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Quand la vie commence par le dessert : les athlètes et la retraite

Le reportage de Diane Sauvé
Radio-Canada

La retraite pour les athlètes de pointe comporte son lot de défis, surtout quand ils ont connu le succès et la gloire. Pour un Alexandre Bilodeau qui est passé en douceur de l'or olympique à la comptabilité, il y a une Marianne St-Gelais, qui vit une transition déroutante vers sa deuxième vie dans les communications. Pour un sportif d'élite mal préparé à la fin de sa première carrière, la chute peut être brutale, mais les ressources existent pour les guider dans ces moments incertains.

Un texte d’Olivier Paradis-Lemieux d’après un reportage de Diane Sauvé

« J’ai l’impression que j’ai vécu ma vie à l’envers. J’ai une maison. J’avais une carrière. Puis là, je n’ai pas de métier. J’ai tout fait à l’envers. Comme si j’avais fait un gros saut en pensant que j’allais jamais revenir en arrière », raconte Marianne St-Gelais, qui a annoncé sa retraite en mai dernier.

La cassure a fait mal. Et le plus difficile, confie-t-elle, a été d’éprouver une solitude qu'elle n’avait jamais vécue auparavant, car elle avait été constamment entourée et suivie de près depuis des années en tant que membre de l’équipe nationale de patinage de vitesse sur courte piste.

Du jour au lendemain, Marianne St-Gelais a perdu son horaire minutieusement calibré, ses entraîneurs et ses amies. Elle s’est également retrouvée sans plan pour la suite des choses. Le manque soudain de repères a plongé la triple médaillée olympique dans une spirale dépressive.

La patineuse de vitesse sur courte piste, Marianne St-GelaisLa patineuse de vitesse sur courte piste, Marianne St-Gelais, est perdue dans ses pensées après sa disqualification à Pyeongchang. Photo : La Presse canadienne / Vincent Éthier

« J'étais pessimiste, j'étais négative. Je ne voulais pas bouger de ma maison. Tout était dans une zone grise, un petit peu plus grise, voire noire [...] Ma famille est au Lac-Saint-Jean. Si je ne me sens pas bien, j'irais souper avec maman. Là, ce n’est pas possible », raconte-t-elle.

Marianne St-Gelais est allée chercher l’aide dont elle avait besoin en faisant appel à Sophie Brassard, conseillère en orientation pour la Fondation de l’athlète d'excellence du Québec, qui s’occupe également du programme Plan de match de l’Institut national du sport.

J’ai vraiment fait les étapes que tu fais en secondaire 5. On a exploré mes pistes, mes valeurs, mes intérêts. J’ai vraiment aimé ça. Six ou sept séances avec Sophie, ç’a fait une grosse différence. Je suis vraiment contente d’y être allée [...] Mon but, c’était de trouver un autre champ d’expertise à "Marianne".

Marianne St-Gelais, ex-patineuse de vitesse courte piste

C’est au cours de ce processus qu’elle a pu valider son intérêt pour les communications.

« Je pense que j’ai une place pour moi dans ce milieu, dit-elle. Je pense que je vais le mettre dans mon moule à moi, qui a toujours été spécial et différent. Je pense que j’ai une place là-dedans et on va voir ce que 2019 va nous réserver. »

« Ç’a fait une différence dans ma vie, conclut-elle. Ç’a bien bouclé cette petite boucle-là, dans cette transition. Ce n’est vraiment pas terminé, mais on dirait que le côté sombre et lugubre est derrière. »

Avoir un plan

Le double champion olympique des bosses Alexandre Bilodeau connaît depuis quatre ans un début de deuxième carrière moins houleux que celui de Marianne St-Gelais. Celui qui sera officiellement comptable en mars prochain avait planifié sa sortie de longue date avec un retour à l'école, des conférences et des stages.

« C’était très clair dans ma tête que les Jeux de Sotchi étaient mes derniers Jeux. C’était ma dernière saison, peu importe les résultats, explique-t-il. J’ai pu planifier vraiment mes années qui allaient suivre Sotchi et le retour aux études. J’avais déjà développé beaucoup de contacts dans le milieu des conférences, j’avais déjà un contrat avec KPMG à la suite de ma retraite pour faire mon stage d’été. Tout s’enlignait. »

Alexandre Bilodeau brandit le drapeau canadien après avoir remporté les bosses à Sotchi.Alexandre Bilodeau brandit le drapeau canadien après avoir remporté les bosses à Sotchi. Photo : Getty Images / FRANCK FIFE

L'une des clés pour guider les athlètes vers leur nouvelle vie, selon Sophie Brassard, c'est justement de leur faire voir autre chose que le sport pendant leur carrière, comme les études. Elle insiste même régulièrement auprès des entraîneurs sur le fait qu'il peut y avoir un gain sportif pour l'athlète.

« Il va mieux performer parce que la pression va diminuer. Il ne se demandera pas dans sa tête : si je rate cette performance-là, que va devenir ma vie », assure-t-elle.

Ce qu'Alexandre Bilodeau a d'ailleurs mis en pratique, même aux Olympiques.

