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Quand deux rivaux vont jouer dans la cour de la WWE

La façade du Madison Square Garden, à New York
Le Madison Square Garden n'a accueilli que des spectacles de lutte de la WWF/WWE depuis les années 1960. Photo: Associated Press / Ben Walker
Olivier Tremblay

Le 35e WrestleMania, événement phare de la World Wrestling Entertainment (WWE), témoignera ce week-end du pouvoir de ce quasi-monopole de la lutte professionnelle en Amérique du Nord. Mais pendant ce temps, deux organisations rivales envahissent son territoire. Coup d'œil sur une industrie en ébullition.

Un quart d’heure. C’est ce qu’il a fallu à Ring of Honor (ROH), la deuxième organisation de lutte nord-américaine, et à New Japan Pro-Wrestling (NJPW), le plus gros joueur japonais et deuxième mondial, pour vendre tous les billets grand public pour leur gala « G1 Supercard » du samedi 6 avril, au Madison Square Garden de New York.

Depuis les années 1960, le célèbre aréna n’a accueilli que des spectacles de lutte de la famille McMahon, qui dirige la WWE. Cette dernière, qui présente cinq événements en cinq soirs au Barclays Center et au stade MetLife à partir de vendredi, n’a pas lâché prise si facilement.

En juin dernier, la direction du Garden, après discussions avec la WWE, a annulé une première entente avec ROH pour un spectacle. Ce n’est qu’un mois plus tard que la tenue de « G1 Supercard » est devenue officielle.

Au cours de la préparation de ce reportage, l’organisation mexicaine AAA a annoncé qu’elle tiendrait aussi un événement au Madison Square Garden, le 15 septembre prochain.

En entrevue à Radio-Canada Sports, le chef de l’exploitation de ROH, Joe Koff, a supposé qu’un administrateur du Garden a déclenché l’imbroglio en dévoilant l’accord à son partenaire de longue date par pure courtoisie.

À quelques heures du plus gros événement de son organisation en 17 ans d’existence, Koff a choisi de souligner en riant que l’incident a généré « de l’excellente publicité ».

Logo de l'événement G1 Supercard de Ring of Honor et New Japan Pro-Wrestling.L'événement G1 Supercard sera présenté à guichets fermés. Photo : Ring of Honor/New Japan-Pro Wrestling

« Je crois simplement que cette longue relation a fait en sorte que les émotions ont été vives et que la WWE a peut-être eu le sentiment d’avoir été un peu trahie, indique Koff. Mais le fait est qu’ils n’avaient rien prévu au Garden ce week-end. Nous avons pris une décision d’affaires, et il n’y a pas une tonne de salles new-yorkaises pouvant accueillir un événement de taille moyenne avec lesquelles la WWE n’a pas de contrat. »

La courte déclaration qu’a transmise la WWE à Radio-Canada Sports a le mérite d’être claire : « Le Madison Square Garden est, bien sûr, libre de travailler avec ROH comme il l’entend. »

Résultat : les deux organisations présenteront un événement que le journaliste Dave Meltzer, qui publie depuis 1982 la populaire infolettre Wrestling Observer, n’hésite pas à qualifier d’« historique ».

« Ce sera aussi la pierre angulaire de la croissance de New Japan aux États-Unis, soutient Meltzer. Je peux imaginer qu’il y aurait un grand spectacle chaque année, le week-end de WrestleMania. Je peux imaginer qu’ils retourneront au Garden. »

Koff affirme qu’un autre rendez-vous au Garden pourrait se concrétiser « si l’occasion se présente ». Il est difficile de dire, en tout cas, que ROH n’a pas le vent dans les voiles.

Un dirigeant de sa société mère Sinclair Broadcast Group (SBG) – qui a fait parler d’elle pour les mauvaises raisons l’an dernier – a récemment qualifié ROH de « diamant brut » dans une conférence téléphonique d’investisseurs.

SBG, propriétaire de 191 stations de télévision locales qui diffusent le produit de ROH, a déclaré un bénéfice net de 341,2 millions de dollars américains (456,8 M$ CA) en 2018. L’organisation que dirige Koff ne représente qu’une petite pointe de la tarte, mais la tarte est certainement bien garnie.

Une fenêtre sur le monde

La présence de ROH dans son portefeuille a aussi d’avantageux pour SBG qu’elle est sa marque la plus visible au-delà des frontières américaines. Son service de webdiffusion HonorClub est accessible partout dans le monde, et l’entreprise compte des organisations du Mexique, du Royaume-Uni et du Japon parmi ses partenaires, dont la plus connue est NJPW.

Le spectacle de samedi sera le 38e d’une association inaugurée avec un premier gala à Toronto en mai 2014. L’alliance, d’un point de vue créatif, allait de soi. Lorsque la cloche sonne et que les caméras tournent, ROH et NJPW présentent leur lutte comme un sport et non comme un « divertissement sportif », phrase clé du message de la WWE depuis des décennies.

En plus de proposer des galas en copromotion, les deux groupes se prêtent des talents à l’occasion. NJPW envoie notamment certains jeunes lutteurs en « excursion » à ROH à la fin de leur formation avant de les rapatrier pour réellement amorcer leur carrière au pays du Soleil levant. C'est le parcours qu'a emprunté le Néo-Zélandais Jay White, actuel champion de NJPW, qui disputera la finale au Garden contre l’idole japonaise Kazuchika Okada.

