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chronique

La démesure, avec un énorme D

Lance Stroll (à gauche) et Sergio Perez, au lancement de la monoplace Racing Point à Toronto
Lance Stroll (à gauche) et Sergio Perez, au lancement de la monoplace Racing Point à Toronto Photo: Getty Images / AFP/Cole Burston
Martin Leclerc

BILLET - Dans 20 ans, on dira sans doute que le mercredi 13 février 2019, Toronto a été le théâtre d'un événement sportif historique. Mais peut-être pas pour les raisons que l'on croit.

Le lancement de la nouvelle écurie canadienne de F1, Racing Point, a été qualifié d’historique par la plupart des médias du pays. Effectivement, ce n’est pas tous les jours qu’une écurie de F1 canadienne, dont l’un des pilotes est Canadien, procède au lancement de ses activités au Canada.

En faisant l’acquisition de l’écurie Force India la saison dernière (rebaptisée Racing Point), le milliardaire montréalais Lawrence Stroll a réalisé un rêve que caressait Gilles Villeneuve au début des années 1980.

Dans sa magnifique biographie de Villeneuve, intitulée Gilles Villeneuve, The Life of the Legendary Racing Driver, l’estimé confrère Gerald Donaldson raconte que des investisseurs milanais avaient approché le pilote de Berthier pour lui proposer, avec l’aide financière d’une multinationale du tabac, de mettre sur pied sa propre écurie, qui aurait porté le nom de Team Villeneuve.

Vénéré par les tifosi, Gilles était alors au sommet de sa gloire. Mais, pour toutes sortes de raisons, son indice de bonheur au sein de la Scuderia déclinait.

Le projet l’enthousiasmait à un tel point que Villeneuve s’était aussitôt mis à dresser une liste de gens qu’il souhaitait embaucher pour développer ses futures monoplaces. Il avait même repéré une usine temporaire dans le sud de la France, tout près du circuit Paul-Ricard. Gilles avait l’intention d’y installer son personnel en attendant la construction d’une usine toute neuve et l’aménagement d’un circuit privé réservé aux essais, semblable à celui de Maranello.

Son rêve s’est toutefois écroulé quand une enquête approfondie a révélé que les fameux investisseurs de Milan n’étaient pas aussi fortunés qu’ils le prétendaient et qu’ils se servaient du nom de Villeneuve (sans son autorisation) pour lever des fonds ailleurs.

***

Seize ans plus tard, le destin a voulu que son fils Jacques vive une aventure semblable en participant activement au lancement de l’écurie British American Racing.

En 1998, l’agent de Jacques Villeneuve, Craig Pollock, s’est servi du prestige de son client (alors champion du monde en titre) pour conclure un important partenariat financier avec le cigarettier British American Tobacco.

Pollock, qui était en quelque sorte le père spirituel de Jacques, a alors été nommé patron de l’écurie. Assis sur un contrat extrêmement généreux, Villeneuve a alors hérité dans l'équipe BAR de pouvoirs et d’une influence énormes pour un pilote.

Et, malheureusement, les choses se sont mal passées.

Pollock a été chassé par British American Tobacco en 2002 et remplacé par David Richards. Et Villeneuve a été cavalièrement poussé par-dessus bord par Richards l’année suivante, quelques heures avant le Grand Prix du Japon.

***

Nous voilà 16 ans plus tard.

Lawrence Stroll, qui a fait fortune dans le domaine de la mode avec les marques Tommy Hilfiger et Michael Kors, notamment, se retrouve aux commandes de Racing Point. Et le premier volant de son équipe se retrouve entre les mains de son fils de 20 ans, Lance Stroll.

Lawrence Stroll marche sur la grille de départ du Grand Prix d'Azerbaïdjan à Bakou Lawrence Stroll, père de Lance Stroll Photo : Getty Images / Mark Thompson

Ça, c’est vraiment historique. Et pas mal plus que l’identité canadienne de l’équipe.

