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chronique

André Tourigny : confidences d’un architecte du sport

Il gesticule en s'adressant à un arbitre.
André Tourigny derrière le banc des 67's Photo: Getty Images / Vaughn Ridley
Martin Leclerc

On bâtit ça comment, une organisation gagnante?

Pour répondre à cette question complexe, je suis allé ces derniers jours à la rencontre d’André Tourigny, l’un des hommes les plus fascinants qu’on puisse retrouver dans le merveilleux monde du hockey.

À sa deuxième saison seulement à la barre des 67's d’Ottawa de la Ligue junior de l’Ontario (OHL), il a vu son équipe inscrire 106 points en saison, un record de l’organisation pourtant vieille de 51 ans. Cette performance lui a valu le titre d’entraîneur de l’année dans le circuit ontarien. Il est ainsi devenu l’un des rares entraîneurs à avoir remporté cet honneur dans deux ligues juniors différentes puisqu’en 2005-2006, la LHJMQ lui avait remis le trophée Ron-Lapointe lorsqu'il dirigeait les Huskies de Rouyn-Noranda.

Les 67's ont amorcé les séries éliminatoires de l'OHL en remportant leurs 14 premiers matchs! Toutefois, leur gardien numéro un Michael DiPietro s’est blessé dans la seconde partie de la finale face à Guelph. Cette malchance, qui a mis fin à la saison de DiPietro, s’est avérée fatale pour les 67's, qui ont finalement perdu les quatre matchs suivants et qui ont été privés d’une participation au tournoi de la Coupe Memorial.

Dans le petit univers du hockey, où Tourigny est énormément respecté, beaucoup de gens se sont montrés fort déçus de cette élimination. Car une participation à la Coupe Memorial, à Halifax, aurait créé une situation sans précédent dans les annales du hockey junior canadien. Parmi les quatre équipes participantes, on en aurait retrouvé trois (les autres étant les Huskies de Rouyn-Noranda et les Mooseheads d’Halifax) dont Tourigny aurait directement contribué à construire les formations.

D’où l’idée de s’asseoir avec lui pour lui demander de partager sa précieuse recette.

***

Dans l’esprit d’André Tourigny, il est impossible de prendre les commandes d’un programme sportif sans d’abord en établir les valeurs. Les valeurs établies dès le départ guident en tout temps les décisions qui sont prises par la direction, le recrutement des joueurs et du personnel, ainsi que le style de jeu et la façon de se comporter de tous les membres de l’organisation.

« Quand tu commences dans le métier d’entraîneur, les gens te disent qu’il faut établir des valeurs et tu imagines une équipe dont l’ADN est idéal. Mais l’idéal est impossible à atteindre. Nous vivons dans un monde de compromis », explique-t-il.

Pour moi, une équipe de hockey ne peut posséder toutes les qualités en même temps. Elle ne peut être à la fois très costaude, très rapide, dotée d’une incroyable force de caractère, d’un sens du jeu supérieur, d’habiletés hors du commun et être composée des meilleures personnes disponibles. C’est impossible. Il faut donc être capable de renoncer à certains aspects en dressant une liste de priorités.

André Tourigny, entraîneur-chef des 67 d'Ottawa

« Par ailleurs, on se rend compte à un certain moment que le métier ne se limite pas au hockey. Bâtir une équipe, c’est beaucoup plus que rassembler de bons joueurs et les faire jouer au hockey. On gère des êtres humains. »

***

Quand il est arrivé à Ottawa, Tourigny s’est donc assis avec les propriétaires des 67'S, Ottawa Sports and Entertainment Group, pour connaître les valeurs de l’organisation.

