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La formation de la relève du ski alpin canadien passerait-elle par les provinces?

Manuel Osborne-Paradis
Manuel Osborne-Paradis Photo: Getty Images / Christophe Pallot/Agence Zoom
Radio-Canada

La réalité économique morose de la Fédération canadienne de ski alpin (Canada Alpin) et les critères de sélection en place, mis à mal par les façons de faire américaines, ont décidé les provinces et la fédération nationale à se parler franchement à un sommet, le 8 janvier, à Gatineau.

Un texte de Philippe Crépeau

« Il faut en finir avec ce critère d'âge, qui est ancré dans une espèce de culture du ski canadienne », explique Daniel Lavallée, directeur général de Ski Québec alpin, en entrevue à Radio-Canada Sports.

C'est précisément ce dont vont parler les quatre grandes provinces du ski au Canada, la Colombie-Britannique, l'Alberta, l'Ontario et le Québec, et Canada Alpin dans le cadre de cette grande réunion.

« Tout ce qui est U-18, U-21, donc tout ce qui est d’âge FIS, est remis en question au pays. On veut faire un « reset » (une réinitialisation) de notre culture canadienne du ski. Notre culture fait que plus le skieur avance en âge, et plus on lui demande de bons résultats. Les athlètes doivent suivre une espèce de courbe de performance. »

Donc, selon le directeur général de Ski Québec alpin, Canada Alpin choisit de jeunes skieurs prometteurs plutôt que de regarder les performances de l'athlète, peu importe son âge.

« On dirait qu’au Canada, on veut trouver la nouvelle Mikaela Shiffrin [la vedette du ski américain, NDLR], et on cible des athlètes très jeunes qui n’ont pas prouvé tant que ça leur valeur », estime Daniel Lavallée.

Les Québécois William Schüssler-Bédard, Vincent Lajoie et Chris Steinke étaient parmi les meilleurs skieurs juniors du monde en 2015, mais la fédération canadienne les considérait comme trop vieux pour passer au niveau senior.

On leur a préféré Brodie Seger et Broderick Thompson, de Colombie-Britannique, qui avaient moins de points au classement FIS, mais qui étaient plus jeunes, donc avec une « courbe d'apprentissage plus prometteuse », avait estimé Canada Alpin à l'époque.

Daniel Lavallée, directeur général de Ski Québec alpin pendant un discoursDaniel Lavallée, directeur général de Ski Québec alpin Photo : Ski Québec alpin / N3 Production

« Ce qu’on souhaite, et c’est un sentiment général, c’est de se débarrasser entièrement du critère d’âge, soutient M. Lavallée. Les athlètes devront performer au même niveau, quel que soit leur âge pour être sélectionnés. »

« Si on se débarrasse du critère d’âge, ça va répondre à la question que pose Vania Grandi : comment garder les athlètes plus longtemps dans le système? »

Vania Grandi est la présidente de Canada Alpin. Elle a été nommée le 1er janvier dernier. Ancienne athlète elle-même, ayant fait ses gammes dans le marketing et les ventes, elle se bat avec toute son énergie de nouvelle présidente pour offrir aux équipes nationales un financement adéquat.

« On doit en effet décider quels sont les bons critères, admet-elle en entrevue à Radio-Canada Sports. À 17, 18 ans, beaucoup d’athlètes doivent prendre une décision, aller ou non à l’université. Nous devons travailler ensemble pour les retenir dans le sport. Il faut que les règles soient claires. »

Il faut mieux expliquer aux familles le parcours à suivre, car ça prend vraiment longtemps, et c’est un gros investissement en temps et en argent.

Vania Grandi, présidente de Canada Alpin

C'est parce que cet investissement est exigeant que de plus en plus d'athlètes choisissent de traverser la frontière, et de profiter de la structure de la NCAA aux États-Unis avec des bourses qui évitent aux familles de très grosses dépenses.

« De plus en plus de jeunes skieurs sont attirés par le système NCAA, pour obtenir une bourse, explique Daniel Lavallée. Ça ne leur coûtera presque rien, et ils bénéficient du système universitaire qui est très élitiste. Ce qui leur permet de performer et de revenir éventuellement plus tard dans leur carrière au sein des équipes canadiennes. C’est la réalité, on en a de plus en plus.

« C’est le cas de Laurence St-Germain, de Mikaela Tommy, d’Amelia Smart. Elles font leurs études aux États-Unis, encadrées par le système NCAA, et courent en Coupe du monde », précise M. Lavallée.

Laurence St-Germain étudie à l'Université du Vermont, et Amelia Smart, à l'Université de Denver, toutes deux en sciences informatiques. Mikaela Tommy est à l'Université du Colorado, en architecture de l'environnement.

Laurence St-GermainLaurence St-Germain Photo : Getty Images / Christophe Pallot/Agence Zoom

« Mais le système NCAA ne fait que du slalom géant et du slalom, rappelle le directeur général de Ski Québec alpin. C'est pourquoi Martin Rufener se retrouve avec un problème pour la vitesse. »

Le Suisse Martin Rufener est le patron de l'équipe nationale canadienne de vitesse. Il est le directeur sportif de Canada Alpin. Il a accepté l'offre de Canada Alpin en 2013, après un premier séjour au pays dans les années 1990. Il a travaillé dans son pays avec un budget six fois plus élevé qu'au Canada.

