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chronique

Vettel pénalisé au GP du Canada : la règle, le jugement et la course

Hamilton tient le trophée sur l'estrade.
Sebastian Vettel (à gauche) applaudit le gagnant du Grand Prix du Canada, Lewis Hamilton. Photo: Getty Images / Mark Thompson
Philippe Crépeau

BILLET - La direction de course a jugé que Sebastian Vettel avait commis une faute au 48e tour du Grand Prix du Canada. La sanction est tombée et a provoqué une flambée de protestations.

Vettel a été sanctionné pour avoir coupé la route de Lewis Hamilton au lieu de revenir hors trajectoire de façon sécuritaire.

Hamilton a certes dû lever le pied pour éviter l’accrochage, mais à cet endroit très étroit du circuit, c’était ça ou l’accrochage assuré.

La pression qu’exerçait le Britannique dans sa Mercedes était incroyable, et il voulait clairement pousser l'Allemand à la faute. Il a réussi.

Encore une fois, le pilote de Ferrari a craqué sous la pression de son rival. Il le sait, et seule cette sanction était nécessaire.

Comme l’a dit Hamilton à l’arrivée : « C’est le but du jeu, que l’autre fasse une erreur. »

Comme l’a dit Vettel à l’arrivée : « Pensez-vous vraiment que j’ai eu le temps de réfléchir? Il n’y avait pas de place. Je me suis juste arrangé pour revenir en piste. »

L'ancien pilote britannique Martin Brundle, aujourd'hui commentateur pour la télé britannique, a réagi en direct à l'incident. Il pensait que la direction de course ne pénaliserait pas Vettel pour ce geste.

Mardi, dans sa chronique, il a réitéré qu'il n'aurait pas sanctionné Vettel.

La direction de course avait dans un premier temps deux options : considérer ce qui s’est passé comme un incident de course ou sanctionner Sebastian Vettel au nom de la loi.

Elle a choisi la deuxième option. Les pilotes connaissent la règle et doivent la respecter.

Lors du Grand Prix du Japon en 2018, Max Verstappen avait reçu une pénalité de 5 secondes pour avoir fait la même manœuvre.

Le pilote néerlandais avait perdu la maîtrise de sa Red Bull, était revenu en piste dans la trajectoire de course et avait heurté la Ferrari de Kimi Raikkonen.

À Montréal, la direction de course a fait preuve de constance dans l'application du règlement, mais a-t-elle fait preuve de jugement?

Le directeur général de l’équipe Mercedes-Benz, Toto Wolff, a eu ce commentaire :

Ils ont appliqué la loi. On doit respecter leur décision. Mais si vous voulez changer la loi pour permettre de belles bagarres en piste, je suis partant.

Toto Wolff

Dans la salle de presse du Grand Prix du Canada, les journalistes spécialisés se frottaient les mains.

Jusqu'à ce 48e tour, ils avaient enfin cette saison un duel direct entre Vettel et Hamilton, le Britannique dans la peau du pourchassant.

Connaissant l’historique de Vettel, ils se demandaient s’il allait tenir la distance en première place. Au 48e tour, ils ont eu la réponse.

Sebastian Vettel nous a offert un copié-collé du dérapage de Jacques Villeneuve au Grand Prix d’Australie de 1996.

Vous en souvenez-vous? En tête devant son coéquipier Damon Hill, Villeneuve glisse dans un virage, passe dans le gazon, et revient en piste tout juste devant Hill.

Vingt-trois ans plus tard, on en parle encore.

Mais depuis 1996, la F1 a évolué. Le livre des règlements a grossi, les manœuvres en piste sont très encadrées au nom de la sécurité. Au détriment du spectacle.

Rappelez-vous le duel entre Felipe Massa et Robert Kubica au 67e tour du Grand Prix du Japon en 2007, dans des conditions atroces. Il ne pourrait plus avoir lieu, sans que l'un et l'autre des pilotes soient sanctionnés. Les pilotes n'oseraient plus, tout simplement.

