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Le temps était venu pour Sylvie Bernier de raconter son autre histoire

Une femme parle devant un micro.

Sylvie Bernier

Photo : Radio-Canada / Ronald Georges

Meeker Guerrier

Sylvie Bernier est connue comme la première championne olympique canadienne en plongeon, avec son titre au 3 m aux Jeux de Los Angeles en 1984. Depuis quelques années, son nom est aussi associé à la prévention de la noyade, une cause qui lui est chère depuis le 24 juillet 2002, journée qui a complètement changé sa vie.

Ce jour-là, Sylvie Bernier assiste, impuissante, à la noyade de son neveu Raphaël, 5 ans, pendant une sortie familiale en canot sur la rivière Nouvelle en Gaspésie.

L'embarcation de son frère Jean-François a frappé un embâcle de bois. Le petit Raphaël y est resté coincé après qu’elle eut chaviré et a été entraîné au fond de la rivière. Sylvie Bernier a voulu plonger à son secours, mais son frère [le père du petit garçon, NDLR] l’en a empêché, craignant qu’elle soit à son tour aspirée vers le fond.

C'est la prémisse de son livre Le jour où je n’ai pas pu plonger, publié aux éditions La Presse, qui aborde le deuil ainsi que les sentiments d’impuissance et de culpabilité qui l’ont longtemps habitée.

Parallèlement, on pourra la voir dans un documentaire présenté le samedi 13 avril à 22 h 30 (HAE) sur ICI TÉLÉ revenir sur les lieux de la tragédie et chercher à faire la paix avec les événements entourant la mort de son neveu.

Sylvie Bernier a accepté de répondre à nos questions sur la genèse de ces deux projets.

Q. - Le livre et le documentaire sont-ils complémentaires?

R. C’est totalement ça. Le documentaire présente un paysage magnifique. Nous sommes entourés de lacs, de rivières, de montagnes et c’est superbe. On voit aussi la douleur.

Dans le livre, c’est beaucoup plus personnel. Je m’ouvre beaucoup sur le deuil, les étapes, la rage, la colère, ce qu’on voit moins dans le documentaire. En 50 minutes, on s’est concentré beaucoup plus sur la sensibilisation, la sécurité nautique, la sécurité aquatique et on a parlé avec des experts. C’était ça l’objectif. On voit et on sent la douleur dans le documentaire, mais en même temps, il y a une quête. On cherche à comprendre et surtout, on se demande ce qu’on peut faire aujourd’hui.

Sachant qu’un drame comme celui qu’on a vécu pourrait se reproduire, puisqu’il n’y a pas de législation pour régir les entreprises qui offrent des activités guidées de plein air et d’aventure, les gens seront sensibilisés. Quand vous participez à une aventure, assurez-vous que l’entreprise fait partie de l’organisme Aventure écotourisme Québec, qui certifie qu’ils vont suivre des normes établies par des experts de cette activité-là.

Q. - Dans votre cheminement, qu’est-ce qui est venu en premier : le besoin de parler de votre deuil ou de faire de la prévention?

R. Le livre est vraiment venu après et par hasard. Lorsqu’il y a eu le dépôt du rapport du coroner en 2004, j’ai dit en point de presse qu’on aimerait sensibiliser la population à la sécurité nautique et aquatique. Mais je savais très bien qu'au fond de moi, humainement parlant, j’en étais incapable.

Je ne pouvais pas parler de ce drame-là publiquement. Je n’étais pas capable émotivement à bout de bras et de dire : « OK, qu’est-ce qu’on fait maintenant? » On était trop démolis.

En lisant le livre, vous allez encore plus comprendre. Parce que je parle encore plus du quotidien. Vous allez vraiment comprendre pourquoi ça a pris 16 ans pour revenir sur cet événement, mais pas seulement revenir sur le drame, mais revenir en voulant regarder ce qu’on fait aujourd’hui et demain, qu’est-ce qu’on fait. Pour donner un sens à cet événement traumatisant et mettre un baume sur tout ça.

Pour moi, la première étape était de reprendre le rapport du coroner et c’est pour ça que le documentaire est venu en premier. Ça a quand même pris quatre ans à mettre en place tout ce qu’il faut pour le documentaire. La première étape a été de l’exprimer, il y a quatre ans, en disant : « Il me semble que ça serait une bonne façon de sensibiliser la population. » De fil en aiguille, j’ai rencontré une équipe de production et je leur ai simplement remis le rapport du coroner en leur disant : « Dites-moi si on peut faire un documentaire avec ça. »

Tout est parti de là. Ce n’est que trois ans plus tard que l’idée du livre est venue. Jamais je n’aurais pensé que j’allais m’ouvrir de manière aussi intime sur ce que j’ai vécu et sur ce que nous avons vécu comme famille, par rapport au deuil et au drame.

