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chronique

Expos 2.0 : Bronfman et son groupe sont prêts, mais à quoi?

Stephen Bronfman.

Stephen Bronfman

Photo : La Presse canadienne / Andrew Vaughan

Martin Leclerc

BILLET - Les printemps montréalais se suivent et se ressemblent. Chaque année (c'est presque devenu une tradition), les Blue Jays de Toronto s'arrêtent au Québec pour disputer leurs deux derniers matchs préparatoires. Et les médias tentent de mesurer, à travers les propos plus ou moins sibyllins de Stephen Bronfman, l'avancement du projet visant à ramener une équipe de baseball majeur à Montréal.

Et chaque année (c’est presque devenu une tradition), la question qui tue ne trouve jamais de réponse : comment le groupe d’investisseurs piloté par Bronfman financera-t-il son nouveau stade?

Les Québécois ont l’épiderme sensible relativement à cette question. Du fiasco financier des installations olympiques de 1976 jusqu’au financement du Centre Vidéotron à Québec, en passant par les subventions annuelles consenties au cirque de la F1 ou les sommes englouties par Montréal pour présenter des épreuves de formule électrique, les contribuables ont vu neiger.

Le mois dernier, l’Assemblée nationale a adopté sans opposition une motion voulant qu’aucune subvention ne soit versée au groupe d’investisseurs montréalais pour construire un stade de baseball. Stephen Bronfman a par ailleurs déjà clairement fait savoir qu’aucune somme n’allait être demandée à Montréal pour financer la construction du futur domicile des Expos 2.0. Quant à Valérie Plante, elle a aussi écarté tout scénario impliquant un congé de taxes.

Si on additionne ces informations au fait que le gouvernement fédéral ne finance pas la construction de stades ou d’amphithéâtres, il ne reste plus beaucoup d’options pour les investisseurs. Pourtant, dans l’esprit de Stephen Bronfman, il semble évident que le baseball majeur sera de retour à Montréal et que, d’une manière ou d’une autre, les gouvernements participeront au projet.

« Ce ne sera pas un projet 100 % privé. Nous aurons besoin d’un peu d’aide. Il n’y aura pas d’argent de la Ville de Montréal [d'investi], mais ce projet en est un qui doit se réaliser en équipe. On a besoin de parler avec le premier ministre [Legault] et d’avoir de bonnes relations avec la Ville, ce qui est le cas. Mais ce n’est pas encore le temps de discuter de cet aspect, parce que nous ne sommes pas concrètement arrivés à l’étape de révéler en quoi consiste le plan d’affaires », me disait Stephen Bronfman en décembre dernier. Lundi, il s’en est encore tenu à cette ligne de communication.

Nous sommes en mars. Les Blue Jays sont en ville. Et le chat (le mode de financement) n’est toujours pas sorti du sac.

***

Avant l’été, les réponses pourraient toutefois commencer à surgir.

Bronfman et ses associés veulent que leur futur stade fasse figure de pôle d’attraction dans le cadre d’un projet immobilier de plusieurs milliards de dollars. Ils souhaitent, ni plus ni moins, faire jaillir un nouveau quartier dans une zone industrielle en déclin.

À ce chapitre, les promoteurs du retour des Expos sont en discussion avec le développeur immobilier Devimco pour conclure un partenariat. Le président de Devimco, Serge Goulet, dit détenir des options d’achat sur 30 % des terrains essentiels à la réussite du projet, près du bassin Peel. Ces terrains seraient situés à proximité de celui que convoite le groupe de Bronfman et qui est détenu par la Société immobilière du Canada (SIC).

On voit mal comment l’alliance Bronfman-Goulet pourrait dérailler. Les deux étaient déjà partenaires en vue du possible développement du site de la brasserie Molson (un autre groupe a toutefois remporté l’appel d’intérêt).

Quant à l’éventuelle acquisition du terrain de la SIC, il faut se rappeler que des élections fédérales sont prévues le 21 octobre prochain. Cette date fixée d’avance fera en sorte que la campagne débutera tôt et que les dossiers importants devront être réglés au préalable. Habilement, M. Bronfman a requis l’aide du gouvernement du Québec pour discuter de cette cession de terrain avec le fédéral. Considérant ses liens étroits avec les libéraux fédéraux, l’homme d’affaires souhaite certainement que le dossier se règle avant la campagne.

Quand Stephen Bronfman affirme que « 2019 sera une grosse année » pour le projet de retour des Expos, on comprend que le règlement rapide de cette transaction constitue sa priorité. « J’espère que dans quelques mois tout sera bouclé », a-t-il déclaré lundi sur les ondes du 98,5 FM.

