gardiens appartenant aux équipes de la LHJMQ étaient présents, ainsi que les gardiens les plus prometteurs dans les structures des équipes de midget AAA québécoises et des provinces maritimes.

Durant ce week-end, les gardiens ont eu droit à des séances techniques sur glace en plus d’avoir accès à des psychologues sportifs et à des préparateurs physiques de renom. D'anciens gardiens de la LHJMQ, pas nécessairement des joueurs de la LNH, sont aussi venus raconter leur parcours.

C’était la troisième année qu’un tel camp avait lieu. Il a été mis sur pied, entre autres, par l’entraîneur des gardiens des Oilers d’Edmonton Sylvain Rodrigue, l’entraîneur de gardiens Maxime Ouellet et le commissaire adjoint de la LHJMQ Martin Lavallée.

« Notre objectif ne consiste pas à rendre les gardiens meilleurs en l’espace d’un week-end. Mais nous voulons leur donner les outils pour mieux se développer et clairement leur expliquer quelles sont les attentes de base envers des gardiens de leur niveau. Quand ces bases sont maîtrisées, ça aide nos équipes à les amener à un niveau supérieur », explique Lavallée.

Et notre second objectif, c’est de créer une espèce de communauté d’entraîneurs de gardiens au Québec. Au lieu de voir chaque entraîneur travailler isolément dans son coin, on veut favoriser le partage d’expertise et les échanges d’information. Au bout du compte, ce sont les athlètes qui en bénéficieront.

Martin Lavallée, commissaire adjoint de la LHJMQ

Les résultats ne se sont pas encore fait sentir au repêchage. Mais sur la patinoire, Martin Lavallée souligne que le taux d’efficacité collectif des gardiens de la LHJMQ est en hausse depuis trois ans.

Il sera intéressant de voir si ces initiatives aideront le Québec, qui a produit 5 des 10 plus grands gardiens de l’histoire de la LNH, à renouer avec sa longue tradition d’excellence à cette position.

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