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Un achalandage « malsain » sur l'Everest, déplore un alpiniste québécois

De nombreux alpinistes font la file avant d'atteindre le sommet de l'Everest.

Un embouteillage monstre s'est créé la semaine dernière au sommet de l'Everest.

Photo : Associated Press / Nirmal Purja/@Nimsdai Project Possible

Olivier Tremblay

Cette désormais célèbre photo a fait le tour de la planète depuis la semaine dernière : tellement d'alpinistes prennent l'Everest d'assaut qu'il se crée un dangereux embouteillage sur le toit du monde. L'image témoigne de problèmes qui mettent des vies en danger lors d'expéditions commerciales. L'alpiniste québécois Gabriel Filippi souhaite aussi qu'elle ait un effet de dissuasion sur ceux qui ne devraient pas s'embarquer dans une telle aventure.

M. Filippi est en mesure d'occuper les fonctions de guide d’expédition sur l’Everest. C’est donc un grimpeur chevronné, le deuxième Canadien et le premier Québécois à gravir l’Everest par ses deux versants.

Il a atteint le plus haut sommet de la Terre à trois reprises. Cette troisième ascension, il a pu l’ajouter à son C. V. le 15 mai dernier. Il a devancé les embouteillages.

S’il y est parvenu, c’est beaucoup grâce à son bagage de savoir sur la météo népalaise et sur l’achalandage. Des connaissances inestimables acquises en même temps que l’expérience que ne possédaient pas bon nombre des alpinistes coincés dans la file d’attente meurtrière. Pas moins de 11 personnes ont trouvé la mort cette saison sur l’Everest.

« J’espère que ça va en dissuader plusieurs, indique M. Filippi. J’espère que les gens qui ont suivi ça, qui voient ce qui se passe sur l’Everest, décident de ne plus y aller ou bien de s’informer correctement. J’espère qu’un client qui va venir me voir se posera des questions sur la manière dont je fonctionne et je gère mes affaires. Et moi, je vais lui demander ce qu’il a comme expérience et la façon dont il va se préparer. »

J’ai déjà refusé des gens, mais il y a des expéditions qui ne refusent personne.

Gabriel Filippi, alpiniste

Certaines expéditions népalaises, explique M. Filippi, sont purement motivées par l’appât du gain.

Un alpiniste de l’étranger qui cherche une agence peut être attiré par les statistiques d’un gros joueur, qui se flatte d’un taux d’atteinte du sommet de 90 %, par exemple. Mais cette expédition peut avoir été plus dangereuse qu’une autre, au même prix, qui a fait demi-tour avant l'objectif ultime parce que la météo rendait cette dernière étape trop risquée.

« Il y a quelque chose de malsain là-dedans, souligne-t-il. Il faut faire quelque chose. Ça fait plusieurs années que les expéditions sérieuses disent au gouvernement qu’il faut bouger, et ça ne bouge pas. »

Gabriel Filippi

Gabriel Filippi a atteint le sommet de l'Everest à trois reprises.

Photo : Radio-Canada / Stéphanie Mac Farlane

Un modèle économique à réévaluer

L’inaction des autorités népalaises ne date pas d’hier. Même après le désastre de 1996, lorsque huit alpinistes sont morts au cours de leur descente, aucune mesure n’a été prise. Les expéditions commerciales commençaient à peine à s’organiser à l’époque.

Le retour en arrière serait aujourd’hui fort complexe. Le gouvernement, malgré les appels du milieu de l’alpinisme pour qu’il n’accorde des permis qu’aux grimpeurs expérimentés, en délivre désormais des centaines chaque saison pour la rondelette somme de 11 000 $ US chacun.

En 2018, 381 alpinistes ont obtenu des permis, pour un total de quelque 4 millions de dollars. C’est un véritable trésor auquel tient à tout prix le Népal, un pays que le Fonds monétaire international classe au 162e rang pour le produit intérieur brut par habitant.

Au-delà de la réglementation, c’est tout un modèle économique qui est à revoir, selon M. Filippi. Le gouvernement ferme les yeux parce qu’il récolte l’argent des permis, et ce besoin d’aller chercher de l’argent dans les poches des alpinistes se traduit de manière pernicieuse au sein de la population népalaise.

L’alpiniste québécois utilise l’image d’un vendeur itinérant à faible revenu qui remarque qu’un de ses anciens collègues fait de l’argent à vendre des expéditions sur l’Everest, même s’il n’a pas d’expérience.

« Le commun des mortels, celui qui finit par faire la file indienne, se dit qu’il veut y aller, mais qu’il n’a pas vraiment les moyens de payer 50 000 $, explique M. Filippi. Mais il s’aperçoit sur Internet que le petit vendeur de Thamel [le centre touristique de Katmandou] a lancé une agence et qu’il vend ça 25 000 $. Il va acheter. Tu viens d’évaluer ta vie à 25 000 $, avec quelqu’un qui a zéro expérience. Tu ne t’es pas renseigné. C’est ce qui se passe. »

M. Filippi dit n’avoir senti aucune ouverture des autorités népalaises lorsqu’il est allé fermer son dossier après sa récente ascension de l’Everest. Il garde espoir que le gouvernement entendra raison, un jour, avec un plan d’action sensé qui conjugue les enjeux économiques et les questions de sécurité.

« Le gouvernement pourrait dire que, pour chaque permis donné pour l’Everest, il faut avoir déjà réussi un autre mont de 7000 m ou 8000 m au Népal, précise-t-il. Tu viens au Népal pour une première montagne, pendant un mois ou deux, puis il y a une deuxième visite pour l’Everest. Tu aurais assez de grimpeurs pour l’Everest chaque année. La preuve est là. Mais tu plafonnes le nombre de permis. Et pendant ce temps, d’autres gens vont se préparer avec d’autres sommets. La roue va tourner. L’argent va rentrer encore plus. Encore faut-il qu’ils comprennent. »

Alpinisme et escalade

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