***

Un peu tout le monde s’attend donc à ce que le futur stade des Expos soit construit sur un terrain acheté par les développeurs auprès de la SIC. Mais il sera intéressant de voir si ce sera effectivement le cas.

Au Québec, au cours des 23 dernières années, aucun promoteur sportif n’était propriétaire du terrain sur lequel son stade ou son amphithéâtre a été construit.

Au début des années 1990, le Canadien avait loué au Canadien Pacifique le terrain sur lequel le Centre Bell avait été érigé. Ce n’est qu’en décembre dernier, après avoir assumé un loyer annuel pendant un quart de siècle, que le CH s’est finalement porté acquéreur du terrain du CP au coût de 50 millions de dollars.

Le stade Saputo a été construit sur un terrain appartenant à la RIO, et un bail emphytéotique a été conclu. Le propriétaire de l’Impact, Joey Saputo, a ainsi pu réaliser des économies considérables. Le Centre Vidéotron de Québec et la Place Bell de Laval ont pour leur part été largement payés par les contribuables et érigés sur des terrains municipaux.

Sachant cela, et si l’on tient pour acquis que les promoteurs des Expos devront construire leur stade à fort prix (il est question de 500 à 700 millions), ne serait-il pas logique qu’ils tentent de réduire leur facture en louant simplement leur terrain auprès de la SIC?

***

À la fin des années 1990, les Giants de San Francisco avaient littéralement révolutionné le monde du sport en finançant eux-mêmes 100 % des coûts de construction de leur nouveau stade, qu’ils avaient choisi d’ériger sur des terres industrielles situées au bord de la baie.

Les Giants avaient rentabilisé l’opération en développant autour du stade un magnifique quartier qui porte le nom de SoMa (South of Market). Ce projet urbanistique avant-gardiste a fait école. Depuis, dans la plupart des sports professionnels nord-américains, des promoteurs tentent de reproduire cette formule gagnante. C’est clairement le cas à Montréal.

Le stade des Giants de San Francisco lors d'un match contre les Mariners de SeattleAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le stade des Giants de San Francisco

Photo : Getty Images / Ezra Shaw

Malgré leurs imposants moyens financiers, les Giants n’avaient toutefois pas acheté le terrain sur lequel ils souhaitaient construire leur stade. Ils avaient préféré négocier un loyer annuel avec la Société du port.

Compte tenu de l’ampleur du projet des Giants, les autorités municipales de San Francisco avaient toutefois aussi mis la main à la pâte et puisé dans leurs coffres afin qu’il puisse se réaliser. Les Giants ont ainsi bénéficié d’un allègement fiscal de 10 millions, et la Ville a injecté 80 millions dans l’amélioration des infrastructures et du transport collectif. Il est ainsi possible de se rendre à SoMa à vélo, à pied, en train léger, en tramway ou même à bord d’un traversier.

Tout le monde a profité de ce partenariat. Près de 5500 familles se sont établies dans SoMa, de même que des commerces et des entreprises.

***

Le bassin Peel étant loin d’être facilement accessible, il est clair que des investissements importants devront y être faits en matière de transport en commun. Personne ne voudra y habiter ou aller y voir des matchs si le futur REM (entre autres) n’y est pas déployé. Tout le succès de l’opération dépend de cette accessibilité.

« Ce qu’on a besoin, c’est que les gens dans le secteur public disent : "On est là pour vous soutenir". La mairesse est très positive avec nous, le premier ministre Legault est super positif. Il adore le baseball. Ils voient tous que ça apporte de bonnes retombées économiques à Montréal et que c’est un outil promotionnel pour notre ville. C’est un win-win », déclarait M. Bronfman lundi, en entrevue avec Mario Langlois.

La formule de développement des Giants de San Francisco est extraordinaire. Par contre, de plus en plus de promoteurs ne se contentent pas de copier ce modèle. Ils étirent l’élastique en empochant à la fois les revenus découlant du projet immobilier adjacent au stade et l’argent des contribuables. Les Oilers d’Edmonton en sont un parfait exemple.

Stephen Bronfman répète sans cesse que son groupe « est prêt », et ces affirmations font naturellement rêver les amateurs de sport. Mais « prêt » à quoi au juste? À quelle enseigne loge-t-il? Celle des Giants ou celle des Oilers? On ne le sait toujours pas.

Ce projet est fort enthousiasmant. Il n’est rien survenu d’aussi gros à Montréal depuis des décennies. Mais tout de même, prudemment, assurons-nous de continuer à bien suivre la trajectoire de la balle.

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