Ici, il doit composer avec des budgets à la baisse. L'équipe de vitesse a dû réduire ses entraînements préparatoires en raison d'un manque de budget. D'ailleurs, un voyage en Europe en octobre a été annulé. Et c'est l'une des raisons qui ont amené Erik Guay à prendre sa retraite.

Il n'a pas suffisamment skié, et n'était donc pas à un niveau décent pour entreprendre la saison de Coupe du monde.

« Je me demandais si Erik allait faire toute la saison, explique Martin Rufener à Radio-Canada Sports. J'ai été surpris qu'il se décide dès son premier week-end, mais notre approche ne change pas avec toute notre équipe de soutien. Nous commençons cette saison avec un athlète dans le top 30 mondial (en descente) et un dans le top 15 (en super-G). »

« On va de l'avant avec notre programme », précise-t-il.

Un budget à la baisse

Auront-ils les moyens de travailler à leur aise durant toute la saison?

Vania Grandi confirme que son budget diminue. Trois commanditaires ont quitté le navire après les Jeux olympiques de 2018 en février. Le budget a été coupé de 20 % pour tomber à 5 millions de dollars cette année.

Il sera de 4 millions l'an prochain, car les dernières approches faites auprès des entreprises n'ont rien donné.

« C’est très difficile, parce que les entreprises ont changé leurs stratégies pour les commandites, explique la présidente de Canada Alpin. On doit vraiment chercher les entreprises qui veulent aider les jeunes. Et peut-être que nous devons faire un meilleur travail pour expliquer nos besoins. »

Malgré le soutien du gouvernement canadien à hauteur de 40 %, la situation financière de Canada Alpin est à ce point délicate qu'elle oblige Vania Grandi à appeler à l'aide.

« On a bien sûr l’aide du gouvernement, et on a vraiment beaucoup de gratitude pour l’aide qu’il nous donne. Mais le sport du ski, c’est super cher », affirme-t-elle.

Même les athlètes qui sont dans l’équipe nationale paient pour participer, parce qu’il n’y a pas suffisamment d’argent pour faire l’entraînement, donc j’ai besoin d’aide.

Vania Grandi, présidente de Canada Alpin
Vania Grandi, présidente de Canada AlpinVania Grandi, présidente de Canada Alpin Photo : Société Radio-Canada / André Jacques

Guay assurait une visibilité au Canada au plus haut niveau avec ses résultats. Sa retraite change la donne. Canada Alpin doit réussir à convaincre les entreprises de miser sur l'avenir et la reconstruction. Un travail de longue haleine qui n'assure pas un retour immédiat sur l'investissement.

Les athlètes seront mis à contribution.

« Nous avons l’occasion d’être le pays le plus fort dans le ski, croit Vania Grandi. Ça, j’y crois. Nous pouvons donner aux entreprises de la visibilité et des occasions de travailler avec les athlètes. Et j’espère qu’il y a des gens qui pourront nous aider. »

Se tourner vers les provinces

Les provinces auront l'occasion, le 8 janvier, de rappeler qu'elles peuvent faire partie de la solution.

« Dans la réinitialisation que les provinces souhaitent, c’est qu’on soit plus efficace financièrement, dans la façon dont on va travailler avec Canada Alpin, explique Daniel Lavallée. Il faut qu’au niveau national, on ait une meilleure connaissance de qui fait quoi, que les rôles et les responsabilités soient bien établis, par pour que les provinces prennent le contrôle, mais pour qu’on soit économiquement efficace. »

De là à demander aux provinces de combler le manque à gagner de Canada Alpin, il y a un pas.

« On le fait indirectement déjà, note M. Lavallée. Ski Québec alpin investit 3,5 millions de dollars par année pour le développement du ski canadien au Québec. Il y aurait des économies à faire au niveau national. Canada Alpin pourrait en partie réduire ses dépenses en se servant mieux des provinces. »

Lors d’une téléconférence récente, les provinces et Canada Alpin ont posé la question : que fait-on avec la descente?

« On a dit à Martin Rufener qu'on ne pouvait plus faire des projets nationaux. Économiquement, ce n’est plus possible. Il faut régionaliser les initiatives », dit Daniel Lavallée.

« La tendance est de faire des projets nationaux. Et, généralement, ces projets se retrouvent dans l’ouest, à cause des pistes, et ça nous coûte une fortune avec les voyages, l’avion, la location des véhicules, les hôtels », affirme-t-il.

