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chronique

Bianca Andreescu : surmonter le doute et devenir championne

Bianca Andreescu

Bianca Andreescu

Photo : Associated Press / Mark J. Terrill

Martin Leclerc

Le doute. La peur de gagner. La nécessité de conclure. Peu importe leur sport ou les milliers d'heures d'entraînement auxquelles ils se sont soumis, tous les champions sont confrontés à ce moment crucial, à cette ultime barrière qu'il faut franchir pour finalement parvenir à poser le pied au sommet de la montagne.

Dimanche, en finale du relevé tournoi d’Indian Wells, Bianca Andreescu s’est retrouvée dans cette zone inconfortable, où l’air est raréfié. Imaginons-nous un instant dans ses espadrilles...

Vous avez 18 ans et trois mois. Vous étiez 152e au monde il y a moins de 90 jours et, soudainement, vous voilà en finale de l’un des plus prestigieux tournois (outre les majeurs) du circuit de la WTA. Vous êtes confrontée à Angelique Kerber, qui était jusqu’à tout récemment la première joueuse mondiale et qui a remporté trois tournois majeurs. Kerber a commencé sa carrière sur le circuit quand vous aviez 2 ans. Elle sait ce qu’il faut pour gagner à ce niveau, alors que vous ne l’avez jamais fait. Plus la troisième manche avance et plus l’Allemande s’impose. Elle mène 3-2. Puis soudainement, le doute s’installe...

« Ce moment-là survient pratiquement tout le temps. Un athlète est tout près de conclure et il ressent la peur de gagner. C’est commun. La grande difficulté de notre sport, c’est de conclure. Quand on est sur le point de gagner et qu’on se fait rattraper, il faut savoir surmonter cette déception et rebondir. Les champions parviennent à passer outre ce moment de doute, et c’est ce qu’a fait Bianca dimanche. C’est là qu’elle m’a impressionné », racontait lundi le responsable du développement de l’élite du tennis canadien, Louis Borfiga.

***

Au lieu de tenter de s’en sortir seule et d’être emportée par la tourmente du match, Andreescu a eu la présence d’esprit de requérir la présence de son entraîneur Sylvain Bruneau. Les moments qui ont suivi ont permis aux amateurs du monde entier de vivre en direct le moment crucial, le déclic intangible qui a permis à Andreescu de marquer l’histoire du tennis canadien.

« Elle était agacée, un peu énervée par la tournure du match, et elle avait besoin que Sylvain arrive pour la recadrer et lui procurer l’énergie nécessaire pour aller chercher le titre », analyse Louis Borfiga.

Sylvain Bruneau s’est retrouvé en présence d’une athlète un brin agitée qui commençait en plus à douter de ses capacités physiques. Elle se plaignait de ne plus ressentir ses pieds.

« Le mental doit prendre le dessus sur le physique, a calmement répondu Bruneau. Nous savons et tu sais à quel point tu es forte. Il faut rester forte face à l’adversité. Tu embrasses la compétition, c’est ce que tu veux! Il faut que tu y retournes et que tu te battes pour chaque balle », a-t-il insisté d’une voix rassurante.

« Je veux tellement ce titre! », a rétorqué Andreescu.

Quelques instants plus tard, la jeune Canadienne reprenait le haut du pavé, et l’univers de Kerber s’écroulait.

« Le message livré par Sylvain était excellent. Je l’ai d’ailleurs appelé après le match pour lui dire. Le message était extrêmement positif, et il a su motiver son athlète. Il lui a rappelé qu’on ne gagne pas un tournoi aussi facilement et qu’il faut souffrir. C’est exactement ce que Bianca voulait entendre. Il fallait aller au-delà de la fatigue. Sylvain n’a pas parlé de coup droit ou de revers. Il lui a simplement dit qu’elle devait aller jusqu’au bout! », de poursuivre Louis Borfiga.

Bianca Andreescu

Bianca Andreescu

Photo : Getty Images / Matthew Stockman

En l’espace de 30 secondes, on a ainsi pu mesurer en direct en quoi consiste le changement de culture qui est survenu a sein de Tennis Canada depuis que le centre d’entraînement national a été créé (en 2007) et que Louis Borfiga a quitté le programme de développement français pour s’établir à Montréal.

