•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Sexe, alcool, violences : la lutte canadienne face à ses démons

Deux lutteuses lors d'une compétition olympique.
Lutte Canada traverse une crise sans précédent alors que les qualifications pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020 ont lieu cette année. Photo: AFP/Getty Images
Thomas Gerbet

Alors que la Fédération québécoise de lutte olympique fait l'objet d'une enquête de la Sûreté du Québec en raison des révélations de Radio-Canada, voilà que la fédération canadienne, Lutte Canada, tente de se relever d'un rapport accablant sur sa culture interne.

Quelque chose ne tourne pas rond dans le monde de la lutte au pays. Le gouvernement du Québec a déjà suspendu la fédération provinciale, empêtrée dans les irrégularités financières et les conflits d'intérêts. De son côté, la fédération canadienne doit revoir de fond en comble ses pratiques d'entraînement en raison de problèmes graves qui vont du harcèlement sexuel à la malnutrition, en passant par les excès d'alcool et les sévices violents.

À la suite de plaintes, l'an dernier, Lutte Canada a obtenu l'appui du programme fédéral À nous le podium pour mener un examen de ses pratiques en interne. Le mandat a été confié à David Bennett, un médiateur reconnu, qui travaille notamment pour le Centre de règlement des différends sportifs du Canada et le Tribunal arbitral du sport, situé en Suisse.

Le médiateur a interrogé 54 personnes (athlètes, entraîneurs, personnel, administrateurs…) et remis son rapport à la fédération en décembre 2018. Radio-Canada a pu le consulter.

Relations sexuelles

L'auteur du rapport d'examen a été très surpris d'apprendre que les relations sexuelles entre entraîneurs nationaux, personnel de la fédération et athlètes membres de l'équipe canadienne sont tolérées de longue date.

Le Code de conduite de Lutte Canada le permet tant que l'athlète a plus de 18 ans et qu'il n'y a pas de déséquilibre de pouvoir significatif, ce qui est déterminé au cas par cas.

En lutte, il n’est pas inhabituel que des entraîneurs aient des relations sexuelles avec des athlètes, et ce, dans tous les coins du pays.

Extrait du rapport Bennett

Un ancien directeur de la haute performance a par exemple eu une relation avec une athlète, avant de démissionner l'an dernier.

Ces relations créent « un potentiel de conflit d’intérêts », selon les conclusions de David Bennett et « exposent les athlètes à la possibilité d’être harcelés sexuellement ». Les entraîneurs de l’équipe nationale ont un pouvoir énorme sur les athlètes qui ont des aspirations olympiques.

Il recommande de les interdire tout simplement et de mieux « protéger les mineurs ». Le Code de conduite de Lutte Canada est en cours de révision.

Mauvaise vérification des antécédents judiciaires

David Bennett constate dans son rapport qu'un délinquant sexuel condamné et une autre personne accusée d’infraction sexuelle sont parvenus à continuer d'entraîner, malgré leur interdiction, tout simplement en changeant de province.

Depuis la remise du rapport, Lutte Canada a modernisé son processus de vérification des antécédents judiciaires.

Harcèlement

L'auteur du rapport constate que « le sexisme est une composante normale de la lutte dans certains gymnases », à l'image d'une lutteuse, appelée « traînée » par son entraîneur.

Personne ne semble avoir confiance dans le processus de plainte de la fédération. « La plupart des athlètes ne savent pas vers qui se tourner », écrit David Bennett.

Si Lutte Canada continue à opérer sans politique sur le harcèlement, elle risque des poursuites en responsabilité en matière de harcèlement sexuel.

Extrait du rapport Bennett.

« Lutte Canada a agi d’une manière qu’on peut assimiler à un aveuglement volontaire », conclut le rapport d'examen.

M. Bennett recommande à la fédération de se doter d'une politique sur le harcèlement, mais aussi de promouvoir un plus grand nombre de femmes entraîneuses et de nommer davantage de femmes dans son conseil d'administration. Un appel de candidatures a été publié par la fédération le 13 mai.

Excès d'alcool

Un entraîneur trop saoul pour se réveiller à temps pour le combat, un autre qui empeste l'alcool pendant la compétition ou qui s'endort carrément pendant le combat... Le rapport Bennett regorge d'exemples au sujet des excès d'alcool de certains entraîneurs, qui n'hésitent pas, parfois, à puiser dans le budget de déplacements lors de tournois pour s'acheter de la boisson.

Les personnes interviewées ont déclaré qu’il y avait une culture de beuverie bien implantée parmi les entraîneurs au niveau national.

Extrait du rapport Bennett

« Il y a des préoccupations légitimes de sécurité, conclut le rapport. Les athlètes s’entraînent fort pour les tournois et ils méritent et ont besoin que leurs entraîneurs soient présents aux tournois avec les idées claires. »

La fédération devrait adopter une politique à ce sujet.

Violences

Lors de l'examen interne, des témoins ont décrit des situations où des entraîneurs défoulent leur colère et leur frustration sur leurs athlètes en s'entraînant à un contre un avec eux et en se montrant trop agressifs, au point de leur faire mal.

Il existe des habitudes de violences physiques qui sont devenues la norme.

Extrait du rapport Bennett

Un autre exemple rapporté concerne un entraîneur qui fait courir ses athlètes jusqu'à ce qu'ils vomissent, puis les fait forcer encore davantage.

Cette pratique pourrait entraîner une accusation d’homicide si un athlète mourait pendant son exécution.