Martin Rufener, directeur sportif de Canada AlpinMartin Rufener, directeur sportif de Canada Alpin Photo : Société Radio-Canada / André Jacques

« Les pays européens les plus forts en ski ont décidé de s'entraider pour créer un momentum, et intéresser les jeunes, explique Martin Rufener. En Amérique du Nord, nous travaillons sur un projet du même type, avec les États-Unis. Nous avons eu des réunions pour bâtir un circuit d'ouest en est, trouver les meilleurs endroits pour nous entraîner. Il faut investir dans ce projet, unir le pays tout entier pour le bien de nos athlètes. »

Le directeur général de Ski Québec espère en apprendre plus sur ce projet à la réunion de Gatineau.

« L'idéal, ce serait que toutes les grandes provinces du ski soient représentées dans les équipes nationales, admet Martin Rufener. Mais nous devons tenir compte de la réalité de l'est du pays, où les montagnes n'ont pas l'altitude minimum requise pour les épreuves de vitesse. »

Des descentes en deux manches?

Une solution sur laquelle l'entraîneur suisse et le directeur général de Ski Québec sont d'accord, c'est le projet de la Fédération internationale de ski (FIS) de disputer des descentes sur deux manches plus courtes.

Ce nouveau format convient mieux à la télévision, et élargit les horizons de la fédération internationale. L'initiative est partie d'une situation d'urgence, en janvier 2016 en Autriche, quand la descente traditionnelle d'Altenmarkt a dû être scindée en deux en raison des mauvaises conditions. Lindsey Vonn l'avait emporté.

Si la FIS incorpore des descentes sur deux manches dans son calendrier, de plus petites montagnes pourront se porter candidates pour les accueillir.

« La FIS devrait accepter qu'il y ait plus de descentes en deux manches, on peut les organiser sur un dénivelé moindre », fait remarquer Daniel Lavallée.

« Ce sera éventuellement intégré dans le calendrier, affirme Martin Rufener. Nous pourrons grâce à cela développer de jeunes skieurs dans l'est du Canada. »

La station du Mont-ÉdouardLa station du Mont-Édouard Photo : Twitter

Ce nouveau format de descentes permettrait par exemple au mont Édouard, au Québec, d'organiser une épreuve.

« Le mont Édouard serait capable de recevoir ce type d’épreuve. La piste de 395 mètres est déjà homologuée FIS pour le super-G », rappelle M. Lavallée.

La station du mont Édouard accueillera en mars prochain les Championnats canadiens U-18, U-21 et seniors avec Erik Guay comme invité d'honneur.

Ce sera l'occasion de rappeler que l'est du pays peut apporter sa contribution pour le développement du ski canadien. Mais encore faut-il que les coûts d'organisation soient abordables pour les compétitions nationales et territoriales.

« Quand on organise une descente, il faut que l'économie de la chose fonctionne, explique le directeur général de Ski Québec alpin. Or, en ce moment, ça ne fonctionne pas. »

« Pour s'en tirer financièrement, pour présenter une épreuve de la Coupe Nor-Am, les organisateurs suivent les Coupes du monde, et tout le montage se fait par le biais des revenus de la Coupe du monde », explique-t-il.

Ce qu'a fait la station de Lake Louise, en Alberta, qui a présenté une étape la Coupe Nor-Am juste après les étapes de Coupe du monde, du 5 au 9 décembre.

« À moins d'avoir une Coupe du monde, c'est très complexe, à cause des coûts. Et si tu y arrives, tu as très peu de participants », note M. Lavallée.

À la Coupe Nor-Am de Lake Louise, il y avait 39 skieurs en descente et 5 de plus au super-G..

Il y a en effet un problème de recrutement pour les épreuves de vitesse, qui ne touche pas seulement le Canada.

« C'est un problème mondial. L'Europe vit la même chose, et c'est pour ça que les Européens travaillent ensemble à trouver une solution », indique Martin Rufener.

« Il y a une perception du risque, croit Daniel Lavallée, il y a de moins en moins d'athlètes qui se dirigent vers la descente. Le nombre diminue beaucoup, ici et ailleurs. »

Sortir des pistes déjà tracées

Les provinces de l'est du Canada le ressentent tout particulièrement, car elles n'ont pas les montagnes pour présenter ce genre d'épreuves.

« La discipline du super-G (plus courte) nous aide beaucoup, admet Martin Rufener. Les jeunes skieurs du Québec que nous surveillons ne sont pas encore du niveau de l'équipe de développement. Quand ces jeunes pourront mieux s'entraîner, nous pourrons les intéresser à se spécialiser en vitesse. »

Raphaël LessardRaphaël Lessard Photo : BC Alpine / Scott Brammer

Le Québécois Raphaël Lessard, de Bromont, est le skieur de l'est du pays le mieux classé en Coupe Nor-Am avec sa 17e position en descente. Il y a six Canadiens mieux classés que lui, qui sont d'Alberta et de Colombie-Britannique.

Il a fini 20e en descente et 17e au super-G à la Coupe Nor-Am de Lake Louise.

En attendant la présentation en mars des Championnats canadiens à la station du mont Édouard, les grandes provinces canadiennes du ski auront des choses à proposer.

Le ski canadien est à la croisée des chemins. Avec des budgets à la baisse de la fédération canadienne, les dirigeants devront accepter de sortir des pistes déjà tracées.

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