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chronique

Kawhi Leonard plonge les Raptors dans une nécessaire et cruelle reconstruction

Un joueur de dos, entouré de journalistes.

Kawhi Leonard, joueur le plus utile de la finale de la NBA

Photo : Getty Images / Ezra Shaw

Olivier Paradis-Lemieux

BILLET – Après une attente qui a pu sembler interminable après les feux d’artifice des six premières heures d’autonomie dimanche dernier, Kawhi Leonard a finalement fait son choix, celui de retourner à la maison à Los Angeles. Il prive ainsi les champions de la NBA de leur meilleur joueur et de tout espoir de répéter leurs exploits du printemps dernier.

Convaincre Leonard de rester à Toronto, à court ou à long terme, avait toujours été un défi que Masai Ujiri ne savait pas ouvertement s’il était capable de relever. Le président des Raptors avait bien sûr annoncé sa volonté de conserver les services du joueur par excellence de la plus récente finale, dans l’espoir de viser un deuxième championnat de suite. Mais dans sa conférence de presse d’après-saison, il y a à peine 10 jours, il avait insisté sur le fait que Leonard était sa propre personne.

Et l’impassible ailier l’a démontré à nouveau dans la dernière semaine. Pendant que les Kevin Durant, Kyrie Irving, Jimmy Butler et autres étoiles de la NBA se précipitaient à annoncer la couleur de leurs nouvelles équipes dans les minutes qui ont suivi l’ouverture du marché des joueurs autonomes, Leonard a patiemment pesé le pour et le contre de la décision la plus importante de sa carrière.

Trois équipes étaient dans la course : les Lakers et les Clippers de Los Angeles et les Raptors de Toronto.

Bien que la capitale ontarienne soit l’une des villes les plus méridionales du Canada (et plus au sud que deux autres franchises de la NBA n’en déplaise au #WeTheNorth), elle n’était pas en Californie, d’où Leonard est originaire et où sa résidence principale de San Diego est située.

Mais quatre rebonds sur l’anneau contre les Sixers lors d’un septième match, le verrouillage de Giannis Antetoukomnpo lorsqu’ils étaient menés 2-0 par les Bucks, les blessures à Kevin Durant et Klay Thompson des Warriors, et une marée humaine dans les rues de Toronto ont pu faire entrevoir un autre horizon à la franchise canadienne.

La réflexion de la foule dans les lunettes fumées d'un homme qui porte une casquette

La foule torontoise se reflète dans les lunettes fumées de Kawhi Leonard lors du défilé des Raptors.

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Et si Kawhi décidait de rester? Et s’il choisissait de faire du slogan lancé par New Balance, le Roi du Nord, sa nouvelle identité? Et s’il regardait autour de lui pendant cette parade, les Pascal Siakam, Marc Gasol, Kyle Lowry, Danny Green, Fred VanVleet, Nick Nurse, Masai Ujiri, et qu’il s’était dit que ce serait bien de recommencer?

Même au sommet du Kilimandjaro, dans une vidéo virale qui a émergé dans les derniers jours, les partisans torontois l’imploraient de revenir, mais en assurant qu’ils comprendraient s’il choisissait une autre issue.

Pour la première fois de l’histoire de la NBA, le joueur par excellence de la finale a tourné le dos à l’équipe championne pour une autre équipe. Seuls la retraite ou le baseball avaient jusqu’alors privé les tenants du titre de leur meilleur joueur la saison suivante.

Rien n'est jamais acquis

Il y a un an, quand Masai Ujiri a expédié le joueur le plus populaire de la franchise depuis Vince Carter aux Spurs, la crainte était que Leonard ne se rapporte pas aux Raptors, comme il venait de rater la quasi-totalité de la saison en raison d’une blessure à la cuisse et d’une méfiance croissante envers l’organisation texane, qui était jusqu’alors le rare exemple d’une équipe sans remous internes depuis 20 ans.

Non seulement s'est-il pointé à Toronto, mais il a aussi offert à l’équipe le plus grand moment de son histoire. Sans jamais promettre de rester (contrairement à Kyrie Irving à Boston au début de l'année, maintenant à Brooklyn), mais en assurant qu’il allait tout donner sur le terrain, ce qu'il a fait.

