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chronique

Québecor c. Bell : cette histoire finira mal

Montage photo du siège social de Québecor à Montréal, à gauche, et des bureaux de Bell à Montréal.

Le bras de fer entre Québecor et Bell s'est intensifié.

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes/Paul Chiasson

Martin Leclerc

BILLET - Avec les séries éliminatoires de la LNH en toile de fond, un conflit commercial opposant TVA Sports (Québecor) à Bell fait la manchette au Québec par les temps qui courent. À terme, ce énième conflit opposant Québecor à des partenaires privilégiés de la LNH risque d'avoir des répercussions qui surpasseront le petit univers de la télé québécoise.

Établissons tout de suite qu’en décidant de brouiller la diffusion du signal de TVA Sports pour les abonnés du service de Bell Télé à quelques minutes du début des séries, Québecor n’a rien inventé.

À Los Angeles, par exemple, ça fait six ans que 70 % des foyers n’ont pas accès à la télédiffusion des matchs des Dodgers.

En 2013, le câblodistributeur Time Warner (devenu Charter Spectrum en 2016 à la suite d’une méga acquisition) a déboursé 8,35 milliards de dollars afin d’acquérir les droits locaux de télédiffusion des Dodgers pour une période de 25 ans. Le plan de Time Warner semblait à point : ce contrat allait donner naissance à une nouvelle station, Sportsnet L.A. (dont les Dodgers allaient aussi être actionnaires), qui allait diffuser la très grande majorité des matchs de l’équipe ainsi qu’une programmation très largement consacrée aux Dodgers.

Pour rentabiliser ce considérable investissement, il fallait bien assurer la diffusion de Sportsnet L.A. à l’ensemble des consommateurs. Time Warner s’est donc tournée vers les autres câblodistributeurs et fournisseurs de services télé, à qui elle réclamait plus de 4 $ par abonné. Les autres distributeurs, dont Direct TV, ont refusé de payer cette somme, qu’ils jugeaient déraisonnable.

Cette guerre commerciale dure depuis le début de la saison 2014. Et il y a quelques semaines, tout juste avant le début de la saison de la MLB, les principaux acteurs révélaient qu’aucun règlement n’était en vue.

Depuis toutes ces années, seulement 30 % des partisans des Dodgers peuvent donc voir les matchs de leur équipe favorite à la télé. La Terre n’a pas cessé de tourner pour autant.

***

Aux États-Unis, les relations entre les télédiffuseurs et les fournisseurs sont presque entièrement soumises aux féroces lois du marché. Si des négociations visant à établir des redevances satisfaisantes échouent, la partie croyant détenir le plus gros bout du bâton exerce un rapport de force. Le télédiffuseur brouille ses ondes, ou encore, le câblodistributeur biffe une station de sa carte de services.

Bref, c’est le Far West. Juste au cours de l’année 2018, environ 140 disparitions télévisuelles sont ainsi survenues sur le territoire américain.

Au début de 2019, Charter Spectrum s’est de nouveau trouvée plongée dans un conflit semblable. Cette fois, lorsqu’elle portait son chapeau de câblodistributeur.

Charter Spectrum était incapable de s’entendre avec Tribune Group, qui possède trois douzaines de stations, dont les « super stations » bien connues WGN (Chicago) et KTLA (Los Angeles) qui sont offertes dans l’ensemble du pays.

Après les Fêtes, juste au moment où les éliminatoires de la NFL prenaient leur envol, Charter Spectrum a rayé les stations de Tribune Group de sa grille de services. Le fournisseur estimait que le télédiffuseur lui présentait des demandes « ridicules ». Six millions de clients ont ainsi vu ces stations disparaître de leur menu télé pendant neuf jours, le temps que les négociations finissent par aboutir.

Cette histoire vous rappelle-t-elle quelque chose?

