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chronique

Rêver au hockey professionnel féminin est une chose, le rentabiliser en est une autre

Marie-Philip Poulin et Lauriane Rougeau célèbrent un but des Canadiennes
Marie-Philip Poulin et Lauriane Rougeau Photo: La Presse canadienne / Justin Tang
Martin Leclerc

BILLET - Y a-t-il une place pour le hockey professionnel féminin dans l'écosystème sportif nord-américain? La réponse est loin d'être évidente.

Il y a quelques jours, quelque 200 hockeyeuses, parmi lesquelles on retrouve les têtes d’affiche des équipes nationales canadiennes et américaines, ont annoncé qu’elles ne joueraient dans aucune « ligue professionnelle » la saison prochaine.

Après 12 années d’existence, la Ligue canadienne de hockey féminin (LCHF) s’est elle-même sabordée au cours des dernières semaines. Les dirigeants de la LCHF estimaient que leur modèle d’affaires n’était pas viable. Selon le site Hockey DB, les équipes canadiennes de la LCHF ont disputé leurs matchs de la saison 2018-2019 devant des assistances moyennes de 1567 (Canadiennes de Montréal), 460 (Inferno de Calgary) et 358 (Furies de Toronto) personnes.

À la suite de cette nouvelle, la Ligue nationale de hockey féminin (NWHL), dont les équipes sont basées aux États-Unis, s’attendait à procéder à une expansion et à accueillir plusieurs formations de la LCHF. Les équipes de la NWHL disputent leurs matchs devant des foules semblables à celles de la défunte Ligue canadienne.

Or, les joueuses estiment que les conditions de travail proposées par la NWHL sont inacceptables. Les salaires annuels offerts aux joueuses varient de 2500 à 10 000 $ US. Et encore, les salaires de 10 000 $ sont réservés à des vedettes comme l’attaquante américaine Kendall Coyne.

Cette réalité amène un premier constat : la défunte LCHF n’était pas une ligue professionnelle et la NWHL n’en est pas une non plus. Le hockey professionnel féminin, contrairement au langage qu’utilisent les joueuses, n’a donc encore jamais existé.

La notion de sport professionnel sous-entend qu’on puisse vivre à temps complet de la discipline qu’on pratique. Les athlètes professionnels sont aussi censés bénéficier d’un encadrement de haut niveau leur permettant, justement, de réaliser des performances auxquelles le public aura envie d’assister en très grand nombre moyennant l’achat de billets.

En ce moment, la situation des meilleures hockeyeuses ressemble, au mieux, à celle des hockeyeurs semi-professionnels. Ces derniers arrondissent leurs fins de mois en jouant au hockey, mais ils occupent un autre emploi à temps complet. À travers cet horaire chargé, ils tentent de s’entraîner du mieux qu’ils le peuvent.

***

La courageuse décision des joueuses de faire l’impasse sur la saison prochaine a suscité de nombreuses réactions d’appuis.

Billie Jean King, qui a été aux avant-postes de la lutte pour l’amélioration des conditions salariales des joueuses de tennis, a fait valoir sur Twitter que « les femmes athlètes méritent de vivre la vie qu’elles envisageaient quand elles étaient enfants : vivre du sport qu’elles aiment. Je suis avec toutes les femmes athlètes dans leur quête d’équité salariale et d’un avenir solide. »

Plusieurs joueurs de la LNH estiment aussi que les hockeyeuses méritent de pratiquer leur sport dans les meilleures conditions. Par ailleurs, une manchette de nos collègues de CBC a particulièrement attiré mon attention. Elle soulignait ainsi le fossé qui sépare les hommes des femmes pratiquant le hockey au plus haut niveau : « Amanda Kessel touche 10 000 dans la NWHL, tandis que son frère Phil empoche 10 millions. »

La notion de « mérite » est aussi revenue dans une entrevue accordée par l’attaquante Marie-Philip Poulin, qui a expliqué qu’en cessant de jouer la saison prochaine, les hockeyeuses veulent se donner la chance de participer à la mise sur pied d’une ligue viable et rentable et pour ainsi obtenir « les conditions qu’on mérite ».

