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« Il y a un boys' club » : les femmes entraîneuses et le plafond de verre

Le reportage de Jean-François Poirier.
Radio-Canada

Sur le terrain, les aptitudes et les succès d'athlètes féminines sont applaudis au même titre que ceux des hommes. Les femmes n'obtiennent toutefois pas la même reconnaissance pour leurs qualités d'entraîneuses, et elles sont encore peu nombreuses à exercer ce métier.

Un texte de Jean-François Chabot avec les informations de Marie Malchelosse et de Jean-François Poirier

Les chiffres ne mentent pas. Au Canada, on ne compte que 20 % d'entraîneuses.

Leur présence aux Jeux olympiques, à la tête d'équipes ou comme responsables d'athlètes individuels, est en baisse. Leur nombre est passé de 20 à 16 % entre les Jeux d’été de Londres en 2012 et ceux de Rio de Janeiro en 2016.

La tendance n’est pas plus encourageante aux Jeux d’hiver. Les femmes représentaient à peine 9 % de tous les entraîneurs canadiens en poste à Pyeongchang, en février 2018.

Elle se trouve dans un centre aquatique.Guylaine Demers propose d'attacher le financement des fédérations sportives à l'intégration des femmes dans des postes d'entraîneure Photo : Radio-Canada

Guylaine Demers, professeure titulaire au département d’éducation physique à l’Université Laval, a coprésidé un groupe de travail pancanadien sur la place des femmes et des filles dans le sport.

Le groupe a présenté une série de recommandations aux divers paliers de gouvernement (fédéral, provincial, régional, municipal) afin d'intégrer plus de femmes dans le sport. Le but est de faire bouger les choses.

En fait, des recommandations similaires faites en 1998, puis de nouveau en 2009, sont restées lettre morte.

« Cette fois-ci, on a beaucoup insisté sur l’imputabilité et sur la notion de devoir rendre des comptes, et non pas d'avoir juste de belles recommandations ou des vœux pieux, explique-t-elle. Parce qu’au bout du compte, si rien ne se fait, il n’y a pas de répercussions. Tout le monde continue à vivre comme s’il ne s’était rien passé. »

Son constat ne laisse planer aucun doute. La transition du rôle d’athlète vers celui d’entraîneuse ne se fait tout simplement pas.

Il y a vraiment une résistance du système en place. Les femmes n’ont pas accès au coaching. Et on est au Canada, on ne parle pas d’un pays d’Afrique du Nord.

Guylaine Demers

Guylaine Demers propose des mesures incitatives, voire coercitives, pour forcer la main des dirigeants sportifs à l’échelle du Canada.

Selon elle, les fédérations financées par les gouvernements doivent rendre des comptes pour avoir accès à cet argent. Il faut donner des objectifs à atteindre aux fédérations et autres responsables de la gestion du sport. En l’absence de résultats, leur financement serait coupé.

C’est en forgeant…

Membre de l’équipe canadienne, la hockeyeuse Mélodie Daoust est aux premières loges pour témoigner des difficultés vécues par les femmes pour accéder à des postes d’entraîneuses sur la scène nationale.

La Québécoise fait ses classes à titre d’entraîneuse adjointe aux côtés de Danièle Sauvageau et d'Isabelle Leclaire derrière le banc des Carabins de l’Université de Montréal.

L’impressionnant parcours de l’athlète de Valleyfield comprend, en plus de ses cinq années dans les rangs universitaires, des passages remarqués au sein de l’Équipe du Québec et d’Équipe Canada.

Elle a pris part à deux Jeux olympiques et a gagné l’or à Sotchi, en 2014, et l’argent à Pyeongchang, en 2018.

C’est sans hésitation qu’elle parle de la mainmise des hommes sur son sport aux niveaux national et international.

Le coaching au féminin n’a pas beaucoup de sources d’inspiration qui se sont rendues à un haut niveau. Il y a définitivement un boys' club. On le voit au niveau universitaire canadien, ici au Québec, parce qu’il n’y a qu’une seule femme entraîneuse-chef. 

Mélodie Daoust
Mélodie Daoust derrière le banc de l'équipe féminine de hockey des Carabins de l'Université de MontréalMélodie Daoust derrière le banc des Carabins de l'Université de Montréal Photo : Carabins de l'Université de Montréal / James Hajjar

Pour Mélodie Daoust, il n’y a pourtant pas de différence entre les approches d'un entraîneur ou d'une entraîneuse.