« Il y avait environ huit valeurs qui étaient mises de l’avant. Je suis intervenu en mentionnant qu’il y en avait trop et que moi-même j’aurais de la difficulté à toutes les retenir. Il faut que les valeurs qu’on choisit soient claires, nettes et précises pour tout le monde. Ça nous chatouille un peu quand on doit établir nos vraies priorités parce qu’on doit écarter d’autres valeurs auxquelles on tient. Mais ça ne veut pas dire qu’on renonce à ces valeurs secondaires. Ça veut juste dire qu’elles ne seront pas le coeur et l’âme de ton équipe. »

Au final, les dirigeants des 67's se sont entendus sur quatre valeurs fondamentales pour construire leur projet sportif :

  • le respect,
  • la résilience,
  • l’altruisme,
  • le service communautaire.

« Le service communautaire est très important pour nous parce que ça permet à tout le monde de bien garder les pieds sur terre et de redonner aux gens de notre milieu. Nous sommes privilégiés, mais nous ne sommes pas au-dessus des autres parce que 8000 personnes viennent assister à nos matchs. Je suis un gars de la ferme, un gars du peuple. Et j’estime que rendre service à nos concitoyens nous permet d’apprécier davantage les privilèges que nous avons », soutient Tourigny.

Par ailleurs, les entraîneurs et la direction d'OSEG ont établi quatre caractéristiques qui, sur la patinoire, allaient déterminer l’identité de leur équipe :

  • jouer rapidement,
  • l’acharnement,
  • être difficile à affronter,
  • le courage.

« Jouer rapidement, ça ne fait pas nécessairement référence à la vitesse de patinage. On parle ici de temps de réaction, de sens du hockey ou de la capacité à prévoir ou à organiser le prochain jeu. Quant à la notion de courage, elle est beaucoup plus large que le désir de bloquer un tir ou d’accepter une dure mise en échec. On explique à nos joueurs que lorsque tu es fatigué le matin, le courage consiste à venir s’entraîner (sur glace et hors glace) avec ardeur et ensuite à se rendre à ses cours et à exceller en classe. »

Le courage, c’est aussi la capacité d’accepter la vérité, de surmonter une épreuve et parfois même de confronter un coéquipier lorsqu’un problème surgit. Bref, on demande à nos joueurs de persévérer là où les autres abandonnent.

André Tourigny
Un entraîneur parle à ses joueurs au banc.L'entraîneur-chef des 67's, André Tourigny, s'adresse à ses joueurs pendant le sixième match de la série finale de la Ligue junior de l'Ontario. Photo : Valerie Wutti

***

Le monde du sport est rempli d’entraîneurs dotés de belles valeurs et de bonnes intentions. Mais tous ne sont pas capables de créer une cohésion suffisamment forte pour maximiser le rendement collectif et individuel des athlètes qui leur sont confiés. C’est ce qu’André Tourigny appelle le « secret de la Caramilk ».

« C’est bien beau d’avoir un plan. Mais le plus difficile pour le mettre en application, c’est de trouver la personne capable de prendre les décisions difficiles et de s’assurer que tout le monde soit imputable. Et pour que tous les membres d’une organisation soient imputables, les mêmes règles doivent s’appliquer à tout le monde. Dans les organisations qui connaissent du succès, il n’y a pas deux sortes de règles, il n’y en a qu’une seule, affirme-t-il.

« Ce n’est pas une question de menaces ou de dictature. On établit une philosophie et des règles internes. On s’assure qu’elles soient clairement comprises et acceptées par tout le monde. Et ensuite, on n’en déroge plus. »

Si le départ de l’autobus est prévu pour 7 h 30 et que l’entraîneur ou le DG ne sont pas arrivés, l’autobus quitte quand même. Les mêmes règles s’appliquent à tous. Nous croyons à cela et c’est de cette manière que nous gérons notre programme.

André Tourigny

Le matin de notre entrevue, l’entraîneur venait de rencontrer l’un des leaders de l’équipe qui, lors du match précédent, avait brisé son bâton dans un geste de frustration. La règle des 67's veut que dans le cas d’un bris volontaire, le joueur rembourse une partie de la pièce d’équipement brisée.