Les pilotes ne sont plus autorisés à déborder du cadre rigide que la F1 s'impose aujourd'hui. La FIA l'a rappelé à Sebastian Vettel et à tous les pilotes, dimanche, à Montréal.

Le pilote allemand a évité de justesse les barrières de protection à un endroit où la zone de dégagement est toute petite, et il a réussi à revenir en piste sans partir en tête-à-queue à un endroit où le circuit est très étroit.

Ce n'est pas simple, même pour un pilote de son expérience. Je vous parie que dans 22 ans, on en parlera encore.

C’est ça la course automobile : des moments d’une intensité rare qui se gravent dans notre mémoire.

Une manœuvre volontaire?

Mais revenons à la controverse du dimanche 9 juin 2019. Vettel a-t-il voulu couper la route à Hamilton en revenant en piste?

L'ancien champion du monde Jackie Stewart est catégorique: «  Je suis absolument sûr qu'il n'a pas voulu le bloquer, a-t-il dit à l'agence Press Association. Il ne pouvait pas savoir où était Lewis dans la milliseconde où tout cela s'est déroulé. La sanction est sévère, et Ferrari fait bien de porter sa cause en appel. »

L'écurie Ferrari fait en effet appel, même si en théorie, le règlement sportif l'interdit. Ce qu'on comprend, c'est que si Ferrari pouvait apporter de nouvelles preuves permettant de disculper son pilote, et que la direction de course acceptait de les étudier, il pourrait y avoir un nouveau verdict.

Le ralenti depuis le cockpit de la Ferrari ne peut en tout cas pas confirmer que Vettel a voulu bloquer Hamilton. Il semble regarder dans son rétroviseur, une fois revenu en piste, pas avant.

Ce qu’a noté l’ancien pilote de F1 Alexander Wurz : « Il regarde son rétroviseur après avoir fait sa correction du volant. Le fait qu’il glisse si loin dans la piste, c’est le résultat des lois de la physique. »

« Lewis Hamilton ne pouvait pas passer à cet endroit, poursuit-il. Peut-on les laisser se battre? C’était chaud, oui, mais imposer une pénalité? À mon avis, non. »

Les responsables de la direction de course ont donc choisi de sanctionner Vettel pour une possible intention (de bloquer Hamilton) impossible à confirmer hors de tout doute raisonnable.

Ce que le champion du monde de 1996, et ancien coéquipier de Jacques Villeneuve, Damon Hill, a bien noté.

Vettel aurait peut-être pu laisser un peu plus de place à Hamilton. Mais dans le doute, la direction de course aurait dû les laisser se battre. La décision nous a privés d’une fin de course enlevante.

Damon Hill

Compte tenu du duel qu’il livrait à Lewis Hamilton, c’était le priver de la victoire.

Le choix de la sanction

Le spectre des sanctions est large. La direction de course avait un éventail de 11 sanctions possible, comme le stipule l’article 12 du Code sportif.

Cela va de la réprimande à l’exclusion en passant par le passage obligé aux puits, le recul sur la grille du grand prix suivant et même le travail communautaire (ce qu’a fait Max Verstappen après avoir bousculé Esteban Ocon à la pesée du Grand Prix de Belgique en 2018).

Ils ont délibéré pendant 10 tours, du 48e au 58e, et lui ont imposé une pénalité de 5 secondes à appliquer sur son temps à l’arrivée.

Se faisant, ils ont obligé Vettel à cravacher pour tenter de se donner un avantage de plus de 5 secondes en tête. Mais Hamilton s’est collé au train arrière de la Ferrari jusqu’à l’arrivée.

Ils ont forcé Ferrari à maintenir Charles Leclerc, qui était 3e, à plus de 5 secondes de son coéquipier pour ne pas que Vettel soit relégué au 3e rang.

Et si on se fie aux propos de Leclerc à l’arrivée, sans lui dire que Vettel avait été pénalisé. Quel casse-tête.