Lorsqu’on se place dans les patins des joueuses, il est difficile de ne pas être du même avis que Poulin. Quand elles fréquentent l’université, les hockeyeuses ont droit à un encadrement optimal. Les ressources financières mises à leur disposition sont considérables. Elles ont accès aux meilleures conditions d’encadrement et d’entraînement. Elles sont aussi dirigées par des entraîneurs de carrière compétents. La même chose s’applique lors des compétitions internationales (officielles ou amicales), où le public se déplace généralement en grand nombre pour les voir à l’œuvre.

Pourquoi en serait-il autrement lorsqu’elles pratiquent leur sport à l’extérieur des bulles du sport universitaire ou des équipes nationales?

À travers tous ces témoignages d’appuis spontanés, par contre, peu de gens semblent se soucier du fait que le sport professionnel et l’industrie du spectacle (show-business) sont régis par les bonnes vieilles lois de l’offre et de la demande.

Un lanceur partant du baseball majeur ne touche pas un salaire de 25 millions parce qu’il a deux fois plus de mérite qu’un hockeyeur comme Connor McDavid, mais simplement parce que son sport génère plus de ventes de billets et des contrats de télédiffusion plus généreux. De la même manière, bien des chanteuses ou des acteurs parviennent à peine à vivre de leur art, tandis que d’autres empochent des dizaines de millions par année.

Si les principes régissant l’activité économique étaient véritablement basés sur le mérite, les athlètes ne figureraient probablement pas parmi les plus hauts salariés de la société.

Mélodie Daoust et Marie-Philip Poulin tentent de déjouer la gardienne de but des États-Unis pendant les Jeux olympiques de 2018.Mélodie Daoust et Marie-Philip Poulin pendant les Jeux olympiques de 2018 Photo : Getty Images / Jamie Squire

***

Vu sous l’angle des joueuses, il existe assurément un marché pour le hockey professionnel féminin. Mais est-ce la même chose du point de vue du public? Les gens considèrent-ils le hockey féminin comme une discipline olympique qui les intéresse tous les quatre ans? Ou ont-ils envie de suivre les Canadiennes comme le font les partisans du Canadien ou, peut-être plus justement, ceux du Rocket de Laval?

Pour assurer l’avenir de leur sport, on raconte en coulisses que les hockeyeuses privilégient l’option de la mise sur pied d’une nouvelle ligue féminine sous les auspices de la LNH.

En 1996, après les échecs de plusieurs ligues de basketball féminin, la NBA a lancé la WNBA. Cette ligue constitue depuis le plus beau succès nord-américain en matière de sports collectifs professionnels féminins.

Les équipes de la WNBA attirent un peu moins de 8000 spectateurs par match en moyenne. Après 23 ans d’existence, la WNBA génère, selon le magazine Forbes, quelque 60 millions de dollars annuellement et les joueuses vedettes y touchent des salaires se situant autour de 115 000 $.

Le hockey féminin pourrait-il un jour générer de tels revenus? Avec des investisseurs patients et avec la machine promotionnelle de la LNH derrière elles, les joueuses semblent croire que c’est possible. Même si c’était le cas, il y aurait toute une côte à remonter.

Prenons, à titre d’exemple, le hockey junior majeur, qui génère tout de même des revenus impressionnants malgré l’omniprésence de la LNH.

Les équipes de la LHJMQ sont bien implantées dans leur communauté et la majorité d’entre elles attirent des foules moyennes se situant entre 2100 et 2700 spectateurs par match.

Cette saison, les 18 formations de la LHJMQ ont collectivement attiré plus de 2 millions de spectateurs. La ligue est généreusement appuyée financièrement par la LNH et bénéficie aussi d’un modeste contrat de télédiffusion.

Les dirigeants de ces clubs jurent toutefois qu’ils n’auraient pas les moyens de verser le salaire minimum à leurs joueurs. Opérer une équipe de hockey coûte cher. Il leur faut entre autres assurer les coûts d’équipement, de déplacement et d’hébergement, les salaires des entraîneurs et du personnel administratif. Il faut aussi prévoir des réserves financières pour les saisons difficiles.

Combien de spectateurs par match (et pour combien de matchs) les équipes d’une future WNHL devraient-elles attirer pour générer des profits raisonnables et offrir aux joueuses des salaires qui leur permettraient de devenir de véritables professionnelles?

Pour toutes ces raisons, il sera extrêmement intéressant de suivre les délibérations qui détermineront l’avenir du hockey féminin au cours des 12 prochains mois. Les défis sont nombreux. C’est le moins qu’on puisse dire.

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