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Marie-Louise Sirois, la femme forte oubliée du Québec

Marie-Louise Sirois, représentée dans un article de La Presse en 1898

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Robert Frosi

Le Québec a eu son homme le plus fort du monde, Louis Cyr, à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Et il hébergeait à la même époque une femme forte. Son histoire et ses exploits sont moins connus et documentés, mais non moins impressionnants. On dit même qu'elle aurait défié Louis Cyr. Qui était Marie-Louise Sirois, alias Madame Henri Cloutier? Retour dans le temps.

C’est au hasard de lectures sur les hommes forts du Québec que nous avons découvert quelques lignes sur une femme forte qui avait marqué l’histoire, une femme mariée à un homme fort de Roxton-Pond, en Estrie.

Après avoir consulté le site de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska, nous nous rendons à Granby, où un premier élément de réponse surgit. Cette femme est enterrée à Roxton-Pond, à quelques kilomètres de Granby. Contrairement à ce qui est indiqué sur sa stèle, Madame H. Cloutier, elle se nomme en réalité Marie-Louise Sirois.

Une pierre tombale sur laquelle on peut lire : « Madame H. Cloutier, la femme la plus forte au monde ».

La pierre tombale de Marie-Louise Sirois à Roxton Pound

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Nous allons alors à la rencontre de l’ancienne directrice de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska Johanne Rochon. La seule preuve matérielle de son existence dont elle dispose est une photo de famille. Elle nous la montre. On peut y voir une femme poser avec ses enfants et son mari Henri Cloutier.

Une photo de famille d'époque en noir et blanc

Marie-Louise Sirois (à gauche) dans une photo de famille. Son mari est à droite

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

« Elle est née à La Pocatière en 1867, explique Mme Rochon. Elle avait 12 ans quand ses parents décident de partir aux États-Unis, comme beaucoup de Québécois à l’époque, à la poursuite  d’une vie meilleure, car la crise frappait durement le Québec. Petit à petit, elle va faire la connaissance d’Henri Cloutier, un Québécois originaire de Roxton Pond. Il avait ouvert un gymnase à Salem. Un homme fort qui deviendra même l’homme le plus fort des États-Unis.

« Devenue Madame Henri Cloutier, c’est dans ce gymnase que sa réputation va naître. Dotée d’une force exceptionnelle, elle va défier des hommes. Trois en réalité, qui essayaient vainement de soulever des poids. En les observant, elle va carrément les défier en leur disant qu’il n’y avait rien là.

À la stupéfaction générale, elle va soulever les charges avec une facilité déconcertante. Les applaudissements vont alors fuser de toutes parts.

Johanne Rochon, ancienne directrice de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska
Une femme regarde à son bureau de vieilles photos

Johanne Rochon, ancienne directrice de la Société d'histoire de la Haute-Yamaska

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Nous en savions maintenant un peu plus sur cette Marie-Louise Sirois devenue Madame Henri Cloutier. Direction maintenant le cimetière de la petite localité de Roxton Pond. Après de longues recherches, car retrouver une vieille tombe datant de 1920 n’est pas une mince affaire, nous découvrons finalement sur une vieille pierre l’épitaphe suivante : « Madame H. Cloutier, la femme la plus forte du monde ».

Nous voulions en savoir davantage et nous nous dirigeons alors vers les Archives nationales du Québec. À notre surprise, nous découvrons un article de La Presse, datant du 25 mai 1898, qui détaille ses exploits et sa force prodigieuse :

  • soulevé de terre d’une main de 510 livres;
  • soulevé de terre de deux mains, à la Kennedy, de 1000 livres;
  • étant debout sur une table, soulevé, au moyen de courroies fixées à la ceinture, d’une plateforme chargée de 1800 livres;
  • retenir deux chevaux de 1400 livres à la manière de Louis Cyr.
Un vieux cartable avec des articles de journaux d'époque

Un vieux cartable avec des articles de journaux d'époque, dont un de La Presse sur Marie-Louise Sirois

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Un défi lancé à Louis Cyr?

Une autre surprise, et de taille, allait apparaître au fil de notre lecture. Marie-Louise Sirois a osé défier Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde à son époque. Nous prenons alors la route de Québec pour rencontrer celui qui se présente comme le biographe officiel de Louis Cyr, Paul Ohl.

« D'abord, il faut savoir qu'elle est à peu près la seule, explique cet ancien entraîneur d’hommes forts québécois. Il n'y a pas d'équivalent que l'on connaisse. Peut-être qu'il y en a eu dans des villages dans l'arrière-pays ou d'un village à l'autre. On disait d’elle qu’elle était très forte.

Marie-Louise Cloutier est la seule qui fait parler d'elle et il faut savoir que particulièrement au Québec, les démonstrations de force sont très mal vues par l'Église, surtout si ce sont des démonstrations publiques. Louis Cyr en a payé le prix parce que dans son cas, il utilisait son épouse comme partenaire dans certaines démonstrations et son épouse portait donc des collants, […] pas ce que l'Église catholique demandait. Si vous vouliez faire des choses en public, vous deviez porter une robe trois quarts qui dépasse le genou et qui n'est pas trop serrée à la taille. Marie-Louise portait elle aussi un collant, alors imaginez un peu la colère de l’Église.