***

Au Canada, en principe, de telles disparitions ne surviennent jamais, parce que la loi protège le public. Quand télédiffuseurs et fournisseurs sont incapables de s’entendre, ils ne peuvent prendre les clients de l’autre partie en otages pour exercer un rapport de force. La programmation doit être maintenue coûte que coûte et les litiges sont réglés en arbitrage par le CRTC.

C’est pour cette raison que l’attitude agressive de Québecor fait tant jaser depuis plusieurs jours. Insatisfait des résultats des arbitrages des dernières années, Pierre Karl Péladeau a décidé de se faire justice lui-même, ce qui n’est jamais une bonne idée lorsqu’on vit dans une société de droit.

***

Au bout du compte, ce nouveau conflit commercial entre Québecor et Bell finira sans doute par être arbitré par le CRTC, ou peut-être même par les tribunaux. Et pas nécessairement à la satisfaction de M. Péladeau.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le PDG de Québécor, Pierre Karl Péladeau, dans une lettre ouverte s'en prend aux redevances versées aux chaînes de Bell Média et à RDI.

Photo : Radio-Canada / Jean-Simon Fabien

Il faudrait par ailleurs être immensément naïf pour croire que cet esclandre ne laissera pas de nouvelles cicatrices dans le cénacle de la LNH, où Québecor espère toujours obtenir une concession.

Depuis nombre d’années, dans les coulisses de la LNH, c’est toujours la même question qui revient au sujet d’un éventuel retour des Nordiques : « L’actionnaire de contrôle de Québecor est-il capable de s’entendre avec le monde? »

En coupant le signal de TVA Sports aux abonnés de Bell, Québecor s’est une fois de plus attaqué à un partenaire et membre important de la LNH.

À titre de partenaire privilégié du Canadien, de propriétaire de RDS et de TSN, et surtout à titre d’actionnaire des Maple Leafs de Toronto, Bell, faut-il le rappeler, exerce une influence considérable au sein de la ligue.

Imaginons maintenant l’ampleur de la crise si le CH était parvenu à se qualifier pour les séries éliminatoires. Cette manoeuvre aurait directement visé la jugulaire, soit la sacro-sainte relation qui unit le Tricolore à ses partisans francophones! À quelques minutes du début des séries!

Le Canadien, faut-il le rappeler, a aussi eu ses démêlés avec Québecor devant les tribunaux. Québecor contestait le contrat de gestion de l’amphithéâtre de Laval (devenu la Place Bell) qui avait été octroyé par la Ville au Groupe CH.

Plus autodestructeur que ça, tu meurs.

***

On peut comprendre le PDG de Québecor de ruer dans les brancards parce que TVA Sports saigne littéralement de l’argent. Depuis sa création en 2011, la station sportive a essuyé des pertes de plus de 152 millions de dollars, selon le CRTC.

En 2013, Québecor a fait le pari d’acquérir les droits nationaux francophones de la LNH pour une somme se situant aux alentours de 720 millions de dollars. Ce considérable investissement visait à créer une clientèle viable pour TVA Sports. Et aussi, sans doute, à tisser avec la LNH des relations privilégiées qui allaient faire pencher la balance au moment d’obtenir une équipe.

Or, deux expansions sont survenues depuis. Alors que les promoteurs de Las Vegas et de Seattle étaient accueillis à bras ouverts, Québecor est restée plantée sur le pas de la porte.

Pour la relation privilégiée, on repassera. Il serait par ailleurs étonnant que le coup de force auquel on assiste cette semaine rehausse la réputation de Québecor auprès des propriétaires de la ligue.

Le contrat unissant TVA Sports à la LNH est encore valide pour sept ans. On parle de déboursés surpassant les 400 millions. Les déficits s’accumulent. Et Québecor en est rendue au point où elle estime aider sa cause en débranchant elle-même des centaines de milliers de citoyens qui avaient choisi de s’abonner à sa station sportive.

Cette histoire finira mal.

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