Extrait du rapport Bennett

Dans les centres d’entraînement, il est fréquent que les athlètes fêtent leurs anniversaires en faisant des activités appelées « Tabassages d’anniversaire » (Birthday Beats). Cela consiste à maintenir quelqu’un au sol pendant que tout le monde se rue dessus et le presse par terre. Parfois, on baisse son short et on lui donne des tapes sur les fesses.

David Bennett recommande de revoir complètement la formation des entraîneurs. Il appuie aussi sur l'importance de différencier l'entraînement donné aux hommes et aux femmes.

Le rapport s'intéresse aussi aux violences verbales et psychologiques. « Beaucoup d’entraîneurs ont coutume de démolir un athlète dans le but de le reconstruire », écrit David Bennett. Sauf que certains athlètes ne sont jamais reconstruits, ajoute-t-il.

Malnutrition et blessures mal gérées

Les troubles alimentaires semblent culturels dans la lutte au Canada. Le rapport décrit des techniques de perte de poids malsains comme manger uniquement des bonbons ou passer des heures dans un sauna, au point de s’évanouir.

Un nutritionniste accompagne déjà les athlètes au centre d’entraînement national de Calgary, mais il faudrait que le service soit aussi disponible ailleurs, recommande David Bennett.

Les entraîneurs ne devraient pas demander aux athlètes de perdre du poids.

Extrait du rapport Bennett

Le rapport recommande que les entraîneurs suivent une formation sur les commotions cérébrales, sur l’alimentation saine et sur la perte de poids.

David Bennett souhaite aussi qu'un médecin autorise le retour au combat après une blessure. Les témoignages qu'il a recueillis font état de mauvaise gestion des blessures, de retour trop rapide au combat, d'entraîneurs qui ne prennent pas au sérieux les maux de l’athlète ou encore de diagnostics bâclés de commotions cérébrales.

Le Code de conduite, actuellement en révision, devrait tenir compte de ces recommandations.

La fédération s'engage à étudier toutes les recommandations

Dans les derniers mois, Lutte Canada a mis en place un groupe de travail sur le sport sécuritaire responsable de coordonner la réforme. Le Code de conduite et la Politique disciplinaire sont en cours de révision. Les athlètes y participent.

Nous nous sommes engagés à améliorer notre culture sportive et à mettre en place en 2019 des processus inclusifs étayant notre engagement envers un sport sécuritaire.

Chris Reith, porte-parole de Lutte Canada

La fédération a aussi demandé à une tierce partie, Sport and Law Strategy Group, de dorénavant recevoir les plaintes et de nommer un jury indépendant.

Un premier bilan provisoire des réformes sera réalisé en juin, puis un autre en décembre.

Nous savons que cela prendra un certain temps avant que nous puissions regagner votre confiance.

Lettre de Lutte Canada adressée à ses membres, en décembre 2018

« Il faut repenser la culture du sport »

Sylvie Parent,  professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université LavalSylvie Parent, professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université Laval Photo : Radio-Canada

La professeure de l'Université Laval Sylvie Parent, spécialiste de la violence et des abus sexuels en contexte sportif, a trouvé le contenu du rapport Bennett « très dérangeant ».

On se demande dans quel pays on vit en lisant ça.

Sylvie Parent, professeure titulaire au Département d’éducation physique de l’Université Laval

« Ce qui m'interpelle, dit la professeure, c'est que les athlètes vivent différentes formes de violences. Souvent, dans les médias, on parle de violences sexuelles, mais là on voit de la violence physique grave et de la violence psychologique. »

Sylvie Parent affirme que ces problèmes ne sont pas spécifiques à la lutte : « On a documenté chez des athlètes, parfois assez jeunes, une normalisation des relations sexuelles avec les entraîneurs. »

Il y a vraiment un échec de l’autorégulation par le sport. Il faut sortir la gestion des plaintes de l’interne.

Sylvie Parent

À la suite de la remise du rapport Bennett à Lutte Canada, des lutteuses ont écrit à la ministre des Sciences et des Sports du Canada Kirsty Duncan pour lui demander de nommer un ombudsman du sport au Canada.

La situation au Québec

La triple championne du monde à la retraite, Martine DugrenierLa triple championne du monde à la retraite, Martine Dugrenier, est trésorière de la fédération québécoise et secrétaire de la fédération canadienne. Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

La Québécoise Martine Dugrenier, triple championne du monde à la retraite, a témoigné dans le cadre du rapport Bennett. Elle occupe le poste de secrétaire de direction à Lutte Canada.

Nous lui avions parlé en janvier dernier, dans le cadre d'une enquête sur des irrégularités financières et des conflits d'intérêts au sein de la Fédération de lutte olympique du Québec, dont elle est également trésorière.

Martine Dugrenier nous avait précisé que l'objectif de Lutte Canada est de suivre toutes les recommandations, même s'il faut « prioriser ».

C’est une culture qui a été poursuivie depuis des années et, maintenant, on met un stop à cette culture-là.

Martine Dugrenier, secrétaire de Lutte Canada.

Elle affirme que beaucoup des pratiques décrites dans le rapport ne se faisaient pas au Québec.

La province a toutefois son lot de problèmes, puisque la Division des enquêtes sur la criminalité financière contre l'État de la Sûreté du Québec se penche sur la Fédération québécoise, à la suite des révélations de Radio-Canada.

Ces crises tombent à un bien mauvais moment pour les athlètes puisque les qualifications pour les Jeux olympiques 2020 à Tokyo, au Japon, ont lieu cette année.

Harcèlement

Société