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chronique

Le baseball en garde partagée : l’histoire d’une vraie balle courbe

Le commissaire des ligues majeures et le propriétaire des Rays de Tampa Bay discutent avant un match de baseball.

Rob Manfred (gauche) et Stuart Sternberg (droite)

Photo : La Presse canadienne / Chris O'Meara

Martin Leclerc

BILLET – Lorsqu'on s'imagine dans les souliers de Stuart Sternberg, il faut reconnaître que son idée de partager les activités de son équipe de baseball entre Saint Petersburg et Montréal est plutôt ingénieuse. Sauf que tout le monde ne porte pas ses chaussures.

Vous êtes milliardaire et vous êtes passionné de baseball. Vous avez acheté les Rays de Tampa Bay il y a 15 ans et vous avez fini par vous intégrer et par vous attacher à cette communauté. Au point où, en 2018, vous avez même acheté le club de soccer local (les Rowdies de la USL) afin de préparer une éventuelle adhésion de Saint Petersburg à la MLS.

Mais depuis le premier jour, les assistances aux matchs à domicile de votre équipe de baseball font défaut. L’économie régionale de Tampa n’est pas animée par des multinationales, mais plutôt par le tourisme et par des PME.

Dans toutes les catégories de revenus, lorsqu’on la compare aux autres concessions des ligues majeures, votre organisation se situe en queue de peloton ou dans les derniers rangs.

Vous tentez depuis 15 ans d’obtenir du financement public pour construire un stade, en espérant que cette nouvelle infrastructure générera davantage d’achalandage et de revenus. Les élus n’embarquent pas. Et vous ne leur en tenez pas vraiment rigueur.

Votre connaissance approfondie du dossier vous a fait réaliser que la région de Tampa ne peut faire vivre une équipe du baseball majeur à temps complet.

N’importe quel autre propriétaire passerait go et vendrait son équipe. Mais vous aimez faire partie du cénacle des ligues majeures. Et vous auriez l’impression de trahir vos concitoyens (et peut-être même de saboter votre projet d’équipe de soccer) en prenant vos jambes à votre cou.

Pour sauver les meubles, en désespoir de cause, pourquoi n’envisageriez-vous pas de partager votre équipe avec une autre ville?

Sincèrement, j’ai trouvé Sternberg assez inspirant mardi après-midi.

Comme on s’y attendait, la décision de tenir sa conférence de presse dans un musée dédié au peintre surréaliste Salvador Dali n’était pas innocente. Évoquant Dali, le propriétaire des Rays a maintes fois demandé aux membres de son auditoire de mettre de côté leur bonne vieille échelle de valeurs et de faire preuve d’ouverture d’esprit.

Il a aussi fait preuve d’une déconcertante franchise en déclarant qu’en « forçant les choses » (en construisant un méga stade équipé d’un toit rétractable et en se comportant comme si Tampa allait finir par devenir un véritable marché de baseball), sa communauté ainsi que le baseball majeur courraient le risque de subir de sérieux dommages.

Je ne pense pas que Saint Petersburg puisse soutenir une équipe 81 matchs par saison. Et d’après ce que je connais, je doute fortement que la région de Tampa puisse le faire.

Stuart Sternberg, propriétaire des Rays de Tampa Bay

Ce constat très lucide l’emmène à envisager un monde, plutôt halluciné, où Montréal et Saint Petersburg assureraient, main dans la main, la parentalité des Rays.

Les deux villes construiraient des stades neufs, mais plus modestes, pour accueillir leur équipe de balle à compter de 2024. Un peu comme les parents divorcés s’efforcent de préparer une chambre accueillante dans chaque maison pour les enfants dont ils assurent une garde partagée.

On se demandait, il y a quelques semaines, pourquoi le groupe de Stephen Bronfman n’envisageait pas la construction d’un toit rétractable pour le futur stade du Bassin Peel. Désormais, la réponse coule de source : les investisseurs montréalais n’ont pas l’intention de présenter des matchs dans la métropole avant la fin du mois de juin.

À Tampa, le problème est exactement l’inverse. Les très chauds mois d’été nécessitent la présence d’un toit. Or, en quittant pour Montréal après une quarantaine de matchs locaux, ce toit coûteux ne serait plus nécessaire. Et les gens de Tampa/Saint Petersburg pourraient dorénavant assister à des matchs en plein air.

Les deux communautés finiraient par s’approprier leur équipe, prédit Sternberg. Et un fort afflux de touristes québécois finirait par adopter la région de Tampa (et vice versa) afin de suivre les activités des Rays à longueur d’année.

C’est une idée très audacieuse dont la réalisation est parsemée d’innombrables embûches. Mais on ne peut certainement pas empêcher un coeur d’aimer ni de rêver.

***

Lorsqu’on se place dans les souliers de Stephen Bronfman et de son groupe d’investisseurs québécois, par contre, cette idée de garde partagée des Rays de Tampa suscite d’autres interrogations.

Les investisseurs québécois ne doivent absolument rien aux gens de Tampa. Quel intérêt auraient-ils donc à embarquer dans cette singulière histoire?

Depuis le début, on s’attendait à voir Bronfman et son groupe de milliardaires acquérir une équipe du baseball majeur et construire un stade au centre-ville.

En rêvant un peu, on s’attendait ensuite à les voir donner une saveur québécoise à cette organisation, en confiant à des hommes de baseball comme Alex Anthopoulos, Alex Agostino, Russell Martin ou Éric Gagné des postes de direction, de recruteur ou d’entraîneur.

Or, selon le plan révélé mardi par Stuart Sternberg, il est désormais clair que l’Américain resterait le seul maître à bord (une règle des ligues majeures veut qu’une seule personne exerce le contrôle d’une organisation) et que les éventuels actionnaires québécois seraient minoritaires.

Ce n’est pas la même « ball game », comme disent nos amis anglophones. En fait, ce serait le jour de la marmotte.

Sternberg a par ailleurs souligné que ce mariage serait une « solution permanente ». Au passage, il a ainsi détruit la théorie voulant que les Rays puissent vivre en garde partagée durant quelques années avant de définitivement déménager à Montréal.

Alors, pourquoi les investisseurs montréalais accepteraient-ils de monter à bord de ce curieux bateau?

Il n’y a pas si longtemps, le commissaire des ligues majeures ne leur promettait-il pas une équipe d'expansion? De plus, en patientant trois ou quatre années de plus (le bail des Rays au Tropicana Field expirera en 2027), Bronfman et ses acolytes ne pourraient-ils pas cueillir l’organisation au complet comme un fruit mûr?

Stuart Sternberg a lancé une phrase révélatrice durant son point de presse. Il a affirmé qu’en partageant ses activités entre Tampa/Saint Petersburg et Montréal, l’équipe pourrait connaître des succès financiers qui lui seraient impossibles en ne représentant que l’une ou l’autre des deux régions.

Au bout du compte, cette idée de garde partagée nous montre que les investisseurs montréalais ne sont pas convaincus que la métropole puisse faire vivre une équipe du baseball majeur à temps complet.

Dans ces conditions, il leur apparaît plus sage de couvrir leur risque en limitant leur investissement et en s’associant à Sternberg, quitte à lui laisser le contrôle des opérations. Sinon, pourquoi joueraient-ils dans ce film?

Prenons maintenant un pas de recul.

Nous voilà donc en train de remuer le centre-ville de Montréal et de déclencher l’une des plus vastes opérations immobilières des 50 dernières années pour construire un stade qui servira 41 matchs par année à une équipe détenue par un Américain.

Celle-là, c’est une vraie balle courbe. Personne ne l’avait vue venir.

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