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Un nouveau président à la tête de l’AMA, mais pour combien de temps?

Witold Banka en mêlée de presse à Montréal
Witold Banka, nouveau président de l'AMA Photo: Getty Images / AFP/Sébastien St-Jean
Robert Frosi

À 34 ans, le Polonais Witold Banka est devenu président de l'Agence mondiale antidopage (AMA). Cet ancien athlète va avoir besoin de son expérience des longs sprints pour manœuvrer rapidement au sein d'une agence divisée à qui l'on reproche son manque d'indépendance et son opacité.

En janvier dernier, on sentait déjà qu’il allait être le candidat tout désigné de l’Europe. Il avait devancé par 26 voix contre 16 la Norvégienne Linda Helleland. La vice-présidente de l’AMA a dû payer son audace d’affronter le monde du sport et certaines instances dirigeantes en critiquant sévèrement l’AMA, des fédérations sportives et certains pays, pour leur laxisme dans la gestion de l’affaire du dopage russe.

Il faut comprendre que derrière cette victoire européenne, c’est encore une fois le choc des continents, les chocs culturels et géopolitiques qui se sont affrontés.

« Au sein de l’Agence mondiale, il existe plusieurs mondes, explique Fabien Ohl, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, en Suisse. D’une part, il y a le monde sportif, et le monde des gouvernements [de l’autre]. Il existe une opposition entre les deux, mais il y a aussi de nombreuses divisions au sein de ces deux mondes. Il y a de la géopolitique et des intérêts divergents.

« Finalement, le vote n’est qu’une question d’alliances. Il faut également noter que différentes cultures s’affrontent. Sur les questions de justice, des questions de droits et même de certaines approches en matière de légalisation ou non de certains produits qui aident à la performance.

« Dans ce contexte, les cultures ont des effets. On va avoir des gens très engagés, d’autres hyperorthodoxes ou encore des garants d’une morale de ce que devrait être le sport. Et donc les frontières de ce qu’est le dopage et la manière dont on doit le traiter vont varier en fonction des cultures. »

Ces divisions internes et profondes entre le monde du sport, celui des gouvernements et certains membres dirigeants de l’Agence, on les a bien sentis il y a un an. On se souviendra que la présidente de la commission des athlètes, la Canadienne Beckie Scott, avait claqué la porte de l’AMA. Elle s’était alors insurgée contre la levée de la suspension du laboratoire de Moscou sans que ses responsables avouent leur responsabilité dans le vaste scandale du dopage russe.

Elle parlait également de pressions qu’exerçaient certains membres influents de l’AMA. Dans le même temps, le patron de l’Agence antidopage américaine (USADA), Travis Tygart, avait déclaré : « Franchement, cela sent extrêmement mauvais. L'AMA a montré au monde le type d'organisation qu'elle est : une organisation qui place les désirs d'une poignée de dirigeants au-dessus des droits de millions de sportifs propres. C'est une triste situation pour une institution autrefois respectée. »

On peut maintenant comprendre que ces sorties publiques du représentant de l’antidopage américain et de la championne olympique canadienne ont quelque peu irrité les représentants, entre autres européens, qui votent dans cette instance.

Derrière tout cela, il y a des réseaux géopolitiques. C’est-à-dire qu’il y a une instrumentalisation des oppositions et des conflits au sein de l’Agence mondiale antidopage. Il y a donc des positions différentes, le mouvement sportif est parfois plus inclusif que des agences nationales. On assiste aussi à des divisions entre Anglo-Saxons versus Europe du Nord par rapport à l’Europe continentale, l’Europe du Sud et les pays de l’Est.

Fabien Ohl, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne

On a beaucoup reproché à l'Agence mondiale antidopage son manque d'indépendance par rapport à certains États et même au Comité international olympique (CIO). Et on peut se demander si un changement radical est réellement possible.

De l’avis de certains observateurs, pas vraiment, parce que toutes ses composantes sont dépendantes de quelqu'un. Les comités nationaux, des gouvernements qui les financent. Les fédérations sportives et les gouvernements sont liés aussi par des alliances qui dépassent souvent le cadre sportif.

Il faut tout de même dire que le mode de présidence va changer en 2022, puisque le président ne représentera ni un gouvernement ni le monde sportif. Il serait indépendant. Un terme qui laisse dubitatif Fabien Ohl.

« Un président élu dépend forcément des personnes qui ont voté pour lui, fait-il remarquer. Il ne faut donc pas idéaliser l’indépendance, car entre les financements, les personnes que l’on met en place sur les différents comités, on a une interdépendance. Et de fait, on a des interdépendances entre le mouvement sportif, les gouvernements et l’Agence mondiale antidopage.

On a cru un moment que le modèle olympique en matière d’indépendance allait être différent, mais force est de constater que là encore, on a échoué. Je vous rappelle que ce sont les gouvernements qui ont obligé le CIO à créer cette Agence mondiale antidopage!

Fabien Ohl, professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne

Le modèle de l'AMA peut-il alors survivre à ce type de gouvernance hybride? L'AMA a été ces dernières années fragilisée par différents scandales et certains pays commencent à se questionner sur la manière dont est géré l'antidopage mondial. On voit même des structures parallèles qui commencent à se mettre en place.

Serait-ce la fin de l'AMA dans sa structure actuelle? L'avenir nous le dira. En attendant, le Polonais Witold Banka sera officiellement intronisé à la Conférence mondiale sur le dopage dans le sport, à Katowice, en Pologne, du 5 au 7 novembre.

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