« Les règles n’ont pas d’émotion. Elles s’appliquent, tout simplement. Le joueur a plaidé que c’était la première fois qu’il brisait intentionnellement un bâton. Je lui ai expliqué qu’il avait lui-même accepté ces règles, que tout le monde y est soumis de la même manière et que les règles ne sont pas différentes parce que nous jouons en finale. Il a compris », relate l’entraîneur.

L’exemple peut paraître banal. Mais il s’applique dans tous les aspects de la vie des 67's, comme c’était le cas pour les Yankees de George Steinbrenner dans les années 1990 ou comme on le fait au Lightning de Tampa Bay avec l’arrivée du tandem Yzerman-BriseBois au début des années 2010. Dans les deux organisations, il n’y a pas deux listes de règlements. Il n’y en a qu’une seule.

« Joe Torre a écrit que les Yankees ont commencé à plonger au début des années 2000 quand ils ont embauché Jason Giambi et qu’ils ont dérogé à cette règle cardinale, en permettant à Giambi d’être supervisé par son propre entraîneur personnel », évoque Tourigny.

« À Tampa, Yzerman et BriseBois n’ont jamais dérogé à leur politique salariale quand ils négociaient avec Steven Stamkos. À la fin, le joueur a adhéré à cette philosophie. Et quand Jonathan Drouin a demandé une transaction, ils n’ont bougé que lorsque ça faisait leur affaire.

« Par ailleurs, à sa première réunion d’équipe chez les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, Bill Belichick a fait sortir un choix de première ronde de la salle parce qu’il était arrivé en retard », ajoute-t-il, en guise d’exemple.

Tourigny ne prétend pas que sa recette ou les valeurs qu’il met de l’avant sont meilleures que celles des autres. « Mais je sais que peu importe la recette employée, elle ne peut fonctionner sans que tout le monde soit tenu responsable de ses actions et de ses décisions. »

***

Mario Duhamel, un entraîneur ayant connu de beaux succès à titre d’entraîneur en chef dans la LHJMQ (il a aussi fait partie du personnel d’entraîneurs de l’Avalanche du Colorado aux côtés de Tourigny il y a quelques années), est l’un des entraîneurs adjoints des 67's. Il considère que la simplicité du plan de Tourigny fait de ce dernier un admirable chef d’orchestre.

Les 67's d’Ottawa disposent de moyens dignes d’une organisation de la LNH. Pour diriger son équipe, Tourigny est entouré d’une douzaine de collaborateurs, dont deux adjoints plus un entraîneur des gardiens et un préparateur physique à temps complet. Les joueurs de l’équipe sont par ailleurs soutenus par trois(!) entraîneurs spécialistes du développement des habiletés. Rien de moins.

« Le plan est clair. Et parce que le plan et les valeurs sont clairs, chacun connaît son rôle. Les forces de chaque membre du personnel sont exploitées au maximum. Nous avons tous l’impression d’être l’entraîneur en chef de notre spécialité. Mais au bout du compte, il y a une grande cohésion, un fort esprit de collaboration et nous sommes tous imputables. Tout le monde dans l’organisation se sent impliqué et privilégié d’être là.

« Au centre de tout cela, il y a André qui prêche par l’exemple et qui travaille plus fort que tout le monde. Il est transparent et donne toujours l’heure juste, qu’il soit satisfait ou pas. Il suit tout ce qui se passe de façon serrée. Personne ne se perd là-dedans parce que tout est cohérent. Au bout du compte, tout devient tellement plus simple », constate Mario Duhamel.

En seulement deux ans, André Tourigny est passé à deux doigts de remporter le championnat de l'OHL et de se présenter au tournoi à la ronde de la Coupe Memorial pour affronter deux autres équipes possédant encore de bonnes traces de son ADN.

Ce sera sans doute pour la prochaine fois. À moins qu’une autre organisation de la LNH décide de faire appel à ses remarquables talents. Et à ses remarquables valeurs.

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