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chronique

La mort d’Anthoine Hubert, les réflexions et inévitables questions

Les affiches d'Anthoine Hubert aux entrées du circuit de Spa

Les affiches d'Anthoine Hubert aux entrées du circuit de Spa

Photo : Getty Images / KENZO TRIBOUILLARD

Philippe Crépeau

Les pilotes savent qu’en entrant en piste, ils mettent leur vie en jeu. Ils prennent des risques volontairement pour vivre leur passion. C'est ce qu'a écrit Lewis Hamilton quelques heures après l'accident d'Anthoine Hubert.

« Si vous croyez que le sport que nous avons choisi est sûr, vous vous trompez, a écrit Hamilton sur les réseaux sociaux. Les pilotes mettent leur vie en jeu dès qu'ils entrent en piste, et les gens ne le réalisent pas assez, autant le public que certaines personnes qui gravitent dans le sport automobile. »

La mort d'Anthoine Hubert samedi à Spa est un sévère rappel à l'ordre, et les jeunes pilotes le reconnaissent, comme le Britannique Lando Norris, âgé de 19 ans, et déjà en F1, chez McLaren.

« Je crois que nous, les pilotes, nous tenons ça pour acquis parfois, a réagi Norris à motorsports.com. Ce que nous faisons, le fait que les voitures sont sécuritaires, qu'on peut se sortir indemne de très gros accidents.

« Mais le vent peut tourner très vite. À l'époque, les pilotes redoutaient les accidents, s'y attendaient, car ça arrivait régulièrement. Ça pouvait arriver à tout le monde. »

Même discours du multiple champion du monde Jackie Stewart, qui a milité pour une plus grande sécurité en F1 dans les années 60 et 70.

Il regrette l'indiscipline des pilotes actuels en piste qu'il constate régulièrement.

« Cela doit servir de leçon, a dit Jackie Stewart à l'agence PA. Les pilotes doivent réaliser qu'ils ne peuvent pas prendre autant de libertés en piste, car ils ne doivent pas croire qu'ils sont blindés. Vous ne devez pas croire que vous vous en sortirez chaque fois. »

Plus que l’inexpérience

Alain Prost, quatre fois champion du monde de F1, et mentor pour les jeunes pilotes de la filière Renault, dont faisait partie Anthoine Hubert, a abondé dans le même sens sur la grille de départ du Grand Prix de Belgique.

« Aujourd'hui, le fait que les voitures soient très sûres, il y a un peu une tendance à garder le pied au plancher. À partir du moment où on augmente la sécurité partout...

« Il faut aussi faire très attention à ne pas généraliser, précise Alain Prost, mais cette génération voit de gros accidents où il n'arrive jamais rien, jusqu'au moment où les circonstances font que c'est plus grave. »

Alain Prost (à droite) pendant la minute de silence en hommage à Anthoine Hubert

Alain Prost (à droite) pendant la minute de silence en hommage à Anthoine Hubert

Photo : Getty Images / KENZO TRIBOUILLARD

Depuis la mort d'Ayrton Senna en 1994, la sécurité a fait des pas de géant, autant active (les voitures) que passive (les circuits) grâce au travail de la FIA. Et les pilotes se blessent rarement, même dans des accidents à haute vitesse.

Se croient-ils à l'abri du danger? Parlez-en à Billy Munger qui a eu les jambes broyées dans une course de F4 en 2017. Il a dû être amputé. Avec des prothèses, le jeune Britannique de 20 ans a pu recommencer à courir. Anthoine Hubert n'a pas eu cette « chance ».

Peut-on imputer une partie de leur insouciance au fait qu'ils travaillent de plus en plus en simulateur ou avec des consoles de jeux vidéo ultra-perfectionnés, devant un écran, pour préparer les courses? Ont-ils encore des réflexes de survie?

Sur les cartes d’accès aux circuits, la FIA rappelle que la course automobile, c’est dangereux.

Sur les accréditations permettant d'accéder aux circuits, il est écrit : « La course automobile, c'est dangereux »

Sur les accréditations permettant d'accéder aux circuits, il est écrit : « La course automobile, c'est dangereux »

Photo : Société Radio-Canada

Samedi, l’accident d'Anthoine Hubert a rappelé cruellement que le risque zéro n’existe pas en course automobile. Et quand la fatalité frappe, c'est souvent en raison d'une « tempête parfaite ».

Tout comme le pilote de F1 français Jules Bianchi, mort des suites de son accident en octobre 2014 à Suzuka, lors du Grand Prix du Japon, Anthoine Hubert a été la victime d’une chaîne d’événements qui ont mené à l’accident qui lui a volé sa vie au deuxième tour de la course de F2, samedi, à Spa-Francorchamps.

Pour Bianchi, il y avait la pluie, le manque de visibilité en fin de journée, l’accumulation d’eau dans le virage, sa vitesse, le gazon trempé et le tracteur qui remorquait la Sauber d’Adrian Sutil qu’il a heurté de plein fouet.

Pour Hubert, il y a eu une voiture en dérapage devant lui, la poussière du côté droit de la piste, le contact avec les pneus, l’effet de rebond qui l’a ramené près de la piste, enfin l’impact avec une voiture elle-même hors piste.

Au bout de la chaîne

Je ne sais pas si le Français Giuliano Alesi, fils de Jean Alesi, dort bien depuis l’accident. Car il a été, bien involontairement, le premier maillon de la chaîne d’événements qui a mené à l’accident.