Il parle dans un micro.

Kawhi Leonard, tout sourire lors de la conférence de presse qui précède l'ouverture du camp d'entraînement des Raptors de Toronto

Photo : Getty Images / Chris Young

Le plus redoutable des mercenaires rentre maintenant chez lui. Mais selon ce qui circule dans le cercle pas très fermé de la NBA, les Raptors ont bien failli conserver ses services.

Pendant toute la saison, les Clippers ont fait ouvertement la cour à Leonard, envoyant éclaireurs et dignitaires aux matchs des Raptors. La NBA a fini par sévir quand l’entraîneur de l’équipe Doc Rivers a publiquement louangé l’ailier des Raptors pendant les éliminatoires. Mais en coulisses, selon ce qu’ont rapporté certains médias, l’oncle de Kawhi, Dennis Robertson, sondait quelques joueurs étoiles comme Jimmy Butler des 76ers (maintenant avec le Heat) pour savoir s’ils seraient intéressés à faire la paire avec son neveu à Los Angeles.

Parce que même si les Clippers ont quelque peu inquiété les Warriors de Golden State au premier tour en s’inclinant en six matchs, il manquait à « l’autre » franchise de Los Angeles un deuxième joueur vedette capable de convaincre Leonard qu’il aurait un appui dans les moments cruciaux comme celui que lui ont donné les Lowry, Gasol et Siakam.

Dans les derniers jours, toujours selon ce que rapportent divers médias américains, les Clippers ont pensé qu’ils étaient hors de la course, alors que leurs rivaux immédiats, les Lakers, avec LeBron James et Anthony Davis, semblaient émerger comme favoris. Mais, avec raison, Leonard a eu des doutes pour la construction bancale de cette équipe autour de deux supervedettes et rien d’autre, mais aussi sur l’idée d’être à la fois au sommet de sa carrière et dans l’ombre permanente du meilleur joueur depuis Michael Jordan.

Il est déjà trop tard

Entre alors Paul George dans l’équation, ce que personne n’avait vu venir dans la NBA.

L’ailier étoile, finaliste au titre de joueur par excellence de la ligue l’an dernier, est passé par un processus fort similaire à celui de Leonard, sans titre à son palmarès, toutefois.

Californien d’origine, il a souhaité à l’autonomie poursuivre sa carrière dans sa ville natale de Los Angeles. Comprenant qu’ils ne pourraient pas le garder, les Pacers de l’Indiana ont toutefois, comme les Spurs, trouvé une destination temporaire pour lui : Oklahoma City, plutôt que de céder comme les Pelicans avec Davis aux pressions des Lakers. Mais le Thunder et Russell Westbrook ont réussi à le convaincre de le rester et de lui faire signer un contrat de trois ans (et une année d’option) l’été dernier, même si l’équipe ne semblait pas être capable de gagner un championnat.

Sauf que quand le clan Leonard l’a approché dans les derniers jours et lui a fait part de son plan, George a plongé, demandant au Thunder de l’échanger même si l’équipe contrôlait sa destinée pour encore deux saisons.

Russell Westbrook (de dos) et Paul George dans l'uniforme du Thunder d'Oklahoma City

Russell Westbrook (de dos) et Paul George dans l'uniforme du Thunder d'Oklahoma City

Photo : Getty Images / Ezra Shaw

Cinq choix de premier tour, l’ailier Danilo Gallinari en pleine renaissance et l’excellente recrue canadienne Shai Gilgeous-Alexander plus tard, la lune et davantage au fond, et Oklahoma City préparait une reconstruction torontoise.

Selon ESPN, Leonard et George (et même Westbrook!) auraient pu aboutir à Toronto, mais les Raptors n’avaient tout simplement pas assez de choix de premier tour à donner à Oklahoma City, n’ayant qu’un maximum de quatre choix disponibles selon la convention (2020, 2022, 2024 et 2026), tandis que les Clippers avaient celui de Miami en 2021. Un formidable jeu de levier du DG du Thunder, Sam Presti, qui est allé chercher le maximum d’une franchise qui était en train de réaliser le coup de l’année.

