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chronique

Forbes, Seattle, Vegas et la charité des contribuables canadiens

Plan rapproché de Gary Bettman
Gary Bettman, commissaire de la LNH Photo: Getty Images / Minas Panagiotakis
Martin Leclerc

BILLET - L'actualité est une sorte de monstre débridé qui nous lance quotidiennement des milliers de nouvelles par la tête. La plupart du temps, ces dépêches nous donnent l'impression de rapporter des événements isolés. Mais parfois, lorsqu'on prend le temps de les relier, le résultat s'avère fascinant.

Prenons, par exemple, le magazine Forbes, qui a publié mercredi son rapport annuel quant à la valeur sans cesse croissante des concessions de la LNH.

Selon Forbes, qui publie ces portraits financiers depuis le début des années 1990, la valeur des équipes de la LNH a grimpé de 6 % au cours de la dernière année, ce qui porte leur valeur moyenne à quelque 630 millions de dollars américains.

Par ailleurs, toujours selon le magazine financier, les Golden Knights de Vegas ont généré pas moins de 180 millions de revenus à leur première saison d’existence (le 10e total au sein de la LNH), ce qui a fait grimper la valeur de cette franchise à 575 millions.

***

Cette analyse de Forbes nous permet de conclure au moins trois choses :

  1. La LNH est une entreprise extrêmement profitable. Elle roule littéralement sur l’or.
  2. En juin 2016, les propriétaires des Golden Knights de Vegas passaient pour des rêveurs en acceptant d’allonger 500 millions pour obtenir une équipe d’expansion en plein désert du Nevada. Deux ans et demi plus tard, l’affaire prend les allures d’un excellent investissement.
  3. Quarante-huit heures avant la publication de Forbes, Gary Bettman annonçait officiellement l’octroi d’une 32e franchise à un groupe d’hommes d’affaires de Seattle pour la modique somme de 650 millions. La hausse de 150 millions du coût d’acquisition (entre les transactions de Vegas et de Seattle) semblait auparavant arbitraire ou farfelue, mais lorsqu’on tient compte de la valeur moyenne des équipes (630 millions), on peut arguer que les promoteurs obtiennent leur ticket à la valeur du marché.

***

Oublions maintenant la nouvelle de Forbes, et concentrons-nous davantage sur l’octroi d’une nouvelle concession de la LNH dans le nord-ouest des États-Unis.

Gary Bettman ne s’est pas étendu là-dessus durant sa présentation, mais il a quand même souligné que l’investissement total des propriétaires de la future équipe de Seattle s’élèvera à 1,4 milliard, parce que ces derniers démoliront et reconstruiront le KeyArena. La facture de ce projet, entièrement privé, s’élèvera à quelque 850 millions.

« Cela témoigne d’un engagement incroyable de la part de toutes les personnes en cause. C’est un engagement non seulement envers la LNH, mais aussi envers la ville de Seattle », a chaleureusement mentionné le commissaire de la LNH.

L'entrée du KeyArena de Seattle, avant un match de la NBA en 2006L'entrée du KeyArena de Seattle, avant un match de la NBA en 2006 Photo : Getty Images / Terrence Vaccaro

Lorsqu’on reprend l’histoire depuis le début, on est donc en présence d’une ligue qui roule sur l’or et de deux groupes de promoteurs (Vegas et Seattle) qui étaient tellement enthousiastes qu’ils ont signé des chèques totalisant 1,15 milliard pour mettre la main sur une feuille de papier leur annonçant qu’ils ont une équipe.

Et ces deux groupes de promoteurs, soulignons-le, ont préparé leur plan d’affaires autour d’amphithéâtres entièrement financés par des fonds privés. Les contribuables de Vegas et de Seattle n’y ont pas mis ou n’y mettront pas un sou.

N’est-ce pas à la fois normal et merveilleux?

***

Toutefois, ces nouvelles et ces élans d’enthousiasme sont particulièrement difficiles à réconcilier avec d’autres événements récemment survenus à Calgary et à Ottawa.

Les Flames appartiennent à quelques-uns des hommes les plus riches du Canada. La plupart sont des magnats du pétrole et leur fortune combinée surpasse les 6 milliards.

Et contrairement à la nouvelle concession de Seattle, les Flames de Calgary n’existent pas uniquement sur une feuille de papier. C’est une entreprise rentable qui compte sur une base de partisans fidèles et passionnés.

