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D’ancienne toxicomane à Ironman

Elle lève les bras en l'air.

Après 13 heures 55 minutes et 44 secondes d'effort, Christine Piché franchit la ligne de son premier Ironman.

Photo : Ironman de Mont-Tremblant

Olivier Paradis-Lemieux

La minerve autour du cou dans l’ambulance, Christine Piché se demande si elle pourra marcher à nouveau. Une voiture vient de la renverser à l’entraînement dans la montée Ryan, à Mont-Tremblant. C’est du moins ce que raconte le rapport des policiers. Elle ne se souvient pas de l’accident. Nous sommes le 10 juin 2018. Deux mois plus tard, l’ex-toxicomane va terminer son premier Ironman.

Deux semaines après l’accident, elle devait prendre part à l'Ironman 70.3 de Mont-Tremblant, un demi-Ironman en guise de préparation pour le complet du mois d’août. Elle passe à la trappe d’une réhabilitation éclair, mais incomplète en prévision de la réalisation de l’idée fixe qui la tient hors d’une rechute depuis quatre ans.

« Mon corps m’a permis de le faire, mais il m’a fait payer le prix », raconte l’électromécanicienne de 45 ans.

« C’était vital pour moi. Il fallait que je le fasse absolument. Je me l’étais donné comme objectif. Quatre ans pour faire mon premier Ironman, cinq s’il arrive quelque chose. Mais je ne voulais pas attendre une année de plus. Ça m’affectait trop de ne pas pouvoir m’entraîner, de ne pas pouvoir poursuivre mon objectif. Je sentais qu’il fallait que je fasse le tout pour le tout. »

Quand elle s’amène sur la ligne de départ de l’Ironman du Mont-Tremblant, c’est un espacement et une entorse sévère à l’épaule qui la fait le plus souffrir. Ses ligaments sont déchirés, et la nage est loin d’être aisée.

À la moitié des 3,8 km de natation, elle reçoit le pied d’un concurrent en plein visage. Les symptômes apparaissent immédiatement. Sa vue se brouille. À sa sortie de l’eau, elle vomit, puis somnole par moments sur son vélo pendant les 180,2 km de la deuxième portion du triathlon.

À la deuxième zone de transition, l’équipe médicale l’arrête après qu’elle eut mentionné ses symptômes. Ce n’est qu’après avoir signé un refus de traitement qu’elle entame le marathon qui conclut l’Ironman.

Elle reconnaît que ce jour-là, elle a joué avec le feu. « Je ne le recommande pas. Avoir un accident comme j’ai eu, puis de faire ce que j’ai fait. C’est dangereux. Mais j’ai l’habitude. C’est dans ma nature. »

« Il faut être crinquée pour faire un full Ironman. Ça prend des traits de caractère particuliers, insiste-t-elle. L'Ironman, c’est extrême. J’avais besoin d’un défi extrême pour me donner le droit de vivre autre chose. »


Lorsqu’elle a arrêté de consommer à l’aube de la quarantaine, Christine Piché s’est remise à courir, un sport qu’elle avait abandonné à l’adolescence, quand « les choses ont changé », explique-t-elle simplement, dans une ellipse qui ne sera jamais élucidée.

J’étais maganée. Je n’aurais pas pu commencer directement avec un triathlon. Je ne faisais même pas 100 livres! J’étais verte.

Christine Piché

Un demi-marathon plus tard, elle constate toutefois que la course ne lui suffit pas. Il fallait qu’elle en fasse davantage pour se contenir, se calmer, canaliser ses énergies débordantes.

« Je sentais que je pouvais rechuter, observe-t-elle. J’étais en danger. La course n’arrivait pas à combler mes obsessions. »

Ses entraîneurs de course pratiquaient alors le triathlon. Son parrain qui la suit dans son rétablissement aussi. Le sport avait déjà attiré son attention par le passé, son côté extrême surtout, mais qui, avec les années, lui paraissait plus accessible pour le commun des mortels.

Ils lui conseillent alors d’être bénévole à l'Ironman 70.3 de Mont-Tremblant, qui s’en vient en juin 2014, afin de voir de plus près si le sport l’accroche. « Gravement piquée », elle s’inscrit pour son premier triathlon, à Valleyfield… qui a lieu seulement deux mois plus tard.

Or, si elle court déjà, sa connaissance de la natation et du cyclisme est plus que limitée.

« C’était épouvantable! Faire une longueur, je pense que j’avalais deux litres d’eau, raconte-t-elle. J’ai pris une coach privée et je lui ai demandé qu’elle me montre à nager. Je nageais, j’avais déjà été guide de rafting et j’ai joué un peu au water-polo quand j’étais jeune, mais ç’a rien à voir avec faire des longueurs. C’est un tout autre monde. »

La commande est lourde. En quelques semaines, elle doit être capable de nager d’un trait et en eaux libres les 750 m du format sprint de Valleyfield (20 km de cyclisme, 5 km de course à pied). Avec son entraîneuse, elles conviennent que si elle réussit à faire 500 mètres avant l’événement en piscine, elle fera la dernière portion « au mental ».

On a toute une tête, les toxicomanes! On est des gens extrêmes, compulsifs, obsessionnels, extrémistes. Je n’ai pas de demi-mesures. C’est tout ou rien dans tout.