Paul Ohl, biographe de Louis Cyr
Un homme soulève des poids dans un gymnase

Paul Ohl est le biographe de Louis Cyr

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Et qu’en est-il du défi qu’elle aurait lancé à Louis Cyr?

« C'est dit, mais ça n’a jamais été confirmé officiellement, répond-il. Je dois me présenter comme le biographe officiel de Louis Cyr. Il n’y a jamais eu de rencontre. Ça, c'est certain. Il n’y a eu aucune rencontre entre une femme, si forte soit elle, et Louis Cyr. Ça, c'est clair. »

Louis Cyr aurait-il refusé pareil duel?

« Absolument, répond Paul Ohl. Louis Cyr aurait probablement refusé. Dans la période de 1894 à 1899, le phénomène de la force et les démonstrations de force se sont beaucoup politisés. Au Québec, on devait protéger cette image de l'homme le plus fort du monde qu'est Louis Cyr pour des raisons politiques et pour des raisons culturelles également. C'était l'affirmation du Canada français qui revendiquait […] (le) privilège d'avoir l'homme le plus fort du monde dans ses murs et comme nationalité de naissance. »

M. Ohl ajoute, magnanime :  « Elle a eu zéro notoriété par rapport à ce qu'elle aurait pu avoir […] Elle aurait dû avoir l'équivalent de la renommée de Louis Cyr et l’équivalent également de son titre et être considérée comme la femme plus forte du monde. »

Une héritière de Marie-Louise Sirois

Nous continuons nos recherches pour savoir si, aujourd’hui, une femme marche dans les traces de Marie-Louise Sirois. Nous tombons rapidement sur le nom d’Émilie Morin, qu’on présente comme la femme plus forte du Québec et la 7e du monde. Direction Charlesbourg, où se trouve son gymnase.

Pour tout gymnase, un magasin de pneu nous accueille. Dans l’arrière-boutique, un hangar regorge d’haltères de toutes sortes, des poids aussi vertigineux les uns que les autres et des pneus énormes et, surtout, pesants, comme ceux qu’on voit sur les camions dans les grands chantiers miniers.

Une femme dans un hangar qui sert de gymnase, devant de gros pneus

Émilie Morin dans son gymnase

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

C’est une femme souriante aux bras tatoués qui nous souhaite la bienvenue. Premier étonnement : elle a déjà entendu parler de Marie-Louise Sirois dans le cadre d’une émission à laquelle elle avait collaboré sur les sports de force.

« J’ai vraiment lu et cherché à comprendre quelles étaient ses forces et ses faiblesses, mais aussi son mode de vie et le type de compétition et les épreuves auxquelles elle participait, raconte Émilie Morin. De quelle façon je pouvais reproduire une épreuve ou essayer de comparer ma force par rapport à elle.

Pour l'époque, c'était extraordinaire ce qu'elle faisait. Si elle était en vie aujourd'hui et qu’elle suivait le mode de vie auquel on est soumis comme athlète, ce serait une femme exceptionnellement forte, encore plus de ce qu'elle était à l’époque.

Émilie Morin, femme forte québécoise

Nous n’allions pas nous arrêter là. Nous avons osé demander à Émilie Morin de reproduire quelques exploits et records établis par Madame Henri Cloutier. Un exercice exigeant auquel elle se prête avec un sourire en forme de défi qui aurait pu être celui de notre championne de l’époque face à des hommes dubitatifs et ricaneurs.

Après avoir soulevé une certaine charge, nous nous surprenons à vouloir essayer aussi. L’haltère restera irrémédiablement collé sur le sol!

Une femme soulève une charge au bout de ses bras.

Émilie Morin soulève une charge dans son gymnase.

Photo : Radio-Canada / Jacques Racine

Est-ce que vous avez le sentiment que si vous vous transportiez à l'époque de Marie-Louise Sirois ou de Mme Cloutier, vous pensez qu’elle aurait eu une certaine satisfaction de battre des hommes, demande-t-on à Émilie Morin.

« Oui, c'est sûr qu'elle devait avoir un plaisir coupable à battre les hommes autant à l'époque [...] Aujourd'hui, c'est encore nouveau. Mais à cette époque, c'était vraiment une femme différente dans un milieu d'hommes » dit-elle.

Une femme inspirante, totalement inspirante. C'est clairement une femme qui était un exemple. Une force de la nature, non seulement physique, mais mentale, car elle devait aussi lutter contre les préjugés. Même si on doit nous aussi le faire encore aujourd’hui, elle a inspiré les femmes fortes du Québec.

Émilie Morin

Tout le monde semble maintenant d’accord pour reconnaître que cette femme forte québécoise aurait pu avoir le même statut que Louis Cyr.

Madame H. Cloutier ou Marie-Louise Sirois : qu’importe le choix du nom, l’histoire retiendra qu’elle a été la femme la plus forte du monde.

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