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chronique

Exode de jeunes talents : le hockey universitaire américain bouscule la LHJMQ

Tristan Luneau en action
Tristan Luneau s'est engagé à jouer pour l’Université du Wisconsin en vue de la saison 2022. Photo: Estacades de Trois-Rivières
Martin Leclerc

BILLET - Les entraîneurs des programmes de hockey américains sont plus présents que jamais dans les arénas québécois. Ils courtisent les meilleurs talents avec empressement. Et plus que jamais, les athlètes et leurs familles semblent répondre positivement à leurs avances.

À titre d’exemple, la semaine dernière, l’exceptionnel défenseur Tristan Luneau, des Estacades de Trois-Rivières (midget AAA), a semé la consternation dans le monde du hockey en annonçant qu’il s’était engagé auprès de l’Université du Wisconsin en vue de la saison... 2022.

Luneau, qui a célébré son 15e anniversaire en janvier dernier, évoluait exceptionnellement à titre de joueur de 14 ans dans la Ligue midget AAA cette saison. Il était déjà établi comme le tout premier choix du repêchage de la LHJMQ de 2020. Plusieurs soutiennent qu’il sera un choix de premier tour dans la LNH en 2022.

La nouvelle de son engagement avec les Badgers du Wisconsin a même été relayée par les médias de cet État américain.

« Le départ de Luneau fait très mal à la LHJMQ. C’est vraiment dommage. Aux Jeux du Canada, il était le seul défenseur de 14 ans d’Équipe Québec (qui a remporté la médaille d’or). Et il était supérieur aux six autres défenseurs de la formation », dit un recruteur comptant plusieurs décennies d’expérience dans la LHJMQ.

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Le printemps dernier, Thomas Bordeleau, qui était censé être l’un des cinq premiers choix du repêchage de la LHJMQ, a tourné le dos au hockey junior pour se joindre au programme national de développement des États-Unis. Sa double citoyenneté (il est le fils de l’ex-joueur du CH Sébastien Bordeleau) lui permettait de le faire.

Face à des joueurs plus âgés que lui durant toute la saison, sans le savoir, Bordeleau a peut-être contribué à faire la publicité des jeunes hockeyeurs de la Ligue midget AAA. Il a bouclé la saison au 1er rang de la formation américaine des moins de 17 ans avec une récolte de 16 buts et 23 passes en 56 matchs.

Plus d’une dizaine d’universités tentent de le recruter.

Dimanche dernier, le gardien Devon Levy, des Lions du Lac-Saint-Louis, a été nommé meilleur espoir midget à sa position lors du Gala des champions de la Ligue midget AAA. Repêché dans la LHJMQ il y a deux ans, et maintenant âgé de 17 ans, Levy a officiellement annoncé ce printemps qu’il se joindra à l’Université du Vermont.

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Le repêchage de la LHJMQ en 2019 risque toutefois de battre tous les records en matière d’exode de talents.

Lundi, des équipes de l'USHL, le circuit junior américain, qui est en quelque sorte l’antichambre du hockey universitaire de la NCAA, ont sélectionné neuf joueurs du Québec et des Maritimes que la centrale de recrutement de la LHJMQ place parmi ses 21 meilleurs espoirs en vue du repêchage junior de juin prochain.

En 2012, les lecteurs de cette chronique avaient appris qu’un défenseur québécois de 15 ans, Raphaël Maheux, avait été sélectionné par une formation de la USHL. Il s’agissait d’un événement exceptionnel. Maheux avait toutefois fini par opter pour les Cataractes de Shawinigan de la LHJMQ.

Selon les experts consultés sur le terrain, la sélection de neuf joueurs par l'USHL cette semaine constitue un phénomène sans précédent.

« C’est trop », tranche le vétéran recruteur cité plus haut. Pour les besoins de cette chronique, ce dernier a demandé à ce que son anonymat soit préservé.

« Auparavant, on voyait peut-être un ou deux joueurs répertoriés au cinquième tour choisir l’option américaine. Là, ce sont des joueurs de première ronde qui sont visés », ajoute l’expert en recrutement, sous-entendant ainsi que la situation n’est pas acceptable.

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Depuis toujours, de jeunes espoirs et leur agent ont brandi la menace de s’expatrier aux États-Unis dans l’espoir de décourager les équipes juniors les moins nanties (ou les moins bien situées géographiquement) de les sélectionner au repêchage. Ces menaces cachent habituellement une entente secrète conclue préalablement avec une équipe choisie par le joueur et sa famille.

« Des agents exploitent cette situation pour choisir leur équipe. Ça fait partie du jeu, je suppose. Mais ce ne sont pas toutes les équipes de la LHJMQ qui ont les moyens de se livrer à ces surenchères. Il y a d’ailleurs de fortes rumeurs qui circulent au sujet d’une équipe des Maritimes qui aurait déjà conclu une entente du genre avec l’un des cinq meilleurs attaquants disponibles au repêchage », dit ce recruteur.

Malgré cela, au bout du compte, il est clair qu’un nombre inhabituel d’espoirs de haut niveau mettront les voiles. Parmi eux, les défenseurs Zachary Bolduc et Jacob Guévin, tous deux des Estacades de Trois-Rivières, et Guillaume Richard, du Séminaire Saint-François.

