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chronique

Les Cobayes de Montréal-Tampa, ça ferait un joli nom

Il est dans ses bureaux de Claridge à Montréal.

Stephen Bronfman

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Martin Leclerc

BILLET – Dans le film Le Pion, diffusé en 1978, il y a une scène géniale durant laquelle les élèves d’une classe de philosophie doivent répondre par écrit à la question : qu’est-ce que le risque? Après une minute, un élève remet sa copie. Et il obtient finalement la meilleure note de la classe. Sa réponse tient en une seule phrase : « Le risque, c’est ça. »

Stephen Bronfman ne ferait jamais cela. Par contre, si on le soumettait à un examen semblable et qu’on lui demandait de définir la prudence, il diffuserait probablement les meilleurs extraits de sa conférence de presse de mercredi. Et il répondrait : « Amoindrir le risque, c’est ça. »

Il y a à peine six mois, Stephen Bronfman et son groupe d’investisseurs diffusaient fièrement les conclusions d’une étude qu’ils avaient commandée auprès de la firme de consultation américaine CSL International.

Cette étude, selon le communiqué du groupe, confirmait que Montréal possédait les caractéristiques requises pour soutenir efficacement une équipe à long terme. Elle soutenait également que le marché télévisuel de la ville se classait dans la moitié supérieure de tous les marchés de la MLB.

La fièvre du baseball était telle, révélait l’étude, que 100 % des gens d’affaires interrogés avaient l’intention de se porter acquéreurs d’abonnements de saison ou de loges. En plus, 96 % des 14 000 personnes ayant participé à un sondage en ligne avaient fait part de leur intention d’acheter des billets pour assister à des matchs des Expos 2.0.

« Ce sont des chiffres très, très forts », avait dit l'homme d'affaires.

On croyait les investisseurs québécois partis pour la gloire.

***

Pourtant, mercredi, lors d’une conférence de presse tenue dans ses bureaux montréalais, Stephen Bronfman a révélé qu’il avait lui-même pris l’initiative de proposer au propriétaire des Rays de Tampa Bay, Stuart Sternberg, l’idée d’une garde partagée de son équipe de baseball entre la baie de Tampa et Montréal.

Bronfman a pris le relais de Sternberg, qui avait rencontré les médias floridiens la veille. Fort enthousiaste, le milliardaire montréalais a dit qu’il s’agissait « d’un grand jour pour Montréal ». Il s’est dit fier, après sept ans de démarches, de se retrouver en position de rapatrier une demi-équipe de baseball à Montréal.

Il s’est par ailleurs montré emballé à l’idée de travailler avec Stuart Sternberg, dont il a souligné la compétence et l’intégrité.

« Montréal a tellement une riche histoire de baseball. Nous sommes ravis de la position dans laquelle nous nous retrouvons après sept ans. Nous avons une vraie chance de ramener le baseball à Montréal. La ville connaît une croissance incroyable. C’est le moment propice », a-t-il plaidé.

Trouvez l’erreur.

Si tout va tellement bien à Montréal, pourquoi Bronfman et son groupe ne sont-ils pas prêts à plonger complètement et à doter leur ville d’une équipe à temps complet, comme le font les propriétaires des 147 autres équipes majeures évoluant dans les cinq grandes ligues sportives nord-américaines?

***

M. Bronfman, qui était flanqué de Pierre Boivin (son président et chef de la direction à Claridge), plaide qu’à l’origine, seulement deux scénarios se présentaient à son groupe pour ramener du baseball à Montréal : la délocalisation d’une équipe existante ou une expansion de la MLB.

« Quand j’ai évoqué la possibilité d’une relocalisation avec Stuart Sternberg, il a immédiatement refusé. Quant à la possibilité d’une expansion, ce n’est pas dans les cartes. On ne sait pas si ça va arriver dans une décennie. Par contre, on a une possibilité de commencer le travail pour avoir une équipe qui serait immédiatement compétitive, contrairement à une équipe d’expansion qui mettrait plusieurs années avant de connaître du succès », explique-t-il.

Il est vrai qu’après avoir plusieurs fois évoqué la possibilité d’une expansion au cours des deux dernières années, le commissaire Rob Manfred a fermé cette porte en mai dernier. « Il n’y a pas de projet d’expansion », a-t-il répété.

Tant dans ses communications écrites que lors de sa rencontre de mercredi avec les journalistes, Stephen Bronfman a souvent souligné que lui et son groupe travaillent sur ce projet depuis sept ans. On sent un peu d’impatience de sa part, d’autant plus que les audiences publiques concernant la construction d’un stade de baseball au bassin Peel débuteront l’automne prochain.

On voit le centre-ville derrière.

Un dessin par ordinateur d'un futur stade dans le bassin Peel, à Montréal

Photo : Étienne Coutu

« En tant que ville et en tant que promoteurs, on doit regarder toutes les options. Des fois, un je l’ai vaut mieux que deux je l’aurai », a renchéri Pierre Boivin.