Graphique qui présente Jay White et Kazuchika Okada, participants au combat de championnat de NJPW du gala G1 Supercard produit par Ring of Honor et New Japan Pro-Wrestling.New Japan Pro-Wrestling présentera un combat de championnat entre deux de ses grandes vedettes, le Néo-Zélandais Jay White et le Japonais Kazuchika Okada. Photo : Ring of Honor/New Japan-Pro Wrestling

« Nous sommes deux entreprises bien indépendantes dont l’idéologie, tant pour le produit que pour sa présentation, est très semblable, explique Joe Koff. La distance entre nous est énorme, mais c’est une occasion pour les deux promotions de présenter leurs lutteurs dans de nouveaux marchés, mais en gardant une certaine maîtrise des situations. »

Le lutteur québécois Pierre-Carl Ouellet, trois fois champion par équipe de la WWE (à l’époque WWF) avec Jacques Rougeau au milieu des années 1990, a accepté en décembre dernier un contrat exclusif avec ROH. Le partenariat avec NJPW, selon lui, est un atout pour l’entreprise dans un marché où le recrutement est de plus en plus laborieux.

« Une des raisons principales pour lesquelles mon partenaire, Brody King, a signé avec Ring of Honor, c’est parce que New Japan l’intéressait, souligne Ouellet. Bandido aussi, Jeff Cobb, c’est probablement la même chose. Tout le monde a eu des offres de la WWE, d’All Elite Wrestling, tout a explosé en même temps. »

Un nouveau joueur aux poches profondes

All Elite Wrestling (AEW) est la nouvelle aventure de la famille Khan, propriétaire des Jaguars de Jacksonville de la NFL et du club de soccer anglais Fulham, qui met sa fortune au service d’une idée originale de trois anciens lutteurs de ROH et de NJPW : Cody Rhodes et les Young Bucks, Matt et Nick Jackson.

Il est encore tôt pour dire si AEW se présentera comme un concurrent direct à la WWE. Chose certaine, l’entreprise s’est fait remarquer en faisant un pont d’or à un favori des McMahon depuis 20 ans : le Winnipégois Chris Jericho, sextuple champion de la WWE, qui affrontera au premier événement de l’organisation un autre Manitobain, Kenny Omega.

« Bien entendu, les patrons de la WWE s’efforcent de consolider les contrats de tout le monde, car ils ne veulent voir personne se joindre à l’AEW, qui intéresse certains lutteurs, soutient le journaliste Dave Meltzer. La WWE n’a rien dit publiquement, et elle ne le fera pas. Mais en coulisses, sa réaction a été immédiate. »

Aucune organisation depuis la World Championship Wrestling du magnat américain des médias Ted Turner, dans les années 1990, n’a fait une concurrence énergique à la WWE, qui a fini par acheter sa rivale en déchéance en 2001.

L’entreprise Total Nonstop Action a bien tenté de prendre la relève en 2002, mais une série de hauts et de bas a essentiellement relégué l’organisation, maintenant nommée Impact Wrestling et établie à Toronto, au 3e rang derrière ROH en Amérique du Nord.

AEW a refusé les demandes d’entrevue de Radio-Canada Sports.

Pierre-Carl Ouellet est l'un des rares athlètes à l’affiche de « G1 Supercard » qui ont déjà lutté au Madison Square Garden. Tous les représentants de NJPW y vivront une première expérience qui représentera, pour l’entreprise, la suite logique d’une lente progression.

« Le Japon est en train de passer d’une économie de transformation à une économie de services où NJPW connaît de la réussite, explique le directeur général de l’organisation, le Canadien Michael Craven. Les Japonais consomment aussi de plus en plus de produits nationaux, comme celui de NJPW, au lieu du contenu de l’étranger comme les productions hollywoodiennes, à un point tel que le Japon commence à exporter de plus en plus de ses propres produits culturels. »

La télé, le nerf de la guerre

Les chiffres que présente NJPW, une filiale de l’entreprise japonaise de cartes à jouer Bushiroad, indiquent qu’elle occupe une part de marché supérieure à 80 % au Japon. Son service de webdiffusion NJPW World compte plus de 100 000 abonnés dans le monde. Et son exercice 2018 a été le plus fructueux depuis sa création, en 1972.

NJPW a déclaré un produit de 4,9 milliards de yens (58,7 M$ CA) en 2018. Selon le balado spécialisé Wrestlenomics, qui a pu traduire les bilans de l’entreprise du japonais à l’anglais, son bénéfice net s’est élevé à 557 millions de yens (6,7 M$ CA).

Vince Mcmahon, chef de la direction de la WWE, en conférence de presseVince McMahon dirige la WWE depuis 1982. Photo : Getty Images / Ethan Miller

Certes, aucune organisation ne navigue dans les mêmes eaux que la puissante WWE, qui a déclaré en 2018 un bénéfice net de 99,6 millions de dollars américains (133,3 M$ CA). Ses nouveaux contrats télévisuels avec Comcast et Fox l’enrichiront davantage. Et la boîte à images, explique Dave Meltzer, demeure le nerf de la guerre, même si la webdiffusion prend de plus en plus d’importance.

NJPW et ROH ne font peut-être pas sauter la banque au petit écran, et la WWE pourrait bien continuer d’attirer certains de leurs meilleurs éléments. Quelque 11 noms actuellement inscrits à la carte de WrestleMania 35 ont gagné un championnat de NJPW ou de ROH avant de se joindre à la WWE.

Néanmoins, les deux partenaires ont bien signalé leurs intentions en allant jouer sur le terrain de la WWE ce week-end.

« Aucun autre promoteur n’a organisé un spectacle au Garden, mais beaucoup sont allés faire concurrence aux McMahon dans le marché new-yorkais au Nassau Coliseum ou au Meadowlands Arena, par exemple, se souvient Meltzer. Le premier spectacle est habituellement une réussite, mais c’est plus compliqué pour le deuxième et le troisième. La difficulté, ce sera de renverser cette tendance historique. »

À lire samedi : Un nouveau chapitre de la renaissance de « PCO » au Madison Square Garden, et l’état de la scène québécoise de la lutte

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