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Des intervenants du sport amateur réclament une meilleure protection des jeunes athlètes

Alain Fortier (en haut, au centre), plus jeune, dans son équipe de soccer

Photo : Courtoisie: Alain Fortier

Radio-Canada

Alain Fortier devrait se remémorer ses années de sport amateur avec le sourire. Il est plutôt sorti de ce milieu brisé par de présumées agressions sexuelles qu'aurait commises son entraîneur.

D'après une enquête de Lori Ward et Jamie Strashin, en collaboration avec Marie Malchelosse

Il dit avoir été agressé pendant 10 ans par son entraîneur de soccer, Yves Leclerc, jusqu’au début des années 2000.

Ça démolit tout. Ça démolit tout à l’intérieur. Ta dignité, ce que tu es. La confiance en toi. Souvent, tu te dis, bien voyons, je ne vaux rien. J’ai été abusé.

Alain Fortier

« Mais je me suis rendu compte que ce que tu ne règles pas aura tendance à se reproduire dans ta vie. »

Alain Fortier a porté plainte contre son ancien entraîneur en 2015. Le procès d’Yves Leclerc pour agression sexuelle et exploitation sexuelle a eu lieu en septembre dernier. Le verdict est attendu le 13 mars. Leclerc est un des 340 entraîneurs du sport amateur au Canada à avoir été accusés d’un délit sexuel, comme l’a révélé une enquête conjointe de CBC News et CBC Sports à laquelle Radio-Canada Sports a participé.

Alain Fortier en entrevue à Radio-Canada SportsAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Alain Fortier est aujourd'hui auteur et conférencier

Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Pelletier

Au total, 222 de ces accusations ont donné lieu à des condamnations pour des gestes sur 603 victimes mineures.

Le cas d’Yves Leclerc fait partie des 34 autres dossiers, tous sports confondus au Canada, qui étaient toujours devant les tribunaux en date du 25 janvier 2019.

Ces chiffres font dire à Alain Fortier que les choses n’ont pas vraiment changé, 18 ans plus tard. Maintenant auteur et conférencier, il veut lever certains tabous. Et il doute que les jeunes sportifs soient mieux protégés de nos jours.

« C’est décevant, même alarmant, juge-t-il. Autant au niveau provincial qu’au niveau fédéral, je ne ressens pas à l’heure actuelle qu’il y a une volonté politique de les protéger. »

Le système pose problème

À l'échelle nationale, le système sportif s'appuie essentiellement sur l'équation performance + médailles = financement. Cette culture du résultat s'étend aux petites ligues et aux clubs locaux. Très jeunes, les enfants doivent performer, sans quoi ils restent sur les lignes de côté.

Sylvie Parent,  professeure titulaire au département d’éducation physique de l’Université LavalAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Sylvie Parent, professeure titulaire au département d’éducation physique de l’Université Laval

Photo : Radio-Canada

Un système qui fait fausse route et qui ouvre la voie aux abus de toutes sortes.

« Pourquoi ces entités-là axent-elles tant que ça sur la performance, sur la recherche de résultats? Pourquoi? Si l'athlète est bien dans son milieu, si l'athlète ne subit pas de violence, si l'athlète est respecté, il va performer », estime Sylvie Parent, chercheuse spécialisée dans la violence et les abus sexuels envers les jeunes en contexte sportif à l’Université Laval.

Certes, Québec et Ottawa ont présenté des mesures pour lutter contre les abus dans le sport. La ministre fédérale des Sciences et des Sports, Kirsty Duncan, a annoncé en juin dernier qu’à compter de 2020, une fédération nationale pourrait être privée de financement si elle ne se pliait pas à ces nouvelles dispositions, notamment la divulgation immédiate de tout incident à la ministre et l’accès à une tierce partie indépendante pour entendre les allégations d'abus d'athlètes.

L’idée est excellente pour les athlètes membres d’une équipe nationale. Sauf que des milliers de jeunes font du sport sans avoir pour objectif de gagner des médailles.

Les organisations démunies

Or, à l’échelle locale et provinciale, la réalité est particulièrement complexe. Une entité comme Judo Québec, par exemple, n’emploie que six personnes à temps plein. Elle doit encadrer 125 clubs à travers la province.

Le personnel a dû traiter une affaire d’abus sexuel au début des années 2000. Ses ressources ne lui donnent pas les moyens d’examiner les antécédents judiciaires des entraîneurs de tous les clubs affiliés.

« Je sais que les fédérations, en ce moment, font peut-être le maximum avec ce qu’elles ont comme ressources, indique Alain Fortier. Mais je trouve que c’est trop peu pour ce que ça cause comme problèmes. »

Comme bon nombre d’experts, il souhaite la création d’un registre centralisé des entraîneurs dans lequel toutes les fédérations seraient incluses et d’une entité indépendante qui établirait une politique globale que toutes les organisations, peu importe leur taille et leur portée, seraient en mesure de suivre.

« À l’heure actuelle, chacune des fédérations travaille en silo, et elles n’ont pas tendance à se parler, déplore-t-il. Quand arrive un cas, elles ne savent pas quoi faire avec. »

Une base de données qui décrit les sanctions comme ça se fait aux États-Unis. [...] Pour que n'importe quelle personne qui a été sanctionnée ne puisse pas changer de sport, changer de province, changer de territoire ou de niveau sportif pour recommencer ses fonctions.

Lorraine Lafrenière, chef de direction de l'Association canadienne des entraîneurs
Bertrand CharestAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Entre 4 et 12 ans pour Bertrand Charest

Photo : Radio-Canada / CBC

Dans la foulée de l’affaire Bertrand Charest, plusieurs organismes, comme l’Association canadienne des entraîneurs, ont proposé des mesures qui se veulent préventives. Par exemple, qu’il y ait en tout temps deux adultes en présence des enfants, que tous les entraîneurs suivent une formation en ligne appelée Priorité Jeunesse et que les antécédents judiciaires soient vérifiés.

Toutefois, aucune de ces mesures n’est obligatoire. En attendant un registre national, l’Association canadienne des entraîneurs invite les parents à poser des questions sur la sécurité et les politiques au sein d’un club avant d’y inscrire leur enfant.

Lui-même père de famille, Alain Fortier appelle les parents à être présents et à rester attentifs aux signaux que peut leur envoyer l’enfant dans son comportement.

Les siens ne se sont doutés de rien. Il ne les blâme pas. Mais cette expérience traumatisante lui confirme qu’il est nécessaire de donner à toutes les organisations sportives, des plus petites aux plus grandes, les moyens de renverser la tendance.

« On doit agir, martèle-t-il. Il y a urgence d’agir. C’est nos enfants. C’est ce qu’on a de plus précieux. Ça serait peut-être le temps aujourd’hui qu’on se prenne en main. Pour être certains que ça n’arrive pas. »

Pour les jeunes athlètes, entraîneurs, parents, ou toute personne impliquée dans le milieu sportif, témoins de violence, vous pouvez contacter l’organisme Sport’Aide au 1-833-211-AIDE (2433), aide@sportaide.ca ou facebook.com/sportaide.

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