« J’ai connu les deux situations. J'ai été dirigée par des hommes et par des femmes. L’approche ne dépend pas du sexe. C’est davantage une question de personnalité, dit-elle. Tu peux avoir des hommes très humains, pour qui la personne sera plus importante que la joueuse de hockey. D’autres, au contraire, hommes ou femmes, sont vraiment intenses. Ce qui compte pour eux, c’est la performance. »

La hockeyeuse de 27 ans considère qu'il est important de développer les aptitudes pour le métier d'entraîneur chez les femmes, en suscitant chez les athlètes un intérêt pour la transmission du savoir, pour qu'elles envisagent la possibilité d’en faire une deuxième carrière.

Je crois qu’il faut beaucoup plus de mentorat. En ce qui me concerne, Danièle et Isabelle m’inspirent à devenir meilleure. J’aimerais essayer de faire la même chose en prenant des athlètes qui ont des aptitudes pour le coaching pour les amener à un haut niveau. Il faut qu’on les voie dans les médias, à la télévision, pour qu’elles accèdent au niveau supérieur.

Mélodie Daoust
Le premier match de Mélodie Daoust en tant qu'entraîneuse. Le premier match de Mélodie Daoust en tant qu'entraîneuse. Photo : Carabins de l'Université de Montréal / James Hajjar

L’exception parmi les exceptions

Olga Hrycak se démarque. À la barre des Citadins de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) de 2003 à 2015, elle a été la première femme en Amérique du Nord à diriger une équipe universitaire de basketball masculin.

Aisément acceptée par ses joueurs, elle a souvent été boudée par ses pairs un peu partout au pays.

« Les jeunes ont toujours parlé de moi non pas comme une femme, mais comme un coach qui connaît son affaire, se souvient-elle. C’était différent de la part des autres entraîneurs. Même après avoir gagné deux fois le titre d’entraîneur de l’année au Canada au niveau collégial, personne parmi mes confrères n’est venu me féliciter. »

Olga Hrycak et ses joueurs des Citadins de l'UQAMOlga Hrycak et ses joueurs des Citadins de l'UQAM Photo : UQAM/Andrew Dobrowolskyj

Olga Hrycak observe tout de même un léger vent de changement, une bouffée d’air nouveau sur la scène sportive professionnelle.

C’est mieux maintenant. On commence à voir des femmes en sport professionnel dans la NBA, la NFL, au hockey, au volleyball. Il reste que le pourcentage de femmes entraîneuses en milieu scolaire québécois, que ce soit au secondaire, au collégial ou à l’université, est d’à peine 2 %.

Olga Hrycak

La femme de 71 ans utilise des images fortes pour illustrer comment la société fait la distinction entre hommes et femmes sur le plan sportif.

« Si vous allez dans un magasin pour acheter un vélo, vous verrez ceux des garçons sont attrayants, noirs, avec des flèches apposées sur le cadre. On vend de la vitesse. Les bicyclettes des filles seront souvent roses et n’ont pas l’air aussi rapides », dit-elle sur un ton un peu exaspéré.

Cette culture contribue en partie, selon elle, à l'hésitation dont font preuve les femmes quand vient le temps de prendre leur place dans l’enseignement du sport aux athlètes de haut niveau.

« Il y a plusieurs raisons qui expliquent ça. Je pense que les femmes ne saisissent pas les opportunités qui s’offrent à elles. Et il y en a beaucoup. Elles n’ont peut-être pas assez d’estime de soi pour aller chercher ces postes », estime-t-elle.

Elle ajoute que, pour les femmes, tout reste une affaire de passion et de conciliation travail-famille. Ce dernier aspect constitue, à son avis, encore aujourd’hui, un frein majeur aux aspirations féminines à des postes d’entraîneuses.

Gros plan de l'entraîneuseOlga Rikak souhaite toujours faire avancer la cause des femmes dans le sport Photo : Radio-Canada

Olga Hrycak raconte qu’avec un ancien adjoint à l’UQAM, elle a tenté une approche auprès de la Fédération québécoise de basketball afin de mettre sur pied une série d’ateliers destinés à développer les habiletés des femmes à devenir entraîneuses-chef­s.

Des dizaines de filles de partout au Québec avaient manifesté un intérêt pour le projet. Elle aurait eu besoin d’un budget de 30 000 $ afin de couvrir les frais de déplacement des intervenants.

Après des refus, elle a revu ses demandes à la baisse à 10 000 $ en se disant que les ateliers pourraient être offerts en vidéo sur Internet. Là non plus, pas de réponse.

Enfin, après avoir frappé aux portes d’une cinquantaine de fondations et d’organismes, ils ont réussi à glaner environ 3000 $. Le projet dort toujours sur une tablette, mais Olga Hrycak ne baisse pas les bras.

Elle compte revenir à la charge et en parler aux responsables du Programme national de certification des entraîneurs (PNCE) pour en arriver à la création d’un module sur le leadership dédié spécifiquement aux femmes.

En 2019, l’équité dans le sport a encore du pain sur la planche.

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