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chronique

Les Football Leaks et ce que cache le rideau

Des ballons de soccer avant un match de Ligue des champions
Des ballons de soccer avant un match de Ligue des champions Photo: Getty Images / AFP/Annie-Christine Poujoulat
Justin Kingsley

BILLET - Le Rocket était assis tout seul dans la pénombre. Sur la table devant lui ne demeurait que quelques glaçons d'un rhum coca qu'il fixait d'un regard triste et lointain. C'était comme si on avait oublié que l'un des plus grands joueurs de hockey de tous les temps avait besoin qu'on remplisse son verre.

À quelques mètres de là, que le brouhaha. Des caméras, de l’action, une effervescence. Lucien Bouchard et Jean Chrétien étaient entourés de journalistes et d’autres ex-joueurs du Canadien. Nous étions dans l’enclave du salon des anciens lors de l’inauguration du Centre Molson (avant que Bell se procure les droits).

Et le Rocket y était aussi, mais à part, et tout seul. Je me suis approché de mon héros et me suis offert d’aller lui chercher un autre verre.

« Si tu en prends un avec moi, d’accord », m’a-t-il lancé.

Plus de 20 ans ont passé depuis, mais c’était hier. Hier, je vous dis…

Dans la demi-heure qui a suivi, le Rocket a changé ma vie. Il n’arrivait pas à comprendre la raison de quitter le Forum. Le Forum était, après tout, le meilleur endroit du monde pour un match de hockey. C’était un homme qui avait conservé son innocence gamine pour le sport d’équipe. La victoire, pour lui, c’était sur la glace, pas dans le bureau du comptable.

En quittant sa propre cathédrale pour le Centre Molson, le CH a toutefois doublé le nombre de ses loges, ajouté quelques milliers de sièges et rempli ses coffres. Selon Forbes, l’équipe vaut maintenant plus de 1,3 milliard de dollars.

Je vais vous épargner le reste, sauf une statistique : de 1909 à 1993, le CH n’a jamais passé plus de sept ans sans remporter la Coupe Stanley. Selon moi, le Forum y était pour beaucoup.

Ça fait 25 ans que le grand club attend sa 25e conquête. Toute une génération n’a toujours aucune idée ce que la route habituelle veut dire.


Comment ma vie a-t-elle changé? Le Rocket m’a permis un regard derrière le rideau de la business du sport. Depuis, ce fameux disque n’a plus la même forme dans mon imaginaire de partisan.

D’ailleurs, un de mes amis aime expliquer que les vrais amateurs de sport ont un comportement illogique, un chauvinisme innocent, voire naïf, face à leur équipe et ses joueurs. Ils ne veulent surtout pas regarder derrière le rideau. Ce qui compte se passe sur le terrain et dans leurs rêves.

C’est encore plus vrai aujourd’hui. Le scandale des Football Leaks le prouve. C’est peut-être le plus gros scandale dans l’histoire du sport, et je devine que la plupart d’entre vous ne sont pas au courant. On en parle à peine en Amérique du Nord.

Vous n’avez qu’à taper deux mots dans votre engin de recherche : football et leaks.

Je résume. Football Leaks est l’équivalent des WikiLeaks. Plus de 70 millions de documents allèguent que les clubs de soccer européens et leurs associations gouvernantes, des agents d’athlètes, des investisseurs et des joueurs étoiles ont corrompu le beau jeu.

On révèle un système organisé par les clubs les plus riches du monde pour cacher toutes sortes de transactions financières qui, semblerait-il, contreviennent aux règles.

On parle de conflits d’intérêts à presque tous les niveaux. De Ronaldo et d’une accusation de viol. De profilage racial au Paris Saint-Germain. De tests antidopage suspects, mais camouflés pour une des plus grandes vedettes du Real Madrid et de l’équipe nationale espagnole. Un champion…

Le Parc des Princes, domicile du PSGLe Parc des Princes, domicile du PSG Photo : Getty Images / Justin Setterfield

On parle donc de milliards de dollars et de richissimes clubs et individus cherchant à protéger leur monopole.

Et nous n’arrivons pas encore à comprendre tout ce que cela peut représenter. Ils n’en sont qu’à une fraction des 18,6 millions de documents rendus disponibles par Football Leaks depuis ses débuts en 2015.

Le grand quotidien allemand Der Spiegel mène une enquête qui regroupe des journalistes d’Italie, de Belgique, des Pays-Bas, de Roumanie, de France, du Danemark, d’Autriche, de Serbie, d'Espagne, du Portugal et d’Angleterre. Ils ont des équipes entières à défricher des courriels, des tableurs (spreadsheets), des contrats. Plus de 80 journalistes dans 12 pays.

En Europe, le roman-savon de l’élite mondiale du foot se lit comme un vieux roman de Dostoïevski : à la une du journal, le matin, avec un bon café bien chaud. Il ne manque plus que Jason Bourne.

Il n’y a pas que la fabuleuse couverture journalistique qui est enlevante. Pour moi, les commentaires des lecteurs sont à lire, et révélateurs. Plusieurs partisans n’en veulent plus des Football Leaks. Ils préfèrent vivre dans la pénombre, avec ou sans rhum coca, et faire semblant que leur sport préféré demeure pur.

Ces athlètes sont leurs héros, après tout, et leur permettent de s’exalter dans la victoire, et justifient leurs frustrations après chaque défaite. Le foot, pour ces supporteurs, est une échappatoire du quotidien, des 35 heures semaine. Football Leaks menace de révéler toutes sortes d’histoires qui vont ruiner l’image qui existe dans l’imaginaire irrationnel d’un vrai partisan.

Certains ne devraient jamais regarder derrière le rideau. C’est là souvent qu’on balaie les poussières et les ordures. Pour certains, c’est cassant.

Ça m'a fait mal de voir mon héros dans cette lumière ombrée, mais on ne peut pas voyager dans le temps, sauf si notre monde permet un peu de noir et blanc de temps en temps.

Justin Kingsley est écrivain et réalisateur et s'intéresse au marketing autour du sport. Ex-associé à Sid Lee, il a collaboré avec la FIFA, le Canadien, la NBA et Georges St-Pierre.

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