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Marie-Ève Dicaire dans l'arène de l'iniquité salariale

Marie-Ève Dicaire en entrevue devant l'arène de boxe de son site d'entraînement.

Marie-Ève Dicaire

Photo : Radio-Canada / Jean-François Vachon

Jean-François Chabot

Derrière le sourire et la joie de vivre, la détentrice de la ceinture IBF des super-mi-moyennes se résigne face à une inextricable réalité : si Marie-Ève Dicaire est heureuse de vivre de son sport, ses revenus sont loin de lui offrir la vie de jet set des gens riches et célèbres.

Elle a beau être championne du monde, Marie-Ève Dicaire ne bénéficie pas des mêmes considérations économiques et commerciales que ses acolytes masculins.

« Je me considère chanceuse, je vis très confortablement. Je suis très loin du million, nous a-t-elle confié quand nous l'avons rencontrée au gymnase Sherbatov, à Laval. Mais je vis de ma passion. Je me lève tous les matins et je gagne ma vie en pratiquant mon sport. De ne plus avoir besoin d’un deuxième emploi pour joindre les deux bouts, pour moi, c’est la grande vie .»

Pas une grosse paie

Une fois la caméra éteinte, Dicaire (16-0) confie avoir touché 650 $ pour son premier combat chez les professionnelles. Ça se passait il y a moins de quatre ans, en novembre 2015.

Là encore, Dicaire ne semble pas s’en offusquer. Elle ajoute que l’ancien champion WBC des poids moyens, Joachim Alcine, s’était retrouvé plus riche de 400 $ à ses débuts, en mai 1999.

Les premiers combats, on les fait pour le plaisir et la passion. C’est sûr qu’il y a un peu de frustration quand je vois ce que mes homologues masculins vont recevoir pour le même travail ou le même investissement. On parle de temps, mais aussi d’un investissement financier derrière chaque camp. Ça me coûte aussi cher qu’eux, donc il y a un peu d’amertume en rapport avec ça.

Marie-Ève Dicaire

Elle se console en sachant que ses derniers combats lui ont rapporté entre 50 et 60 fois plus que le premier chèque qu’elle a encaissé en 2015. Mais ça reste loin des sommes empochées par Eleider Alvarez ou Jean Pascal pour des combats de championnat du monde.

« Si je me compare avec Eleider ou Jean, on parle facilement de quatre à cinq fois moins pour un seul combat », dit-elle.

Marie-Ève Dicaire frappe dans la mitaine de son entraîneur Stéphane Harnois.

Marie-Ève Dicaire frappe dans la mitaine de son entraîneur Stéphane Harnois.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Vachon

L’absence de grandes vitrines

Marie-Ève Dicaire est consciente des facteurs en cause dans cette inégalité, à commencer par la faible visibilité du sport féminin dans les médias.

La demande pour le sport féminin est très faible. Le nombre d’heures de diffusion est très faible aussi. C’est difficile pour les gens de s’intéresser aux sports féminins si on ne les diffuse pas à la télévision. Récemment, je pense qu’ESPN n’y consacrait que 8 % de son temps d’antenne.

Marie-Ève Dicaire

« L’autre facteur vient du fait que, pendant longtemps, on a considéré les femmes comme des athlètes de second plan, ajoute-t-elle. Pierre de Coubertin, précurseur des Jeux olympiques modernes, disait d’une femme musclée que c’était une disgrâce pour l’être humain. »

La championne du monde de 33 ans souligne qu’au fil des récentes années, les athlètes féminines de haut niveau sont maintenant entraînées avec la même attention que leurs collègues masculins. Le rendement des femmes atteint des sommets jamais vus. Elle s’attend donc à voir le gouffre entre les salaires rétrécir de manière importante.

À titre d’exemple, on peut citer les bourses équivalentes versées aux gagnants et aux gagnantes des quatre grands tournois de tennis que sont les Internationaux d’Australie, les Internationaux de France, Wimbledon et les Internationaux des États-Unis.

Marie-Ève Dicaire est reconnaissante des services qu’elle a reçus pro bono de la part de ses fidèles entraîneurs Stéphane Harnois et Samuel Décarie-Drolet dans la préparation de ses premiers combats.

« J’ai la chance d’avoir une équipe qui s’est ajustée avec ce que je gagnais, fait-elle remarquer. Au début, ils ne me demandaient pas grand-chose, alors que maintenant, c’est tout à fait équitable par rapport à mes bourses. Avoir ces gens-là qui sont à la base de ma réussite, ça veut dire beaucoup pour moi. »

Yvon Michel remet la ceinture IBF à Marie-Ève Dicaire et à son entraîneur Stéphane Harnois

Yvon Michel remet la ceinture IBF à Marie-Ève Dicaire et à son entraîneur Stéphane Harnois

Photo : Radio-Canada / Stéphane Morin

Pour atteindre le niveau qu’elle affiche aujourd’hui et être capable de profiter de son talent et de son travail acharné, Marie-Ève Dicaire, ancienne championne mondiale de karaté, a fait le choix, il y a deux ans, de se départir de son école de karaté et du gymnase de boxe qui lui prenaient beaucoup de son temps.

Auparavant, je m’entraînais le même nombre d’heures que maintenant en plus de travailler de 50 à 60 heures par semaine à l’école de karaté et au gymnase de boxe. Je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire les deux. Sur le coup, ce fut une décision difficile en raison du risque que cela impliquait. Mais sans ça, je n’aurais pas pu passer à un autre niveau.

Marie-Ève Dicaire

Et après la boxe?