Or, ils ont besoin d’un amphithéâtre moderne pour générer davantage de revenus. Cette équipe joue depuis les années 1980 au Saddledome, qui avait été financé par des fonds publics en raison de la présentation des Jeux de Calgary. Et quand les propriétaires de l’équipe ont eu besoin de rénover l’endroit en 1994 pour générer plus de revenus, ils ont menacé de déménager et exigé que les contribuables assument la facture de 18 millions. Ce qui a été fait.

Le Saddledome, l'aréna des joueurs des Flames, à Calgary.Le Saddledome, l'aréna des Flames, à Calgary. Photo : Radio-Canada / Laurence Martin

Murray Edwards et ses acolytes veulent qu’un amphithéâtre neuf de 555 millions soit construit sur un site de leur choix pour leur permettre de faire du développement immobilier autour. Le maire Naheed Nenshi veut que le nouvel amphithéâtre soit bâti près du Saddledome. Il a aussi généreusement proposé que la Ville paye le tiers des coûts.

Or, voici ce qu’en pense Gary Bettman. « Peu importe comment la Ville joue avec les mots, elle tente de faire entièrement payer les Flames pour l’amphithéâtre et ça n’a pas de sens », s’insurgeait le commissaire, en début d’année durant une diffusion de Hockey Night in Canada.

Quelques mois avant de faire cette déclaration, Bettman était intervenu dans la campagne électorale municipale de Calgary en octobre 2017, en laissant entendre que le maire Nenshi était un obstacle à la survie des Flames. Malgré cette obstruction de la LNH, Nenshi a été réélu pour un troisième mandat.

Mais revenons un peu à nos moutons.

Le commissaire de la LNH est capable de dire qu’un investissement privé de 850 millions dans un amphithéâtre constitue un engagement colossal envers la LNH et Seattle. Et de l’autre côté de la bouche, il peut soutenir sans rire que les élus de Calgary « n’ont pas de sens » lorsqu’ils s’attendent à voir les richissimes propriétaires des Flames assumer un fort pourcentage des coûts de construction d’un aréna qui servirait à les enrichir davantage.

***

Partons maintenant de Calgary et transportons-nous vers Ottawa, où le propriétaire des Sénateurs, Eugene Melnyk, est en train de saboter l’un des plus gros projets immobiliers jamais imaginés dans la capitale.

En janvier 2018, Melnyk et son partenaire John Rudy ont obtenu de la Commission de la capitale nationale le droit de développer les plaines LeBreton, un espace très convoité de 49 acres situé à proximité de la colline du Parlement.

Le plan de départ consistait à y aménager un nouvel amphithéâtre pour les Sénateurs. Ensuite, une seconde phase visait à maximiser la rentabilité de l’opération en construisant des immeubles résidentiels, des immeubles de bureaux et un quartier de divertissement autour du nouvel aréna. Il s’agit d’un projet de plusieurs milliards.

Un désaccord et une poursuite judiciaire sont survenus entre Melnyck et Rudy. Mais plusieurs sources au fait du dossier, dont le maire d’Ottawa lui-même, ont révélé que Melnyk avait carrément fait dérailler le projet en demandant à la Ville de payer les coûts de construction de son nouvel aréna.

Pris isolément, les démêlés de Melnyk n’ont aucun sens. Mais lorsqu’on regarde le portrait dans son ensemble, on note que les Oilers (leur propriétaire Daryl Katz vaut 4 milliards) viennent de se faire payer un amphithéâtre par les contribuables d’Edmonton et que Katz fait fructifier son argent dans le projet immobilier adjacent. Et on voit clairement que les proprios des Flames exigent le même traitement.

***

Éventuellement, Gary Bettman resurgira dans l’actualité pour mettre de la pression sur les élus d’Ottawa et de Calgary.

Et le plus sérieusement du monde, il soutiendra que les Sénateurs et les Flames sont en difficulté, qu’ils ont besoin de nouveaux amphithéâtres et qu’il serait déraisonnable de leur demander d’assumer ces factures. Pour frapper l’opinion publique, il agitera peut-être même l’épouvantail d’un déménagement vers Québec.

Quand ce triste cirque reprendra, il fera bon de se rappeler les rapports annuels de Forbes et les paroles tenues par Gary Bettman le jour où il a accueilli les investisseurs de Vegas et de Seattle dans la LNH.

Ces gens n’ont absolument pas besoin qu’on leur fasse la charité.

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