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Trois victimes de Bertrand Charest poursuivent Canada Alpin

Bertrand Charest Photo: Archives Radio-Canada
Radio-Canada

Trois victimes de Bertrand Charest, ex-entraîneur de ski alpin condamné à 12 ans de prison pour des crimes sexuels commis dans les années 1990 sur plusieurs de ses protégées, entament des procédures judiciaires contre Canada Alpin, la fédération nationale.

L’ancienne athlète olympique Geneviève Simard, Gail Kelly et Anna Prchal réclament chacune 300 000 $ en dommages compensatoires pour les préjudices moraux et matériels qu’elles ont subis et 150 000 $ en dommages punitifs.

« Canada Alpin a été invité à participer à des médiations afin de régler ce dossier-là de façon privée. Ç'a été refusé. Il est regrettable que les victimes aient été obligées d'entreprendre des procédures publiques afin d'obtenir réparation », a déclaré l'avocate des plaignantes, Me Julie Girard, lors d'une conférence téléphonique.

Pour partager leur souffrance et sensibiliser le milieu sportif, Geneviève Simard, Gail Kelly et Anna Prcha, de même que Amélie-Frédérique Gagnon (qui elle ne poursuit pas Canada Alpin), avaient tenu à ce que leur identité soit révélée après la condamnation de leur ancien entraîneur.

« Canada Alpin a retenu les services de Charest comme entraîneur et a permis, par le biais de ses actes et omissions, que soient agressées ces trois jeunes filles », peut-on lire dans le document de la poursuite engagée au palais de justice de Montréal.

« Canada Alpin a tenté de multiples façons de faire taire les victimes de Charest. Canada Alpin a voulu étouffer un scandale pour son seul bénéfice et au détriment du bien-être des demanderesses et de la sécurité des jeunes skieurs et skieuses en général », ajoute le texte.

En juin 2017, Bertrand Charest a été reconnu coupable de 37 des 57 chefs d'accusation déposés contre lui pour des gestes à connotation sexuelle commis entre 1991 et 1998 sur neuf jeunes skieuses âgées de 12 à 18 ans.

Dans son jugement, le juge Sylvain Lépine, de la Cour du Québec, écrivait que Canada Alpin « et ses dirigeants ont lamentablement échoué dans leur rôle de gardien et de protecteur de ces jeunes athlètes dont les parents avaient délégué leur sécurité entre leurs mains. Canada Alpin a plutôt choisi de fermer les yeux, de ne pas croire ces jeunes femmes et de cacher la vérité », rappelle le document de la poursuite.

Canada Alpin réagit

« Canada Alpin est toujours en discussion avec les victimes de Bertrand Charest, et nous continuons à leur apporter notre appui et notre collaboration dans toute la mesure dont nous sommes capables », a écrit dans un communiqué la fédération nationale après avoir pris connaissance de l’action en justice engagée contre elle, dont elle « examine les détails ».

Ces femmes ont fait preuve d’un courage extraordinaire en acceptant d’en parler, et nous saluons leur détermination et leur engagement à contribuer au changement.

Extrait du communiqué de Canada Alpin

« Canada Alpin s’est engagé à travailler non seulement dans notre sport, mais également auprès de tous les intervenants du sport afin d’assurer un environnement sportif sécuritaire pour tous les athlètes. Nous avons pris plusieurs mesures pour améliorer la sécurité au cours des deux dernières décennies et nous revoyons continuellement les pratiques exemplaires en matière de sécurité des athlètes », conclut le communiqué.

Mercredi, en début de soirée, les victimes de Bertrand Charest ont réagi au communiqué de Canada Alpin.

« Nous avons pris connaissance de la déclaration de Canada Alpin selon laquelle des discussions seraient en cours entre Canada Alpin et nous. Cette affirmation est fausse. Il n’y a aucune discussion en cours avec Canada Alpin. Nos tentatives de discussion ont été rejetées. Si Canada Alpin veut aujourd’hui changer d’attitude et nous offrir son appui et sa collaboration, nous attendons une confirmation de leur participation à une médiation en janvier 2019. »

Des ressources pour les victimes et les fédérations

De nombreux acteurs du sport québécois et canadien ont réagi à la décision des victimes de Bertrand Charest de poursuivre Canada Alpin.

La chef de la direction du Centre de règlement des différends sportifs du Canada (CRDSC), Marie-Claude Asselin, a salué le courage des victimes « de dire en public des choses qui sont très difficiles ».

Leurs actions ont créé une vague dans la communauté sportive qui est très positive et une mobilisation des acteurs principaux qui veulent apporter des changements et s’assurer que c’est plus sécuritaire pour les athlètes et toutes les personnes qui sont en position vulnérable dans le milieu sportif.

Marie-Claude Asselin, chef de la direction du CRDSC

Mme Asselin a par ailleurs dévoilé les plans de son organisme de se doter d'une unité d'enquête dans les prochains jours.

« On va offrir la possibilité aux fédérations d'avoir accès à des enquêteurs indépendants et qualifiés pour faire des enquêtes sur des allégations de comportement inapproprié dans leurs fédérations », a-t-elle révélé.

Sylvain Croteau, directeur général de Sport'aide, un organisme québécois qui offre des services d’accompagnement, d’écoute en tout temps et d’orientation aux jeunes sportifs et aux divers acteurs du monde sportif témoins de violence, affirme qu'il « est décevant de voir qu’une organisation n’a pas bien soutenu ses membres et ses athlètes ».

« C’est une occasion qui nous rappelle toute l’importance que doivent accorder les organisations sportives à l’égard des gens qui composent leur organisation », rappelle-t-il.

Les actions des victimes de Bertrand Charest ont déjà eu un effet positif sur la communauté sportive, selon lui. M. Croteau relève d'ailleurs une hausse du nombre de personnes ayant recours aux services de Sport'aide dans la foulée des prises de parole des victimes.

« Quand des gens lèvent la main et se tiennent debout pour dénoncer une situation, ça permet de dire aux autres, de démontrer à d’autres personnes qui sont victimes ou témoins qu’elles doivent faire quelque chose. Ça incite les gens à nous contacter dans ces situations-là », confirme-t-il.

« Il est temps qu'on tienne les gens responsables »

Pour l'ancien skieur et entraîneur Dominick Gauthier, cofondateur de B2dix, un organisme qui vient en soutien aux athlètes, les procédures judiciaires entamées mercredi vont créer un « sentiment d'urgence » chez les autres fédérations sportives.

Ces filles-là sont en train de changer le monde du sport pour toujours, pour que ça n’arrive plus jamais, pour que des jeunes filles et des jeunes garçons puissent pratiquer leur sport dans un environnement qui est sécuritaire.

Dominick Gauthier, cofondateur de B2dix

« Les victimes de Bertrand Charest veulent changer le système, affirme-t-il. Elles veulent proposer des solutions pour que ça ne se produise jamais. Et là, on est un peu forcés dans leur cas d’aller sur la place publique. »

Dominick Gauthier trouve qu'il est décevant que Canada Alpin ait refusé de participer à une médiation avec les trois victimes. Et si les procédures judiciaires pouvaient nuire à la fédération, les victimes n'ont pas à entretenir « un sentiment de culpabilité ».

« S’il faut casser des œufs, en fil de route, cassons des œufs, mais c’est parfois la seule manière d’arriver à nos fins. C’est peut-être malheureux à court terme. Mais à long terme, c’est pour le bénéfice du sport au Canada que ces filles agissent aujourd’hui », conclut-il.

Procès et poursuites

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