« Pendant les Jeux de Sotchi, j'avais un cours à l'université. J'aimais ça avoir d'autres problèmes ailleurs. Un examen qui s'en vient et pour lequel je n’avais pas trop le temps d'étudier, ç’a commencé à me stresser. Mais pour moi, ça me sortait la tête du ski », relate celui qui a défendu avec succès son titre acquis à Vancouver en 2010.

« La vie d’un athlète, c’est comme si on commençait par le dessert, et qu’après, la retraite, c’était le brocoli », observe enfin Alexandre Bilodeau, en notant que l’image n’est pas de lui.

« Mais pas dans ma situation, poursuit-il, parce que je vais avoir un autre dessert tantôt. Et puis, j’ai plein de choses qui s’en viennent et je suis vraiment excité. »

Un autre titre sous le nom

Au-delà du choix d’une deuxième carrière, l’un des processus les plus ardus pour un athlète à la retraite est d’apprendre à se redéfinir.

Une crise identitaire est probable, explique Sophie Brassard, surtout si l’athlète s’est un peu isolé durant sa carrière.

« Si son identité d’athlète a pris toute la place, qu’il n’est plus aux études, qu’il a déménagé loin de sa famille et a perdu son cercle d’amis, alors ça veut dire que toute son identité est basée sur ce qu’il fait présentement, dit-elle. Donc, lorsqu’il va quitter tout ça, il va se demander : "Qui je suis moi?" »

J’ai déjà eu un athlète qui m’a dit : "Je ne sais pas c’est quoi mon titre en bas de mon nom. Maintenant, je ne peux pas dire je suis qui. Qu’est-ce que j’aime en dehors du sport? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie?"

Sophie Brassard, conseillère en orientation

N’être qu’un athlète est un piège dans lequel Alexandre Bilodeau aurait pu tomber, mais ses parents ont pris grand soin que ce ne soit jamais le cas en insistant sur le fait qu’il y aurait une vie après le sport. Ils l’ont soutenu dans son rêve olympique, mais il fallait que les notes suivent.

Ça a été quelque chose qui était récurrent avec mon psychologue sportif. Quelque chose dont on parlait souvent. Le ski, c'était ce que je faisais, ce n'est pas qui je suis.

Alexandre Bilodeau, ex-skieur acrobatique

Après la création du programme À nous le podium avant les Jeux olympiques de Vancouver, l’accent du sport de haute performance au pays a été mis de plus en plus sur l’obtention de médailles olympiques. Or, raconte Sophie Brassard, les athlètes se sont tellement concentrés sur leurs performances qu’un grand nombre ont abandonné leurs études et se sont isolés de leur entourage.

« On a eu beaucoup de cas problématiques lors de la transition après cette vague de retraites, se souvient-elle. Les athlètes étaient vraiment perdus. Des cas de dépression majeure, de crise identitaire majeure. On s’est dit que ça nous prenait des services d’accompagnement pour l’après-carrière. »

Le programme Plan de match de l’INS a alors été créé afin d’aider les athlètes dans cette transition et d’amoindrir le choc identitaire. En plus d’offrir un soutien psychologique et d’orientation, l’accent est mis sur les études pendant leur carrière et aussi sur le réseautage des athlètes. L’un des objectifs du programme est que l’athlète possède son plan d’après-carrière 5 ou 10 ans même avant la retraite.

« On est orgueilleux, les athlètes, avoue Marianne St-Gelais. J’ai l’impression que parfois, on ne voit pas le bon côté d’aller chercher de l’aide. On est tellement égocentrique quand on est athlète, qu’on ramène tout ça à nous autres. Parfois, on aime mieux gérer nos problèmes tout seul parce qu’on aime mieux gagner tout seuls. Tout dépendant de ton niveau d’orgueil, tu ne seras pas porté à aller chercher de l’aide. Pourtant, elle est disponible. On a les ressources. C’est juste de se présenter. »

On ne demande jamais de cibler une date de retraite. On demande seulement de cibler un plan. Il n’y a pas de plan A (sportif) et un plan B. Ce sont deux plans A. Les deux vont arriver. Donc les deux doivent être bâtis en même temps.

Sophie Brassard, conseillère en orientation

Reste que même si la suite de la retraite sportive a été planifiée, elle ne vient pas sans accrocs et de nécessaires réajustements, même pour les athlètes les plus préparés à la finalité de leur carrière.

« Tu passes à être le meilleur au monde dans ce que tu fais au jour le jour, à être dans les médias et que tout le monde parle de toi, à être à l'université dans le fond de la classe. Personne ne te connaît. Tu es aussi bon que tout le monde puis même des fois, tu as même parfois un peu plus de travail à faire », rappelle Alexandre Bilodeau.

« Ça va être un deuil, confirme Sophie Brassard. La crise identitaire va se transformer en deuil. Tu vas perdre quand même ton réseau, ta structure, ton sport. Mais tu vas te sentir quand même solide. Parce que je sais où je m’en vais et je sais qui je suis. »

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