« La plus profonde empreinte de Louis Borfiga, c’est justement ce changement de culture, estime le directeur de la Coupe Rogers, Eugène Lapierre.

Quand Louis Borfiga a pris les commandes du programme canadien, les joueurs ambitionnaient d’être bons en général. Mais Louis a instauré un environnement où être bon ne suffit pas : le but consiste à gagner. Et Bianca l’a très bien résumé dimanche en affirmant à son entraîneur qu’elle voulait ce titre plus que tout au monde. C’est ce qui est nouveau depuis l’arrivée de Louis et grâce aux efforts de nos entraîneurs : les Canadiens ont maintenant confiance en leurs moyens.

Eugène Lapierre

***

Le jardin de Louis Borfiga continue donc de s’agrandir et de fleurir. Au classement de l’ATP, les noms de Milos Raonic (14e), de Denis Shapovalov (23e) et de Félix Auger-Alliassime (57e) placent le Canada dans une position inédite. Quant à Andreescu, sa victoire à Indian Wells l’a propulsée au 24e rang mondial.

Raonic est âgé de 28 ans, mais Shapovalov (19 ans), Auger-Alliassime (18 ans) et Andreescu (18 ans) n’en sont qu’à leurs premiers pas sous le plus grand chapiteau du tennis international. Auger-Alliassime se faufilera probablement dans le top 30 d’ici la fin de l’année, et Andreescu peut raisonnablement aspirer au top 10.

Félix Auger-Aliassime célèbre sa victoire face à Stefanos Tsitsipas à Indian Wells.

Félix Auger-Aliassime célèbre sa victoire face à Stefanos Tsitsipas à Indian Wells.

Photo : Getty Images / Clive Brunskill

« Je peux vous dire que tous les pays nous envient d’avoir ces trois jeunes. Honnêtement, il y a quelques années, je trouvais déjà que c’était incroyable de voir Milos (Raonic) et Eugenie (Bouchard) devenir troisième et cinquième au monde et participer à des finales de tournois du grand chelem. Mais de voir une nouvelle génération surgir et connaître de tels succès à l’âge de 18 ans, c’est au-delà de ce qu’on pouvait espérer. Honnêtement, je n’avais pas imaginé un scénario pareil quand j’ai décidé de m’établir au Canada. C’est vraiment exceptionnel », confie Louis Borfiga.

Quand on parle de changement de culture, il ne faut pas oublier que Milos et Eugenie ont incontestablement montré la voie et inspiré cette nouvelle génération. Les plus jeunes les ont regardés gravir les échelons et ils en sont venus à se dire : "Je m’entraîne au même endroit qu’eux et avec les mêmes entraîneurs. Pourquoi pas moi?" Les plus jeunes ont développé un discours beaucoup plus ambitieux grâce à ces exemples.

Louis Borfiga
Milos Raonic

Milos Raonic passe en demi-finales à Indian Wells.

Photo : The Associated Press / Mark J. Terrill

Le succès, c’est bien connu, appelle le succès. Le tennis canadien déploie ses ailes, et nul ne sait où il s’arrêtera.

Le succès inspire aussi. Et beaucoup. Le bassin de talents dans lequel puise la fédération ne cesse donc de s’élargir.

Les données recueillies par Tennis Canada indiquent que 4,5 millions de Canadiens ont joué au tennis au moins quatre fois en 2018. Et le tiers de ces participants étaient âgés de 11 ans et moins. De ces 4,5 millions d’amateurs, 2 millions disaient disputer au moins deux matchs par semaine durant une saison complète.

« L’aiguille bouge chaque année, souligne fièrement Eugène Lapierre. Et ça ne peut faire autrement que de continuer. En regardant jouer Bianca dimanche, bien des enfants ont dû se dire qu’ils voudraient faire comme elle. Ça va aider notre sport à progresser. »

Alors qu’ils surmontent leurs propres doutes un à la fois, les jeunes étoiles du tennis canadien sont en train de créer une vaste génération de croyants.

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