Q. - Comment est venue l’idée du livre?

R. J’étais la tante de Raphaël. Il a des parents, France et Jean-François, qui doivent vivre avec son absence au quotidien depuis 17 ans.

Chaque mois de juillet, ce sont des moments plus difficiles pour la famille. Comme me l’a dit France, le deuil n’est pas une destination en soi, c’est un long processus. Il y a des hauts et des bas. La première portion du documentaire est plus intime. Après, on entre plus dans le volet sensibilisation. Dans le livre, je parle aussi de sensibilisation, des projets qu’on doit changer, du projet Nager pour survivre, mais je parle aussi de toutes les étapes de ce qu’on a vécu.

C’est vraiment à cœur ouvert. L’idée du livre est venue de Pierre Cayouette, des éditions La Presse, que je connais depuis 10 ans. Parce que je n’ai jamais eu l’idée d’écrire un livre. Quand on me le demandait, je disais toujours que je n’étais pas prête à ça. Mais là, ça n’a pas pris 30 secondes et j’ai dit oui. Je lui ai envoyé le rapport du coroner et je lui ai dit que si j’écris un jour, mon premier livre sera sur Raphaël, en son honneur.

Q. - Vous parlez encore du rapport du coroner comme pièce centrale. Comment avez-vous porté en vous ce rapport depuis 17 ans?

R. Étonnamment, quand le rapport est sorti, je l’ai lu trois ou quatre fois. J’ai pleuré pendant des semaines, j’ai refermé le rapport et je l’ai rangé. Encore une fois, je n’étais pas capable de porter ça. Je le dis dans le livre, c’est un drame familial. C’est moi la personne publique, mais ce n’est pas que moi qui vis ça. Il fallait que tout le monde soit prêt.

Chacun le vit à sa façon. Il n’y a rien de normal et il n’y a rien d’anormal dans un deuil. On était quatre adultes présents et on l’a tous vécu différemment. Le respect de l’autre était important aussi. Ce n’était pas juste mon histoire. Donc, avant même de parler du documentaire et même de le proposer, je me suis assise avec mon frère et ma belle-sœur, parce que c’est leur fils. Mon frère l’explique aussi dans le documentaire, on n’était pas prêts avant.

Q. - Le livre et le documentaire s'adressent-ils à tout le monde? Vouliez-vous sensibiliser un groupe en particulier?

R. Le documentaire s’adresse à toute la population québécoise qui profite de la nature. C’est cinq millions de personnes. Je dis souvent que le plus grand danger qui nous guette, au Québec, c’est la sédentarité.

Aujourd’hui, une partie de mon travail est de faire la promotion d’un mode de vie physiquement actif. Donc, c’est important que mon message ne soit pas alarmiste. C’est plus dangereux de rester inactif que d’aller faire du vélo ou aller nager dans un lac. Mais je veux aussi lancer le message qu’aujourd’hui, en 2019, on a des normes de sécurité qui sont établies par l’industrie, pour l’industrie et, malheureusement, c’est de l’autorégulation. C’est volontaire. Ce sont les gestionnaires qui décident s’ils adoptent les règles de sécurité ou non.

Pour moi, c’est inacceptable. Ça s’adresse à tout le monde. Peu de gens savent que si vous allez sur une rivière, il peut y avoir un commerçant qui fait partie de l’AEQ et un autre qui facture 20 $ de moins, mais qui n’a pas les mêmes normes de sécurité.

Le livre, c’est un livre d’espoir. C’est de dire qu’on en sort. C’est un cheminement sur le deuil. Oui, je parle de sécurité nautique et aquatique. Mais pour moi, c’était pour rendre hommage à Raphaël.

C’était un jeune garçon espiègle, rieur, moqueur, qui aimait nager, qui ne voudrait pas nous voir pleurer encore 17 ans plus tard. Il voudrait nous voir bâtir un programme comme Nager pour survivre, déployé partout au Québec, pour que tous les enfants puissent profiter des plaisirs de l’eau.

Le livre et le documentaire se terminent là-dessus. C’était très important pour moi que ce soit lumineux et que ça se termine avec de l’espoir. C’est pour ça qu’il y a 5 ou 10 ans, je ne pouvais pas faire ça, parce que je n’étais pas encore prête. Aujourd’hui, je travaille dans le milieu politique et tout est en place pour que je puisse faire avancer deux projets : Nager pour survivre et la législation.

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