***

On peut comprendre Stuart Sternberg d’endosser un concept aussi éclaté que la garde partagée de son équipe de baseball, parce qu’il sait – la preuve en est faite depuis longtemps – que les Rays n’ont aucune chance de survivre en demeurant à temps plein dans la région de Tampa.

  • De leur côté, Bronfman et Boivin font face à un double dilemme.
  • Il leur faudrait probablement attendre sept ou huit autres années avant d’obtenir une équipe (soit par le transfert des Rays, soit par une expansion).

Malgré les éclatantes conclusions des études qu’ils ont commandées, ils n’ont aucune garantie réelle que le baseball redémarrera de plus belle à Montréal. Prendre un pari de 1 million sur cette question est une chose. Allonger 2 milliards en est une autre.

En conséquence, ils tentent de limiter au maximum leur risque financier en proposant une alternative au modèle d’affaires traditionnel de la MLB. « On remet en question les modèles d’affaires dans toutes les sphères économiques, pourquoi ne le ferait-on pas dans le sport », dit Pierre Boivin.

« Nous vivons dans un monde différent. Je lève mon chapeau aux dirigeants de la MLB d’être aussi innovateurs et de prendre en considération une idée aussi révolutionnaire que la nôtre. C’est un nouveau concept. On vit à l’époque de l’économie collaborative et des Airbnb. Le monde a changé et c’est fascinant que le sport ait une opportunité de changer de la même manière que l’économie et le monde », estime Stephen Bronfman.

***

En sortant ce lapin de son chapeau, Bronfman fait disparaître une foule d’irritants économiques, tant à Montréal qu’à Tampa.

  • Il double (théoriquement) la base de partisans de l’équipe.
  • Il accroît (théoriquement) les revenus de commandite de l’organisation.
  • Il accroît (théoriquement) les revenus découlant des droits de diffusion.
  • En créant une rareté, il croit pouvoir générer de meilleures foules à l’année dans les deux villes.
  • Il élimine les inconvénients liés à la froide température des printemps québécois et aux chauds et orageux mois d’été en Floride (des stades plus modestes, dénués de toits, suffisent).

Qu’en penseront les joueurs? Qu’en pensent les amateurs? C’est secondaire pour l’instant.

Ce qui compte, c’est que cette garde partagée élimine le fameux risque financier. Pour une fraction du prix (à titre d’actionnaires minoritaires), les investisseurs québécois pourront installer une équipe dans un stade au centre-ville de Montréal. Ce stade sert d’ancrage au méga projet immobilier que les mêmes investisseurs pilotent au bassin Peel. En boni, ils n’auront même pas à se soucier de la gestion des opérations de l’équipe puisque Stuart Sternberg s’en chargera.

Cet étrange scénario réconforte même les propriétaires du baseball majeur, semble-t-il.

« En même temps, les risques sont coupés en deux [si on partage une équipe entre deux villes]. C’est intéressant comme investisseur aussi. On a quelque chose (les Rays) qui est bien géré. On a une équipe déjà bien implantée dans la ligue et très professionnelle. Et on a l’opportunité de les amener ici et de faire quelque chose de très chaleureux et de très montréalais. Je ne vois que le verre à demi-plein.

« Ça réconforte peut-être aussi le baseball majeur. Je ne dirais pas que tout le monde au sein du groupe de propriétaires de la MLB a conservé un très bon goût de la précédente aventure de Montréal dans le baseball majeur [...] On veut très bien faire les choses. On veut faire les choses de manière durable pour que cette équipe subsiste pendant des générations », a pris soin d’expliquer Bronfman.

Depuis quelques jours, j’échange avec des experts en vente et marketing de la communauté sportive montréalaise, et je ne suis encore parvenu à trouver un intervenant capable d’expliquer comment cette idée, pourtant remplie de bonnes intentions d’un point de vue financier, pourrait se réaliser et devenir un succès.

La plus grande faille de ce plan, disent-ils, c’est que le lien qui unit des partisans à leur équipe est émotif. Ils n’en ont rien à cirer de la minimisation des risques financiers. Ils achètent des billets et s’attachent à une équipe parce qu’ils estiment qu’elle les représente.

Les Québécois et les citoyens de la région de Tampa sont les cobayes d’une expérience unique dans l’histoire du sport. Peut-on conditionner les intérêts sportifs de deux populations pour qu’elles se conforment à une logique comptable plutôt qu’à leur naturel esprit communautaire?

Si Bronfman et Sternberg parviennent à démontrer que oui, ils seront rapidement imités. Et le sport professionnel ne sera plus jamais le même.

Ils s'adressent aux médias dans les bureaux de Claridge à Montréal

Pierre Boivin et Stephen Bronfman

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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