Sans cet imprévisible revirement de situation, Kawhi Leonard serait peut-être torontois ce matin et les Raptors grands favoris pour gagner un deuxième titre de suite. Ou peut-être pas et il aurait tout de même signé à Los Angeles. Lui seul le sait.

Maintenant que son départ est acté, il faut désormais s’attendre à ce que Masai Ujiri se lance dans une suite de départs en séries qui remodèleront la franchise torontoise pour les années à venir.

Il n'y a pas d'amour heureux

Nous voilà rendus au moment cruel de l’exercice qu’assurément le président des Raptors et son directeur général Bobby Webster (qui ailleurs serait considéré comme un DG adjoint puisque le pouvoir de négociation réside dans les mains d’Ujiri) ont prévu depuis le moment où ils ont acquis Leonard : planifier la reconstruction.

Le processus est inévitable.

Avec l’équipe actuelle, les éliminatoires sont bien sûr possibles, mais battre les Bucks, les Sixers, ou encore les Celtics et les Pacers, semble cette fois hors de portée des Raptors. Et Ujiri n’est pas homme à vivre dans les illusions.

Ajoutons ceci : remplacer Leonard même par un joueur qui ne ferait que la moitié des choses qu’il accomplit sur un terrain sera impossible à court terme sans un échange majeur, bien improbable, de l’ordre de celle de Paul George ou d’Anthony Davis.

Malgré le départ de Leonard et de Danny Green (2 ans, 30 millions avec les Lakers), les Raptors n’ont aucune marge de manœuvre financière pour la prochaine saison comme ils ont déjà une masse salariale supérieure au plafond (mou) de la NBA de 109 millions de dollars.

Ils auraient pu offrir un nouveau contrat à Leonard et Green comme ils jouaient pour l’équipe la saison dernière, mais ils ne peuvent maintenant qu'allonger une seule fois 9 millions de dollars à un joueur autonome pour cette saison selon une exception prévue à la convention collective. C’est bien peu dans le monde de la NBA, où les joueurs d’élite gagnent plus de 20, et maintenant plus de 30, millions de dollars par an.

Ce sont d’ailleurs de cette catégorie de joueurs que les Raptors devraient se départir en premier : les centres Marc Gasol et Serge Ibaka, et le meneur de jeu Kyle Lowry.

Les trois seront joueurs autonomes en juillet prochain, auront tous 30 ans ou plus en octobre, et comptent pour 75 % de la masse salariale de l’équipe.

Ils sont alignés.

Serge Ibaka (no 9), Kyle Lowry (no 7), Kawhi Leonard (no 2), Pascal Siakam (no 43), et Marc Gasol (no 33) des Raptors de Toronto

Photo : Getty Images / Mitchell Leff

Ujiri a déjà démontré avec DeRozan qu’il n’était pas du genre à être freiné par des considérations sentimentales et l’on doit s’attendre, aussi douloureuse que soit cette pensée, à voir le cœur des champions être déchiré et envoyé aux quatre coins de la NBA, peut-être même avant d’avoir reçu leurs bagues dorées.

Les Raptors devront tenter de transformer ces joueurs vieillissants en espoirs et en choix de premier tour au courant de la saison, avant qu’ils atteignent eux-mêmes leur autonomie, mais ils auront fort à faire pour trouver des partenaires de danse ayant à la fois des visées sur le titre cette année, ce genre de monnaie d’échange et de la place dans leur masse salariale pour les accueillir.

La haute direction des Raptors avait protégé Pascal Siakam et OG Anunoby dans les pourparlers pour obtenir Leonard. Ce sera certainement autour d’eux que cette reconstruction s’amorcera. Mais ce que les derniers mois et les derniers jours ne cessent de nous rappeler, c’est qu’il n’y a personne d’intouchable dans la NBA.

Tous les joueurs sont disponibles en tout temps et ils contrôlent de plus en plus leur propre destinée.

Le pari Leonard était risqué, mais à jamais les Raptors auront été champions. Maintenant tout est à recommencer, encore.

Comme l'écrivait Louis Aragon et chantaient Georges Brassens et Françoise Hardy :

Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
Il n'y a pas d'amour heureux.

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