Tous sports professionnels majeurs confondus, je n’ai pu retrouver un seul cas de père ayant fait l’acquisition d’une équipe pour y faire jouer son fils.

Il y a deux ans, quand le paternel Stroll avait allongé quelque 50 millions pour acheter un volant à son fils de 18 ans chez Williams, les gens du milieu avaient un peu sourcillé. Les pilotes qui obtiennent des volants grâce à l’appui de généreux commanditaires ne sont pas rares en F1. Mais comme ça venait du père, et à l’âge de 18 ans de surcroît, ça détonnait un peu.

Nous étions alors en 2017. Et déjà, dans l’air, flottait l’idée que Lawrence Stroll allait finir par acheter sa propre écurie. Les initiés voyaient mal comment le père allait pouvoir se retenir de faire une telle acquisition puisqu’il avait contrôlé tout le cheminement de son fils aux échelons inférieurs.

« Là, nous parlons d'un homme qui est prêt à acheter une équipe de F1 pour son fils. C'est de la démesure. Cela devient risible », s’était d’ailleurs indigné Jacques Villeneuve dans une entrevue accordée au quotidien français L'Équipe.

***

Ce n’est donc pas une aventure banale qui a débuté mercredi à Toronto. Que le principal bailleur de fonds d’une écurie de F1 soit Canadien est certainement digne de mention. Mais qu’un père soit suffisamment « freak » pour acheter une écurie de F1 et pomper sa fortune personnelle dans l’espoir de rivaliser avec des multinationales comme Ferrari, Mercedes ou Red Bull pour tenter de faire de son fils un champion du monde, ça dépasse l’imagination.

Ce n’est pas de la démesure, comme le disait Villeneuve. C’est de la Démesure avec un énorme D.

Avec un petit pas de recul, on peut déjà imaginer le genre d’intrigues susceptibles de survenir dans l'écurie Racing Point, où tout devra être orienté en fonction des performances et du bonheur de l’enfant-roi.

Lequel des deux pilotes obtiendra le nouveau matériel provenant de l’usine? Quel pilote bénéficiera du meilleur soutien technique? À l’avantage de qui les arrêts aux puits seront-ils gérés? Sergio Perez aura-t-il le droit de dépasser Lance Stroll en piste? On racontait qu’en F3, les coéquipiers de Stroll dans Prema n’avaient pas le droit de l’attaquer. Et quelle sera l’espérance de longévité des designers et ingénieurs s’ils ne parviennent pas à produire une monoplace suffisamment rapide pour permettre à Lance de se battre aux avant-postes?

Lance Stroll et Sergio Perez devant la monoplace Racing Point à TorontoLance Stroll et Sergio Perez devant la monoplace Racing Point à Toronto Photo : La Presse canadienne / Chris Young

***

Lance Stroll n’a pas mal couru à ses deux premières saisons en F1.

Il s’est avéré excellent sous la pluie (une qualité rare). Son flair et sa combativité en course, notamment lors des départs, lui ont par ailleurs souvent permis de gagner des places et de réparer des performances ordinaires dans les qualifications.

Son ancien patron chez Williams, le directeur technique Paddy Lowe, déclarait récemment que Lance était arrivé trop tôt en F1 et qu’il aurait été préférable de parfaire son apprentissage avant de débarquer au sein du grand cirque.

Malgré ses deux saisons d’expérience, Lance Stroll n’a encore que 20 ans et, comme le veut un vieil adage, on ne peut faire pousser une fleur plus rapidement en tirant dessus.

Or, c’est justement l’immense problème que cause l’omniprésence de son père.

En lui procurant un volant de F1 à l’âge de 18 ans, Lawrence Stroll avait tiré sur la fleur, assez fort merci. Et en lui achetant une écurie de F1 à ce stade de sa carrière, il crée de la pression et tire encore plus fort, tout en espérant contrôler le temps d’exposition au soleil, la température ambiante et la quantité de pluie reçue.

Au bout du compte, ça ne produit probablement pas des fleurs plus épanouies ni plus fortes.

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