Zachary Bolduc, un talent exceptionnel, se joindra l’an prochain au nouveau programme prep school de Mount St. Charles dans le Rhode Island. Même si plusieurs programmes universitaires prestigieux le courtisent, Bolduc préfère ne pas se fermer de porte.

« Zachary profitera de la prochaine année pour améliorer sa maîtrise de l’anglais et pour visiter des campus universitaires. Il sera ainsi en mesure de faire un choix éclairé qui tiendra compte de ses intérêts académiques et de la qualité du programme de hockey offert », explique son conseiller familial, André Ruel, de la renommée agence CAA, dirigée par Pat Brisson.

Le nouveau programme de Mount St. Charles, supervisé par l’ex-joueur de la LNH Bryan Berard, est dirigé par des hommes de hockey issus d’un programme de hockey AAA « Selects Academy », qui a aligné plusieurs dizaines de joueurs de la LNH au fil des ans.

Guillaume Richard jouera pour sa part à l’Université du Maine, où l’on retrouve un entraîneur adjoint québécois, l’ex-joueur de la LNH Ben Guité.

De son côté, Jacob Guévin s’est engagé auprès de l’Université du Nebraska à Omaha (UNO), qui comptera sur un grand nombre de Québécois au cours des prochaines années, dont le gardien William Rousseau, ainsi qu’un autre défenseur, Joaquim Lemay.

L’un des entraîneurs adjoints de l’UNO est Dave Noël-Bernier. Originaire de Montmagny, Noël-Bernier a joué son midget AAA à Sainte-Foy avant de s’exiler au Nebraska pour y jouer dans les rangs universitaires. Il a été entraîneur pendant plusieurs années dans l’organisation des Red Wings de Détroit.

Depuis son retour à l’UNO, Noël-Bernier pige allègrement dans la banque de talents québécois. L’automne dernier, il a aussi recruté Alexandre Roy, un défenseur du Cégep André-Laurendeau.

***

« Ça me chicote d’assister à ça parce que la LHJMQ fait de gros efforts pour améliorer l’encadrement des joueurs en ce qui a trait aux études. Par expérience, je sais aussi qu’un grand nombre de joueurs reviennent déçus de leur expérience aux États-Unis », mentionne le recruteur cité plus haut.

Les lecteurs attentifs auront remarqué qu’un grand nombre de joueurs optant pour les universités proviennent de la Mauricie. La majorité d’entre eux ont porté les couleurs des programmes du Collège Marie-de-l’Incarnation et du Séminaire Saint-Joseph, dirigés par l’entraîneur Denis Francoeur.

Des intervenants de la LHJMQ blâment Francoeur pour cet exode. Les joueurs de son académie disputent des matchs aux États-Unis et visitent des campus américains depuis le début de leurs études secondaires. Mais d’autres perçoivent dans cette mouvance un phénomène de société beaucoup plus large qui résulte probablement de la montée fulgurante du hockey scolaire au Québec.

Claude Morin, qui chapeaute les programmes sportifs du Cégep André-Laurendeau, organise depuis neuf ans un camp d’évaluation au bénéfice de joueurs désireux de faire le saut dans la NCAA. Bon an, mal an, une douzaine d’entraîneurs américains s’y rendent pour y dénicher des talents.

Le prochain camp Apex aura lieu du 17 au 19 mai. Depuis 2011, 68 joueurs y ayant participé ont soit joué, soit obtenu des engagements de la part de programmes de la NCAA.

« Le nombre de joueurs d’âge midget qui participent à notre camp a doublé au cours des quatre dernières années », constate Morin.

***

« Notre job consiste à présenter toutes les options à nos clients », explique pour sa part André Ruel.

Avant, les parents ne voulaient même pas entendre parler de l’option américaine. Maintenant, ce sont eux qui nous demandent d’explorer cette avenue. Et ils sont très bien renseignés. Les jeunes n’ont plus peur de s’expatrier pour jouer au hockey. Faire une heure et demie d’avion pour aller jouer à Chicago ou à Halifax, c’est quoi la différence?

André Ruel

Un autre agent, Dominic De Blois, qui agit à titre de conseiller auprès de la famille Tristan Luneau, va dans le même sens.

« Il y a des équipes du junior majeur qui manquent d’encadrement. Je ne parle pas de bourses universitaires, mais bel et bien d’encadrement du joueur au quotidien. Les familles sont au courant de ce qui se passe. Sans nécessairement aboutir dans la NCAA, elles veulent au moins avoir des options. Si la LHJMQ fait ses devoirs, elle pourra se servir de cette compétition pour s’améliorer au lieu de chercher des coupables. Quand on jouit d’un monopole, on n’a pas souvent l’occasion de se remettre en question », estime De Blois.

« Les représentants des universités se déplacent pour rencontrer les parents. Leur recrutement est beaucoup plus combatif. Il va falloir que les équipes juniors se mettent à la page », renchérit André Ruel.

Phénomène ponctuel ou nouvelle tendance? Ce sera à surveiller. Et ces événements s’avèrent une autre bonne occasion de réfléchir à la mise sur pied d’un véritable réseau de hockey universitaire au Québec.

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