Ils ont choisi ne pas repousser leur verdict après la course, ce qui leur aurait pourtant permis de prendre le temps d’écouter les deux pilotes au coeur dans l’incident, et de prendre plus sereinement une décision éclairée.

Mais la F1 veut éviter que la victoire se décide deux heures après l'arrivée, dans un bureau, et qu'elle soit confirmée par communiqué de presse.

Pour ne pas perturber ce duel que tout le monde attendait depuis le début de la saison, la direction de course aurait pu lui donner une sanction à appliquer plus tard, comme un recul sur la grille de départ du prochain grand prix, en France.

Ils ne l'ont pas fait. Ce qu'ils ont fait, c’est provoquer une vague de critiques acerbes dont la F1 n’avait pas besoin.

Mario Andretti, champion du monde en 1978, a écrit :

La direction de course a la mission de sanctionner toute manoeuvre jugée clairement dangereuse, pas des erreurs de pilotage sans mauvaise intention qui peuvent survenir au coeur d’une bagarre virile en piste.

Mario Andretti

Rappelons que l’incident s’est produit au 48e tour, soit à 22 tours de l’arrivée.

Ferrari aurait-elle pu consulter la direction de course et demander à Vettel de laisser passer Hamilton pour éviter toute sanction, sachant qu’il aurait la possibilité dans les derniers tours de dépasser le Britannique dans la ligne droite du bassin (avec le DRS)?

Nigel Mansell, champion du monde en 1992, a écrit : « Une bagarre extraordinaire entre deux champions se termine par un mauvais résultat. Très très gênant. »

Dans une fin d’épreuve où les règlements et les discours mesurés ont encore pris le dessus sur l’émotion du sport, plusieurs ont salué la réaction spontanée de Sebastian Vettel.

Quand il a reculé lui-même sa voiture à l’entrée des puits pour quitter le parc fermé, quand il a changé de place les panneaux d’arrivée devant les voitures, avant de se rendre, obligé, au podium, par « respect pour les deux autres pilotes ».

Il met le 2 devant la voiture de Hamilton.Sebastian Vettel intervertit les panneaux à l'arrivée du Grand Prix du Canada. Photo : Getty Images / Dan Istitene

Le pilote allemand a rappelé à tous que les pilotes ne sont pas des machines, et que la course automobile ne doit pas se laisser mener par les ordinateurs et les articles de loi. Le jugement doit encore avoir sa place.

Des points à la place des billets verts

Pour finir, Lewis Hamilton a invité Sebastian Vettel à monter sur la plus haute marche du podium avec lui.

Je ne comprends pas la démarche. Faire plaisir au public? Si Hamilton croit que Vettel a remporté la course, pourquoi ne se déclare-t-il pas contre la pénalité imposée à l'Allemand?

De plus, en faisant monter Vettel sur la plus haute marche du podium, il a enfreint le protocole du podium, ce qui est passible de sanction.

La FIA va-t-elle sévir à son endroit?

Michael Schumacher et Ferrari l'avaient appris à leurs dépens en 2002.

Après avoir hérité de la victoire à la fin du Grand Prix d'Autriche, Schumacher avait fait monter son coéquipier Rubens Barrichello sur la plus haute marche avec lui, pour le remercier de son sacrifice (en fait, le Brésilien en avait reçu l'ordre).

Barrichello salue la foule.Michael Schumacher et Rubens Barrichello sur le podium du Grand Prix d'Autriche de 2002 Photo : Getty Images / Tom Shaw

Ferrari, Schumacher et Barrichello avaient reçu une amende de 1 million de dollars pour avoir enfreint le protocole de la cérémonie du podium, décrit à l'article 46 (et appendice 3) du Code sportif international de la FIA.

Cette fois-ci, comme sanction, la FIA ne pourrait-elle pas, au lieu d'imposer une amende, retrancher à Lewis Hamilton les 7 points qui séparent le premier du deuxième (25 contre 18) au classement du Grand Prix du Canada?

Je rêve de justice. Mais bon, je vis sur Terre...

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