Christine Piché

À Valleyfield, « en mode survie », elle parvient à sortir de l’eau avant la fin du temps alloué. Son entêtement a porté ses fruits. Et la voilà qui enfourche son vélo, même si elle n’en avait même pas un quelques semaines plus tôt.

« Du vélo, on en a tous fait quand on était jeunes, dit-elle, mais je n’avais jamais mis de clips. Et un vélo de triathlon, c’est complètement différent. Je ne savais pas comment m’en servir, comment on changeait de vitesse. Ç’a été toute une aventure. »

« Je ne savais même pas c'était quoi des chaussures à clip. J'achète les chaussures, on ne m'expliquait rien. J'achète les chaussures, mais ça ne va pas bien pantoute. Ça glisse mon affaire. Voyons donc, comment ils font pour pédaler avec ça? Ça prend un cours? »

« Mais je n'avais pas les clips! »

Camilien-Houde devient son champ de bataille, elle qui était « partie en guerre ». Son choix était fait, elle terminerait ce premier triathlon et dans quatre ans, son premier Ironman.

Depuis, le triathlon est devenu le centre de sa vie.

De cinq à six jours d’entraînement à raison d’une à deux fois par jour, même s’il est parfois ardu de composer avec des horaires variables, car elle travaille de jour comme de soir, selon les contrats.

« Si la job nuit à mon entraînement, je tasse la job », avoue candidement celle qui a terminé ses cours d’électromécanique à 31 ans alors qu’elle consommait encore.


Croit-elle avoir remplacé les drogues dures qui contrôlaient sa vie par une nouvelle drogue, plus saine, avec le triathlon?

Je ne sais pas si c'est dire remplacer, on ne peut peut-être pas dire ça. Certains disent que je compulse là-dedans, mais non. J'ai trouvé quelque chose qui vient combler ce que j'avais à combler. J'ai besoin d'aventures extrêmes, de challenge, de sensations fortes, de dépassement. J'ai besoin de m'accomplir, de me réaliser. C'est un mode de vie, un mode de vie sain.

Christine Piché

« J'aurais dû découvrir ça quand j'étais plus jeune, poursuit-elle. Ç'aurait été tellement différent. Ç'aurait été le bienvenu, mais on ne vient pas tous du même milieu. Je ne veux pas expliquer pourquoi j'étais une toxicomane. On naît comme ça tout simplement. Il y en a qui naissent diabétiques, moi je suis née toxicomane, alcoolique. »

« Je n'ai pas eu une belle enfance. J'aurais voulu faire du sport, mais je n'ai pas eu le milieu qui me l'a permis. Je n'ai pas eu l'environnement qui m'a permis de combler ce besoin-là. Puis, il s'est passé ce qui s'est passé. Et plus tard, j'ai été comblée. »


L’histoire de Christine Piché n’est pas sans rappeler celle de l’Ontarien Lionel Sanders, quadruple gagnant de l'Ironman 70.3 de Mont-Tremblant, qui a cessé de consommer en 2009 pour devenir en quelques années l’une des étoiles mondiales de la discipline.

Il court dans la dernière ligne droite.

Lionel Sanders s'amène en gagnant au triathlon Ironman 70.3 de Saint George, en Utah.

Photo : Getty Images / Donald Miralle

Même si les deux athlètes ne se sont jamais formellement rencontrés, elle explique souvent que c’est grâce à lui qu’elle court des Ironman aujourd’hui.

« J’étais premier répondant dans la zone de transition quand j’étais bénévole pour savoir si j’étais pour faire du triathlon, relate-t-elle. Et les professionnels arrivent. Et je ne vois pas ce beau petit costume vert là qui arrive qui se change pour partir à la course. Et j'ai remarqué les fesses en forme de cœur, et je voyais tous les tissus de ses muscles. Et je me dis : "Ce sont des fesses comme ça que je veux. Je commence le triathlon". »

« C'est la vérité... », dit-elle en riant à nouveau. « Je ne suis pas la seule, j’en connais d’autres qui ont été inspirées par lui… mais ce n’est pas vraiment lui qui a fait que je fais du triathlon! »

« La première année, j'ai fait deux (triathlons) sprints, rappelle-t-elle. La deuxième année, j'ai fait trois (triathlons) olympiques. La troisième année, j'ai fait deux demi-Ironman. La quatrième année, j'ai fait un full (Ironman), et cette année, j'ai fait deux demis et je me prépare à faire un full. »

Ce week-end, elle s’apprête donc à réaliser son deuxième Ironman, sans objectif de temps particulier, en raison des blessures qu’elle a subies dans la dernière année, mais celles aussi qui ont longé son parcours depuis la fin de sa consommation. Elle en convient, le surentraînement a été son régime d’entraînement habituel depuis les débuts, avec ses « petits bobos ».

Si je suis capable, tout le monde est capable. C'est sûr que certaines personnes physiquement ne seront pas capables. Mais si la santé est pas mal là, c'est une question de volonté. C'est une question de tête. Faut aimer ça. Faut avoir du coeur. Faut avoir une volonté déchaînée. Il faut être prêt à tout. Combien tu es prêt à souffrir, quels sacrifices es-tu prêt à faire? Combien tu es prêt à investir pour atteindre ton but?

Christine Piché

Bientôt, l’an prochain, elle souhaite travailler sa vitesse, revenir aux plus petites distances, apprendre à travailler correctement et commencer à regarder le chronomètre.

« Parce que j’aime vraiment ça. »

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