À 33 ans, même si elle n’a pas encore atteint son apogée en tant que boxeuse, Dicaire ne perd pas de vue les jours qui suivront la fin de sa carrière de pugiliste.

C’est pourquoi elle s’implique autant auprès des commanditaires qui lui offrent un soutien essentiel pour la bonne marche de sa carrière.

« J’ai toujours gardé en tête qu’il y aura une après-boxe, explique-t-elle. À l’heure actuelle, je m’investis dans plein de projets et de petites choses. Je fais beaucoup de télévision, il y a des projets qu’on développe parce que je ne vivrai pas de la boxe toute ma vie. »

Quand on lui demande si elle subit le même type de discrimination hommes-femmes quand vient le temps de s’associer avec une entreprise, Dicaire prend bien garde de ne froisser personne en faisant une distinction entre les types de partenariats.

C’est très différent parce que les commanditaires avec lesquels je vais travailler ont la société à cœur, ils y voient plus qu’un simple gain marketing. Ceux avec qui je m’associe ont à cœur ma réussite, ils aiment ce que je fais et ce que je redonne à la société et aux jeunes.

Marie-Ève Dicaire

Parmi ses nombreux projets, il y a celui où elle va participer à la création d’une bière au sein d’une micro-brasserie. Elle sera impliquée dans chacune des phases.

« Je participerai à la conception de cette bière aux côtés des mixologues, puis au processus de mise en marché », indique Dicaire en précisant que le nom et les caractéristiques de ce nouveau produit seraient dévoilés à l’approche des Fêtes.

Marie-Ève Dicaire derrière un micro lève la main alors qu'elle parle.

La boxeuse Marie-Ève Dicaire.

Photo : Radio-Canada / Étienne Côté-Paluck

L’image d’abord

Pour le profane qui ne suit la boxe qu’à distance, la grande visibilité médiatique dont bénéficie actuellement Marie-Ève Dicaire laisse croire à une vie faite de tapis rouges et de soirées mondaines. La principale intéressée ne s’en offusque pas.

Ceux qui pensent ça ont tout à fait raison. Et moi, j’HAÏS ça! Je serais plutôt du genre à passer mes dimanches après-midi assise au bord de la piscine avec ma famille et mes proches. Mais je dois souvent participer à des événements très médiatisés. Tapis rouges, prises de photos, ce sont des événements qui durent très longtemps et qui finissent aux petites heures du matin. J’ai tellement l’impression que ça va à l’encontre de mes besoins d’athlète où je devrais me reposer dans un endroit calme et récupérer.

Marie-Ève Dicaire

Marie-Ève Dicaire sait que l’on s’attend à ce genre de disponibilité de sa part. Ça fait partie du processus de notoriété et c’est en fait ce que le public voit et retient.

« Les gens ne voient pas que je me couche tous les soirs à 8 heures et demie, dit-elle. Et c'est pour ça que c’est une facette avec laquelle j’ai un peu plus de difficulté. »

Sachant ce qu’elle sait aujourd’hui et ce qu’elle a parfois appris au péril de sa santé, Dicaire sait exactement quel est le premier conseil qu’elle prodiguerait à une jeune femme désireuse de suivre ses traces.

« Au jour 1, je lui dirais : "Persévère et entoure-toi". Je pense que l’une des clés de la réussite que j’ai est la persévérance. Il y a eu des échecs, il y a eu des embûches, des moments où j’ai eu envie de tout abandonner. Mais il y a aussi l’entourage. Il a eu des gens qui m’ont tendu la main, qui m’ont aidée, qui m’ont entourée et qui m’ont permis de passer à travers ces étapes-là. »

Une adaptation pour les gars

En plus de ses deux entraîneurs de boxe, Dicaire compte aussi sur un préparateur physique et sur les conseils d'un expert en nutrition qui lui ont permis de retrouver une forme optimale à la suite d’une sévère commotion cérébrale subie alors qu’elle était encore dans les rangs amateurs.

Ce petit groupe lui a redonné une qualité de vie et était toujours à ses côtés, le 1er décembre 2018, quand elle a mis la main sur la ceinture de championne du monde IBF des super-mi-moyennes.

De l’aveu même de Dicaire, ces derniers ont dû changer leur façon de faire, habitués qu’ils étaient de travailler avec des hommes.

C’est très différent. On ne se le cachera pas, l’entourage de la boxe est très dur. C’est beaucoup de rigueur et de sérieux. Et moi, je suis un peu comme un clown dans un gymnase. J’arrive, je chante, je souris, je parle à tout le monde. Pour eux, c’est complètement à l’inverse du protocole habituel. Les cris et les réprimandes pour moi, ça ne fonctionne pas. Ils ont dû s’ajuster.

Marie-Ève Dicaire
Marie-Ève Dicaire

Marie-Ève Dicaire

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Marie-Ève Dicaire ajoute qu’il en fut de même pour le promoteur Yvon Michel.

« Yvon a fait confiance à une femme alors qu’on a longtemps cru qu’une femme n’aurait jamais un contrat en boxe professionnelle, rappelle-t-elle. La façon dont on a travaillé ensemble, la façon dont on a négocié, dont on a formé cette réussite, a été très différente de ce qu’il avait l’habitude de faire avec les hommes. »

En ayant en tête qu’il n’y a peut-être que deux boxeuses dans le monde [la Norvégienne Cecilia Braekhus et l'Américaine Claressa Shields, NDLR] qui bénéficient du soutien des grands diffuseurs de boxe à travers le monde, reste à voir si les récompenses financières de Marie-Ève seront bientôt à la hauteur.

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