Des amateurs irrespectueux ont utilisé les médias sociaux pour lui jeter la pierre.

« Tu l'as tué », lui a-t-on notamment écrit sans détour. Atroce.

« Idiot et ignorant, tu ne connais pas la course automobile. Ne te fait aucun reproche, Giuliano, c'était un accident », ont réagi plusieurs amateurs pour défendre le jeune homme de 19 ans.

Giuliano Alesi part en tête à queue dans la montée du Raidillon au deuxième tour de la course de F2 à Spa-Francorchamps.

Giuliano Alesi part en tête à queue dans la montée du Raidillon au deuxième tour de la course de F2 à Spa-Francorchamps.

Photo : You Tube / F2

Alors 10e, Giuliano Alesi a perdu le contrôle de sa voiture dans le deuxième tour juste après la compression d’Eau rouge. Il est parti en double tête à queue (360 degrés, soit une rotation complète) dans la montée du Raidillon, comme le montre bien l’image.

Une crevaison serait à l'origine de son infortune, selon le journal L’Équipe.

Le Suisse Ralf Boschung, qui suivait Alesi, a bien tenté de l'éviter en se déportant vers la droite, mais l'a touché à l'aileron arrière. Dans la zone de dégagement bitumée, il aurait lui aussi crevé.

Anthoine Hubert qui arrivait juste derrière a perdu ses appuis, précise le journal français. Il a fait un tout droit à droite de la piste, jusque dans les pneus de protection, comme le montrent les vidéos amateurs.

La monoplace d’Hubert aurait pu s’encastrer dans les murs de protection, mais elle a rebondi vers la piste, et Juan Manuel Correa, lui aussi déporté hors piste comme le montre bien l’image, l'a heurté de front.

Juan Manuel Correa ne peut pas éviter la monoplace d'Anthoine Hubert à Spa-Francorchamps.

Juan Manuel Correa ne peut pas éviter la monoplace d'Anthoine Hubert à Spa-Francorchamps.

Photo : Twitter

L’Américano-Équatorien roulait dans la poussière à droite de la piste, et n’a pas pu éviter la monoplace devant lui.

Pourquoi était-il lui aussi hors piste, à droite, du même côté qu’Hubert?

La justice belge a ouvert une enquête pour homicide involontaire contre X qui devra éventuellement donner sa version des faits aux enquêteurs.

Difficile à dire. Ce qu’on peut dire, c’est que la montée du Raidillon est un endroit très délicat à négocier, c’est une montée à l’aveugle.

En haut du Raidillon, il est impossible de voir ce qui se passe devant. Si un pilote sort de piste tout de suite après la montée, les pilotes qui suivent ne le voient pas et n’ont que leurs réflexes et leur expérience pour réagir.

Alexander Albon (Red Bull) arrive « à l'aveugle » en haut du Raidillon à Spa.

Alexander Albon (Red Bull) arrive « à l'aveugle » en haut du Raidillon à Spa.

Photo : You Tube

Or, en F2, les pilotes sont plus jeunes, ont moins d’expérience et, donc, font plus d'erreurs.

Juan Manuel Correa en est à sa première saison en F2. C’est la troisième fois qu’il roulait sur le circuit de Spa en monoplace.

S’est-il déporté volontairement à droite de la piste? A-t-il réalisé qu’il était dans la trajectoire d’Hubert? Aurait-il pu donner un coup de volant pour se donner un angle avant l’impact?

Doit-on changer les méthodes de travail? Doit-on éliminer certains circuits des calendriers quand les risques que prennent les pilotes, même volontairement, sont considérés comme trop élevés par les autorités compétentes?

Dernier point : y a-t-il eu négligence? C'est ce que veut savoir la justice belge qui a ouvert une enquête.

La conception du châssis F2 (monotype) par Dallara Automobili est-elle en cause? La préparation et la dimension de la zone de dégagement à cet endroit du circuit belge sont-elles en cause?

Des changements à venir

Déjà, la présidente du circuit de Spa-Francorchamps, Nathalie Maillet, a précisé à l'agence Belga qu'il était déjà prévu, avant l'accident, que le circuit subisse des modifications, notamment en haut du Raidillon. Un bac à graviers est apparemment prévu à cet endroit.

« Il faut analyser la situation pour chaque circuit, avec ses propres circonstances, a réagi pour sa part Michael Masi, directeur de course de la FIA dans le paddock de Spa.

« Là où a eu lieu l'accident, ce n'est pas un mauvais dégagement, mais je ne veux pas aller plus loin sans avoir tous les éléments en main », a-t-il affirmé prudemment.

La FIA doit amorcer une réflexion avec tous les acteurs de la course automobile pour que cet accident serve à améliorer les choses.

« La FIA, avec notre département technique, notre département sécurité, et tous les différents départements, a ouvert une enquête immédiatement, a précisé Michael Masi. La FIA travaillera avec le RACB (Royal Automobile Club de Belgique) et les autorités. »

Amorcer la réflexion et répondre aux questions inévitables qui surgissent en pareille situation. Pour qu’Anthoine Hubert ne soit pas mort pour rien.

Les gens écrivent des messages pour Anthoine Hubert à l'endroit de son accident au circuit de Spa.

Des messages pour Anthoine Hubert à l'endroit de son accident au circuit de Spa

Photo : Twitter

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